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SERPENT -  LIBERTAIRE

anarchiste individualiste

Une riposte intellectuelle et politique Publié le 21 Novembre 2015

La Revue du Crieur continue sur sa ligne éditoriale originale. La pensée critique est articulée avec l’évocation des cultures populaires. Les articles clairs et accessibles permettent de se positionner sur les débats intellectuels et les enjeux contemporains. Son numéro 2 évoque des sujets divers avec des approches originales.

La Revue du Crieur s’inscrit dans un combat intellectuel contre l’ambiance réactionnaire qui règne dans les médias. Les journalistes Joseph Confavreux etMarine Turchi se penchent sur la pensée républicaine. De l’extrême droite à l’extrême gauche, la République demeure une référence incontournable qui transpire surtout le conservatisme et le nationalisme. Le parti de droite est même renommé Les Républicains. Une« nouvelle pensée unique » valorise un État autoritaire et sécuritaire, hostile aux classes populaires issues de l’immigration. A partir de 1989, avec l’effondrement de l’URSS et du communisme d’État, le camp républicain arbore la nouveauté et prétend transcender le clivage droite-gauche.

Cette idéologie demeure surtout présente dans les médias. L’Idiot internationaldéfend une ligne nationale et communiste, contre l’Europe et la « gauche morale». Ensuite, le journal Marianne renouvelle cette idéologie avec une nébuleuse qui regroupe la Fondation du 2 mars et des intellectuels comme Régis Debray ouEmmanuel Todd. Des anciens communistes copinent avec des réactionnaires comme Henri Guaino ou Élisabeth Lévy. En 1998 une pétition grotesque est titrée « Républicains n’ayons plus peur ». La bourgeoisie intellectuelle se recroqueville derrière une idéologie sécuritaire. En 2002, Jean-Pierre Chevènement devient la figure politique qui incarne ce courant. Les républicains cultivent progressivement unracisme anti-musulmans. Le Front de gauche défend une autre partie de cet héritage, attaché à la défense de la souveraineté nationale fondée sur unnationalisme de gauche.

Le cas Philippot, ancien militant du parti de Chevènement passé au Front National, n’est pas isolé. Une évolution de la République sociale vers la République nationale caractérise le parcours de Jean-Pierre Chevènement. Il impose le terme de citoyen qui occulte les rapports de classe. Il abandonne l’internationalisme pour valoriser le repli sur la Nation. Son courant, largement composé de hauts fonctionnaires issu de l’ENA, abandonne logiquement la lutte de classes pour défendre l’État. Face à ce courant réactionnaire, Joseph Confavreux et Marine Turchi se contentent de proposer de recréer un lien entre la classe politique et les intellectuels. Mais cette bourgeoisie d’État ne peut que défendre ses intérêts de classe et se montrer, si nécessaire, hostile aux classes populaires. Combattre l’extrême droite en utilisant ses armes, comme le respect des dirigeants et des autorités intellectuelles, n’est pas la meilleure démarche.

La journaliste Laura Raïm se penche sur le règne de l’orthodoxie économique. Malgré la crise de 2008, la macroéconomie contemporaine reste immergée dans le néolibéralisme. Pourtant, au cœur de la tempête, les États-Unis ont adopté unepolitique keynésienne d’augmentation des dépenses publiques pour sortir de la crise. Mais la pensée économique n’a pas évolué pour autant. En Grèce, c’est une politique d’austérité dans la stricte orthodoxie libérale qui est imposée.

Dans les Universités, l’économie est toujours considérée comme une somme d’individus rationnels en concurrence. L’histoire économique n’est plus obligatoire et l’enseignement semble déconnecté de ce qui se passe dans le monde. Une idée doit être confinée dans le cercle académique et mise en équation pour être validée.

Des économistes classiques, comme Thomas Piketty, évoquent le problème des inégalités. Le chouchou des médias prétend découvrir les lois immuables de l’économie. En revanche, il ignore les évolutions historiques du capitalisme. Esther Duflot, également férue de statistiques, privilégie le concret mais se garde bien d’analyser et d’expliquer les concepts qu’elle manie. La théorie critique est assimilée à de l’idéologie. Malgré ce constat sombre, les économistes les plus influents, comme Stiglitz ou Krugman, dénoncent les politiques d’austérité. Mais, lorsqu’ils s’opposent aux décisions politiques au lieu de les légitimer, leur propos devient moins influent.

Le journaliste Nicolas Chevassus-au-Louis revient sur le parcours du philosopheAlain Badiou. Cet intellectuel maoïste est devenu une figure médiatique tout en restant fidèle à ses idées. Il incarne une posture de bourgeois élitiste qui associe bavardage pédant et marxisme autoritaire. Alain Badiou s’intéresse davantage au ciel des idées plutôt qu’à la transformation concrète de la société. Il délaisse les sciences sociales pour privilégier une philosophie métaphysique avec une méthode mathématique.

Alain Badiou s’inscrit dans la lignée de l’intellectuel engagé, sur les pas de Jean-Paul Sartre. L’évènement de Mai 68 change sa vie. Il quitte le PSU pour adopter une ligne politique « prolétarienne ». Surtout, il rejoint le Centre universitaire expérimental de Vincennes créé pour devenir un ghetto de la contestation étudiante. Alain Badiou crée un groupuscule maoïste composé d’étudiants et de profs de fac. Sa principale activité consiste à perturber les pièces de théâtre qui ne respecte pas la ligne politique du parti.

Alain Badiou s’impose à des positions de pouvoir intellectuel. Il dirige des collections au Seuil et chez Fayard. Il enseigne à l’Ecole normale supérieure et au Collège international de philosophie. Surtout, il signe des articles dans la presse et obtient une visibilité médiatique sur fond d’altermondialisme. Son discours radical-chic sans perspective concrète séduit les médias.

Le journaliste Ludovic Lamant observe la dimension intellectuelle de Podemos. Ce parti espagnol est dirigé par des universitaires et chercheurs en science politique. Lemouvement du 15-M a permis l’émergence d’une nouvelle radicalité politique. Les cadres de Podemos semblent influencés par la gauche latino-américaine. Ils se tournent vers la Bolivie de Morales ou le Venezuela de Chavez pour penser leur stratégie politique. Un chef charismatique doit fédérer la patrie selon un modèle national-populiste.

Pablo Iglesias s’inspire même de la série Games of Thrones pour valoriser le cynisme politique. Ces universitaires valorisent la stratégie politique pour prendre le pouvoir mais ne dessinent aucune autre perspective. En réalité, le programme de Podemos s’apparente à une social-démocratie édentée pour gérer l’austérité.

L’historien François Cusset évoque les nouvelles formes de révolte. L’occupation de l’espace devient prédominante. A Exarchia, quartier alternatif d’Athènes, les habitants luttent contre les expulsions et la police. Dans les Zones à défendre (ZAD) ou dans le Val de Suze, occupations et sabotages doivent empêcher des grands travaux inutiles. Le mouvement Occupy Wall Street s’appuie sur des occupations de places.

La conflictualité semble glisser du social au territorial. Les luttes se déplacent dans les campagnes puisque les villes favorisent surtout la séparation entre les individus. Ensuite, ces luttes tentent d’inventer des modes de vie alternatifs. Surtout, les nouvelles luttes s’appuient sur des pratiques d’action directe, en marge des partis classiques. Une complémentarité entre actions violentes et non violentes s’organise, selon les individus et surtout selon les moments. A travers le monde, la révolte s’exprime sous la forme d’émeutes.

La journaliste Claire Richard propose une histoire intellectuelle d’Internet. Les promesses libertaires du réseau se sont perdues dans une dérive marchande et superficielle. « L’espace horizontal, décentralisé, collaboratif et libre qu’il a incarné pendant vingt ans serait devenu un univers commercial où l’essentiel des échanges est superficiel et/ ou marchand et où s’opère un contrôle des esprits et des corps sans précédent », décrit Claire Richard.

Des activistes du Net conservent une démarche libertaire qui tente de rendre anonymes les conversations pour échapper au contrôle. Mais la marchandisation des activités numérique et la surveillance semblent se généraliser. Internet« fut dès ses débuts un espace de tensions façonné par les luttes entre le marchand et le non-marchand, la liberté et le contrôle », indique Claire Richard. Les laboratoires militaires et la contre-culture composent les origines contradictoires du« réseau des réseaux ». L’expérimentation est récupérée par la logique marchande. Même le logiciel libre, fondé sur la gratuité, est désormais utilisé par de puissantes entreprises.

Le web attaque également la propriété intellectuelle. Les copyrights peuvent disparaître pour permettre un partage de contenus plus libre. Internet permet ainsi une explosion de créativité. La notion de commun, avec l’appropriation et l’intelligence collective, resurgit. Les contenus peuvent circuler et être réutilisés librement. Mais des lois répressives, comme Hadopi, s’opposent au partage de contenu.

Désormais, Internet semble s’imposer dans la vie quotidienne de chaque personne. « La connectivité permanente des smartphones et de plus en plus d’objets opère aussi un basculement : la connexion est maintenant permanente, invasive et souvent géolocalisée », observe Claire Richard. Le réseau n’incarne plus la liberté, mais au contraire la surveillance et le contrôle. Des plateformes s’imposent et le réseau se centralise avec des sites comme Facebook ou Amazon. Le web alternatif semble alors davantage se marginaliser.

Zoé Carle évoque les évolutions de la chanson arabe. Ce style se conforme davantage aux codes de l’industrie du divertissement occidentale. Surtout, les chansons semblent se dépolitiser. Les chanteuses arabes défendent les régimes dictoriaux de leurs pays. Pourtant, des starlettes prennent parfois des positions politiques audacieuses et heurtent le puritanisme islamiste.

La chanson arabe connaît un âge d’or au tournant des années 1950 et 1960 avec des stars égyptiennes. Oum Kalthoum devient même une figure incontournable. Les chansons peuvent être très longues et accompagnent l’idéologie du nationalisme arabe de Nasser. Des chansons d’amour, mais également des chants révolutionnaires et des hymnes à la nation arabe composent son répertoire. D’autres vedettes de la pop arabe chantent la gloire de Nasser. L’appareil de production culturel se confond avec des ambitions géopolitiques. Durant les années 1970, la pop arabe accompagne les mouvements de contestation, notamment à travers la voix de Cheikh Imam.

Dans les années 1980, la chanson arabe devient plus populaire. Elle importe les rythmes et la langue des bidonvilles du Caire pour atteindre un large public. Les paroles évoquent davantage le quotidien que l’idéologie du nationalisme arabe.«Les chansons parlent de la difficulté de la vie quotidienne, des problèmes d’argent, de sexe », précise Zoé Carle. Ce nouveau genre est perçu comme vulgaire par les élites intellectuelles. Les jeunes femmes voilées et éduquées dans la religion rêvent de ressembler aux starlettes sexys présentes dans des vidéoclips qui heurtent des sociétés conservatrices.

La pop arabe retrouve une dimension politique à travers la défense de la cause palestinienne et surtout les soulèvements de 2011. Une créativité nouvelle, à travers le rap et graffiti, peuvent même s’exprimer.

La journaliste Oulimata Gueye présente la science-fiction africaine, entre critique du présent et ouverture des possibles. En 2009, le blockbuster de Neil Blomkamp,District 9, permet de découvrir la science-fiction africaine. Ce film mêle les esthétiques du reportage de guerre, du documentaire et du film de science-fiction. Dans de nombreuses villes d’Afrique, « des artistes, des écrivains, des réalisateurs, de plus en plus nombreux, s’emparent de la science-fiction pour penser le présent de l’Afrique et élaborer les contours de son avenir », observe Oulimata Gueye.

Tous les genres sont convoqués, avec des robots, des cyborgs, des dispositifs de surveillance et autres nanotechnologies. Le film Kajola se déroule en 2059 à Lagos sur fond de corruption. Il n’est resté que quelques jours dans les salles en raison de son contenu jugé trop critique. Mais ce genre n’est pas réservé uniquement au cinéma et à la littérature. « Les arts plastiques, la mode, le design s’emparent aussi de la science-fiction pour traiter des questions politiques, se projeter dans un futur alternativement radieux ou dystopique, ou encore déployer un univers étrange, poétique ou inquiétant », précise Oulimata Gueye.

La science-fiction devient surtout un outil politique et critique pour dénoncer les problèmes sociaux. Le film Les Saignantes évoque des jeunes femmes qui doivent satisfaire les appétits sexuels des hommes de pouvoir. A travers cette intrigue qui se déroule en 2025, c’est la société camerounaise actuelle qui est férocement critiquée. Le film évoque des élites prédatrices assoiffées d’argent et de pouvoir. Le filmKajola traite de la corruption, des inégalités sociales, de la ségrégation ethnique et sociale ou de la gentrification urbaine. En 2059, le Nigéria est devenu un Etat totalitaire qui regroupe les riches sur une île ultramoderne et abandonne les pauvres dans le reste de la ville. Kajola attaque les acquis de la classe dirigeante et les inégalités à travers un média populaire comme le cinéma.

La Revue du Crieur propose une ligne éditoriale originale. Des enquêtes sur des mouvements intellectuels côtoient des articles sur les cultures populaires. Cette démarche peut permettre de sortir de l’élitisme et du cloisonnement du monde intellectuel. La réflexion ne se cantonne pas aux ouvrages académiques mais peut également surgir dans des films, des chansons ou autres formes culturelles du quotidien.

La Revue du Crieur propose des enquêtes accessibles et compréhensibles sur le monde intellectuel et sur les débats qui le traverse. Les idées sont présentées dans leur généalogie, leur parcours, leur incarnation. Ce qui permet de les rendre plus vivantes et accessibles. En revanche, si l’approche journalistique peut permettre de saisir les enjeux, une posture surplombante semble se dégager.

Le fond des débats et le contenu des discours ne sont pas directement attaqués. La pensée de la mouvance républicaine, des économistes libéraux ou d’Alain Badiou ne sont pas soumises à la contradiction politique. Si leur démarche intellectuelle est bien décrite, le contenu de leur propos n’est pas directement critiqué de manière argumentée. La Revue du Crieur privilégie l’enquête sur les intellectuels plutôt que la polémique frontale et directe.

La Revue du Crieur semble nostalgique d’une époque qui consacre les intellectuels et journalistes engagés. Les clercs ont largement perdu de leur influence, notamment auprès du pouvoir. Mais cette évolution devrait permettre de congédier définitivement les figures du conseiller du Prince, de l’expert ou de l’intellectuel surplombant. La Revue du Crieur reste trop enfermée dans ce petit monde intellectuel.

Ensuite, la démarche d’une revue politique doit être soumise à la critique. Cet objet peut favoriser la séparation entre la théorie et la pratique. Les luttes sociales semblent peu évoquées. L’article de François Cusset se penche sur des formes de contestation déconnectées de la lutte des classes. L’auto-organisation des prolétaires n’est pas mise en avant. Ce sont au contraire des luttes marginales et minoritaires, comme les ZAD, qui sont valorisées. Ce ne sont pas ces formes de lutte qui peuvent permettre de renverser l’ordre marchand.

La Revue du Crieur, à travers son rédacteur en chef, se présente comme un outil de combat et de riposte face au conservatisme ambiant. Mais les luttes sociales attaquent davantage l’ordre existant que toutes les revues les plus diffusées. La contestation ne doit pas se cantonner au terrain intellectuel. La théorie seule, qui ne s’appuie pas sur les luttes sociales, s’apparente à un sympathique divertissement sans conséquences.

La Revue du Crieur évoque sur les débats qui existent dans les médias. Dans cet espace des intellectuels médiatiques, cette revue apporte une tonalité originale et indispensable. En revanche, la riposte politique ne peut pas se cantonner à cet espace, même si c’est le plus rapide pour obtenir une reconnaissance médiatique et intellectuelle. Une revue critique ne peut pas occulter les réflexions et enjeux qui traversent les luttes sociales.

La Revue du Crieur reprend les limites de l’histoire intellectuelle. Mais les conflits politiques ne se situent pas uniquement au niveau du ciel des idées. Ils s’appuient sur des forces sociales concrètes. Par exemple, la mouvance républicaine est inexistante en dehors des médias. Critiquer ce courant, et toutes les idées réactionnaires, demeure important. Mais les idées ne deviennent concrètes et politiques uniquement lorsqu’elles s’incarnent dans des forces sociales et des mouvements réels. Ainsi, la riposte intellectuelle devient elle-même impuissante lorsqu’elle ne s’appuie pas sur les luttes sociales.

Source : La Revue du Crieur n° 2, octobre 2015

Évolutions intellectuelles et culturelles

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