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Publié par Patrick Granet

Contrairement à ce qui est parfois avancé par facilité, le passage de la soule au football n’est pas le fait d’une simple évolution historique. Ce n’est pas une soule à laquelle on aurait juste ajouté des règles. Il s’agit d’une transformation politique en profondeur de ce qui était une pratique ludique et culturelle de la paysannerie. Ce qui pouvait être pratiqué par futilité, ne doit plus l’être pour la bourgeoisie que par utilité. La philosophie du rendement et l’idéologie productiviste étant au fondement de la vision bourgeoise du sport.

Comment la bourgeoisie industrielle a inventé le football ?

Le développement de l’industrie anglaise au 18e siècle va attirer de nombreux paysans aux abords des villes. Ce qui ne sera pas sans effet sur la pratique du mob football. Celle-ci, principalement rurale, s’avère vite antagonique avec les intérêts économiques de la bourgeoisie. Les dégâts causés par les parties demob football engendrent beaucoup trop de destruction de capital agricole à leurs yeux. Pour remédier à cela, le Highway Act est promulgué en 1835. Il en interdit la pratique dans les rues et à travers champs et la contraint sur des terrains clos dédiés à cet effet.

Parallèlement à cela, les programmes des public schools et des proprietary schools sont révélateurs de la nouvelle mainmise bourgeoise sur les institutions éducatives, et vont placer le sport comme une discipline scolaire à part entière. L’accès à l’éducation se démocratise mais cela concerne surtout les enfants de la petite-bourgeoisie, car les enfants de prolétaires vont eux soit à l’usine soit à la mine.

Si le sport tient une place de choix et s’institutionnalise c’est aussi que certains directeurs d’école ont compris que ça pouvait être un parfait outil pour canaliser l’indiscipline des élèves. Cela sera l’utilisation première du sport dans les public schools. Mais cette vision utilitariste propres aux éducateurs bourgeois reste néanmoins en concurrence avec la vision du sport beaucoup plus élitiste de l’aristocratie, partisane d’un « sport pour le sport », pratiqué entre « gentlemen », et autres valeurs excluantes qui persisteront, elles, à travers l’olympisme.

Le sport qui se pratique alors dans les public schools est une sorte de soule « raccourcie » à partir de laquelle seront inventés et le football moderne et le rugby. La séparation entre les deux sports s’officialise par la première codification des règles visant à unifier la pratique du football, connue sous le nom de Cambridge Rules édictées par des représentants de plusieurs écoles de la ville en 1848, afin de faciliter les rencontres sportives. Les premières compétitions ne tardent pas, puisque la première coupe d’Angleterre, la Cup, est jouée en 1871.

Ces règles sont emblématiques et fondatrices car elles proscrivent l’usage des mains. On parle alors aussi de dribbling game, sorte de pré-football où il s’agit de pousser la balle à l’aide des pieds. Le dribbling game est caractérisé par son approche très individualiste, puisque le joueur qui a le ballon dans les pieds, le pousse jusqu’à ce qu’il le perde. La passe intervient toutefois quelques années plus tard (passing game), orientant ainsi le jeu vers une pratique plus collective.

De ce football exclusivement scolaire, qui balbutie ses premiers mots, les ouvriers en sont exclus. Ils ne commenceront à être de la partie que quelques années plus tard, à la faveur de la diffusion du football hors des structures scolaires.

When saturday comes

L’obtention du samedi après-midi et du dimanche chômés, sans diminution de salaire, marque l’invention du « week-end » vers 1850 et va participer au décloisonnement et à la démocratisation de la pratique du football. Il va alors très vite structurer le maigre temps libre des prolétaires, qui vont soit y jouer, soit regarder des matchs comme on assiste à un divertissement. Et le samedi après-midi devient le moment de la semaine dédié à cette pratique.

Des clubs vont alors se construire autour des paroisses (en 1880, environ un quart du millier de clubs sont sous le patronage de l’Église) comme par exemple à Bolton ou Aston Villa. Mais aussi autour des usines ou dans le bassin sidérurgique comme pour Sheffield ou West Ham. Le club de Manchester United dépend lui de l’entreprise des chemins de fer. Tous ces clubs sont alors composés en majorité d’ouvriers. L’adhésion des prolos est au-delà des espérances, bien qu’il s’agisse d’une manière pour le patronat industriel de garder le contrôle sur eux, même pendant leur temps libre. Fort de cette popularité, l’industrie du football va se développer autour de l’industrie anglaise, mais va aussi générer ses propres profits, dans un premier temps surtout les recettes au guichet des stades. Bien plus tard ces profits là se développeront encore avec le marketting, puis la commercialisation des droits de retransmission télévisée.

Avec les clubs londoniens, dont la composition sociale repose plus sur des joueurs issus des classes dominantes, l’essentiel des clubs de football anglais cohabitent au sein de la Football Association, fondée en 1863. Mais l’inévitable opposition entre la bourgeoisie et l’aristocratie va se cristalliser autour de la question du professionnalisme qui sera instauré dès 1885 sous la pression des clubs du bassin industriel du nord du pays[1]. Comme un symbole, deux ans plus tôt, les ouvriers de Blackburn triomphaient de l’équipe du collège d’Eton en finale de la Cup. Une victoire annonciatrice de la suprématie bourgeoise sur le football anglais sur les volontés confiscatrices des aristos.

Naissance du professionnalisme et du sportif-prolétaire

A mi-chemin entre l’acquis social et la condition sine qua non pour que l’industrie du football puisse se pérenniser dans le nord, l’ensemble des clubs des bassins minier et sidérurgique valide le fait de dédommager leurs joueurs. Depuis un certains temps, les joueurs revendiquaient une compensation financière du manque à gagner en terme de salaire, dû à la participation aux matchs et aux entraînements. En plus du dédommagement des absences au boulot, les joueurs évoquent aussi le risque récurrent de blessure et veulent en contrepartie une sorte de prime, en guise d’assurance. Pour les clubs du sud du pays rémunérer des sportifs est totalement inconcevable et justifie la rupture avec les clubs qui le font.

Ainsi naît le premier championnat professionnel de football en 1888. Les industriels qui possèdent les clubs du nord entrevoient eux l’impact bénéfique qu’aura sur la compétitivité de leur club le fait de professionnaliser les joueurs. Autrement dit que leur quotidien soit dévolu à la pratique du football et à la valorisation de la marque associée au club qui les emploie.

Car bien sûr les footballeurs sont des employés, et le professionnalisme instaure un rapport de force nouveau avec les propriétaires de clubs qui leur imposent des conditions contractuelles drastiques. Le système de retain and transfer ne laisse aucune marge de manœuvre au joueur qui souhaiterait changer de club et, même s’il est un cran au-dessus du salaire moyen, un salaire maximum est institué. Cette situation, en plus des nombreuses brimades et amendes pour « misconduct » vont déboucher sur la première expérience syndicale en 1907 après 14 années de tentatives infructueuses, avec la création de l’Association Football Players’ Union[2].

Depuis quelques années le football se diffuse à travers le monde au gré de l’impérialisme anglais et du commerce international. A côté de ça plusieurs initiatives exclusivement ouvrières vont voir le jour et peu à peu se fédérer dans le sport travailliste. Un nouveau front s’ouvre alors.

[1] Le même type de scission, et pour les mêmes motifs, marquera la naissance du rugby à XIII

[2] A lire le court texte de Claude Boli : « La création du syndicat des footballeurs anglais ». https://onclefredo.wordpress.com/2015/12/02/2-decembre-2007-le-premier-syndicat-de-footballeur-voit-le-jour-en-angleterre/

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Le football : capitaliste dès sa naissance ?

Une des théories critique du football le présente comme une transformation capitaliste de la soule, qui était au Moyen-Age un des loisirs les plus en vogue parmi les couches populaires du nord-ouest de l’Europe. Transformation et non « continuité » car la bourgeoisie trouve un intérêt dans l’encadrement des loisirs du prolétariat, une manière de le domestiquer. Le football n’a peut-être même jamais été un jeu.

Partie 1: Au commencement il y eut la soule[1]

La soule est une des nombreuses dénominations ou variantes des jeux de balle médiévaux, mais en Angleterre elle est connue sous l’appellation de mob football, qui signifie « football de masse » ou « football du peuple » selon les traductions. Le principe est assez simple. Deux équipes, composées soit d’habitants de villages voisins, soit de célibataires d’un côté et d’hommes mariés de l’autre, s’affrontent. Ils doivent parvenir à amener une balle, souvent constituée d’une vessie de porc gonflée ou rempli de foin, dans un en-but. Cet en-but peut alors être une habitation ou une grange. C’est un jeu qui se pratique principalement en milieu rural.

Une fois ces éléments en tête, disons pour faire vite que la soule se caractérise par son absence de règles. Il n’y a pas de nombre limite de participants, pas de limite de terrain, pas de limite de temps et bien sûr pas d’arbitre. Pour transporter cette fameuse balle dans son en-but, tous les coups sont permis. La violence physique fait donc partie intégrante du jeu. Il faut s’imaginer la partie de soule comme un vaste grabuge festif, qui se joue les rares jours de congés qu’ont alors paysans et domestiques pour se défouler. Ces congés sont calqués la plupart du temps sur le calendrier religieux, comme par exemple le Shrove Tuesday (Mardi Gras), et sont réappropriés par les pauvres qui y pratiquent leurs loisirs avec fracas que soit par le carnaval ou la soule. Les parties soule sont d’ailleurs autant de rares moments de leur vie quotidienne où leurs patrons et les autorités locales n’ont absolument pas de prise sur eux.

Une partie occasionne des dégâts, des dégradations et des éclopés, quand ce ne sont pas des cadavres qui jonchent le sol[2]. Les autorités tenteront pendant plusieurs siècles d’en interdire la pratique, en vain, à coup de décrets comme celui qu’on pouvait lire sur les murs de Londres en 1314: « En raison des grands désordres causés dans la cité par des rageries de grosse pelote de pee dans les prés du peuple, et que cela peut faire naître beaucoup de maux que Dieu condamne, nous condamnons et interdisons au nom du roi, sous peine d’emprisonnement, qu’à l’avenir ce jeu soit pratiqué dans la cité. » Pratiquer ce type de jeu n’était alors pas loin d’être considéré comme une activité diabolique, et risquait bien de t’envoyer en prison, en attendant d’aller en enfer bien sûr.

En plus de la brutalité de la soule, les autorités fustigent l’inutilité de tels jeux et tentent d’imposer la pratique du tir à l’arc, à l’arbalète ou à la fronde. Non pas que cela fut moins divertissant ou même moins brutal, c’était surtout un excellent entraînement à la guerre, qui dans ces années-là pouvait durer cent ans. Le roi anglais Edouard III en 1365, puis Richard II quelques vingt ans plus tard, ordonnèrent par exemple aux shérifs londoniens de faire proclamer que « tout homme sain doit utiliser des arcs et des flèches quand il en a le loisir, et interdit sous peine d’emprisonnement de se mêler à des lancers de pierre et aux jeux de balle à la main ou au pied. »

Aucun des décrets, ni même la répression, n’eut de réel impact sur la pratique du mob football ou de la soule et ce jusqu’à l’avènement du capitalisme.

Entre-temps, au 17e siècle, dans l’Angleterre pré-industrielle une variante réglementée sera pratiquée dans certains établissements scolaires auxquels seule la progéniture bien née accède. Le nombre des joueurs est restreint, le terrain est délimité, l’en-but matérialisé par des rouleaux de paille. Cette variante ne sortira jamais de son girons élitiste et ne fera pas mieux que coexister avec le mob football historique sans attenter à sa popularité. C’est, plusieurs décennies plus tard, la bourgeoisie qui finira par avoir sa peau.

Contrairement à ce qui est parfois avancé par facilité, le passage de la soule au football n’est pas le fait d’une simple évolution historique. Le football ne peut être considéré comme une soule à laquelle on aurait juste ajouté des règles. Il s’agit d’une transformation politique en profondeur de ce qui était une pratique ludique, ancrée dans la culture de la paysannerie.

C’est le développement de l’industrie anglaise et du mode de production capitaliste et par la même du prolétariat qui va transformer le mob football et, d’un jeu en faire un sport. Au cœur du rapport social d’exploitation, la pratique sportive revêtira d’emblée un autre sens, celui du capitalisme qui implique philosophie du rendement et contrôle accru sur les corps des ouvriers pour la reproduction de la force de travail. Ce qui jadis était combattu par la royauté car « inutile », va devenir très utile à la bourgeoisie industrielle anglaise qui accède au pouvoir politique au 19e siècle à la faveur de la nouvelle ère victorienne.

Dans le même temps que le football, cette époque voit plus largement la naissance du contrôle social. Et le football s’avérera être un instrument utile à ce contrôle social.

La suite : Comment la bourgeoisie industrielle a inventé le football ? disponible dès demain sur 19h17.info

[1] On prête plusieurs ancêtres au football. Concernant la soule il s’agit même d’un ancêtre commun au football et au rugby, deux sports nés dans une Angleterre qui était alors le premier pays à s’industrialiser. Cela n’interdit pas de parler prochainement du Calcio Fiorentino, l’autre ancêtre historique reconnu au football.

[2] La soule est produite par son époque et le fait qu’on y meure n’a rien de surprenant quand on sait la population médiévale entretient une proximité quotidienne avec la mort, au prix des guerres, famines ou épidémies.

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