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Publié par Patrick Granet

Comment et pourquoi “Daesh fait quasi naturellement la campagne du FN” et quelle influence pourraient avoir les attentats sur les prochaines échéances électorales. Entretien avec l’historien Nicolas Lebourg qui vient de publier “Les Droites extrêmes en Europe”.

Quelques minutes à peine après les événements du 13 novembre, plusieurs cadres du FN se sont désolidarisés de “l’union sacrée” que de nombreux politiques appelaient de leurs vœux. Cette instrumentalisation des événements était-elle prévisible ?

Nicolas Lebourg – Certains tweets relevaient de la jouissance. C’est d’une grande maladresse qui témoigne que les discours sur la professionnalisation du parti sont hâtifs. C’est le signe d’une difficulté à s’exprimer hors de l’entre-soi, ce qui est contrariant quand on vise le second tour d’une présidentielle.

Mais le principe politique repose sur un échange entre protection et obéissance : j’obéis à l’Etat car l’Etat m’assure protection en retour. Donc, le carnage vise à démontrer que la protection n’est plus assurée et, de là, permet une remise en cause des rapports politiques. En cela, Daesh fait quasi naturellement la campagne du FN : islamophobes et islamistes s’instrumentalisent les uns les autres, c’est cela qui est prévisible. Les terroristes visent la société mondialisée, ce qui est un excellent argument pour relégitimer un État assurant une enclosure protectrice.

Après les attentats de Charlie Hebdo, Marine Le Pen n’avait pas voulu participer à la marche républicaine du 8 janvier à Paris. Avez-vous le sentiment qu’elle reproduit aujourd’hui les mêmes erreurs ?

Si Marine Le Pen puisait chez Napoléon III ou Déroulède un discours construit sur le thème du rassemblement national elle aurait un boulevard devant elle. Fort heureusement pour ses opposants, Florian Philippot est dans l’actualité immédiate et ne connaît pas l’Histoire comme ressource du politique. C’est d’autant plus ballot qu’un sondage Ifop d’octobre montre que 67 % des sondés la jugent “sectaire”. C’est son pire handicap, et elle s’y enfonce régulièrement en confondant autorité (souhaitée par l’opinion) et agitation. Mais ça n’a d’incidence que pour des reports de voix entre deux tours de la présidentielle.

Dans sa première allocution après les attentats, Marine Le Pen a immédiatement déroulé son programme électoral. Pensez-vous que le FN puisse être le principal bénéficiaire politique de ces événements ?

Qu’une part de l’électorat estime que nous avons affaire à une globalisation postdémocratique où les gouvernements ne pèsent plus rien face aux marchés, à l’Union européenne, au terrorisme globalisé, et le souverainisme intégral de Marine Le Pen est une offre politique crédible. La frontière paraît un rempart. En outre, toujours en octobre, un sondage révélait que 67 % des sondés seraient tentés par un gouvernement “de personnes non élues qui réaliseraient des réformes nécessaires mais impopulaires”. 40 % des sondés accepteraient un “pouvoir politique autoritaire, quitte à alléger les mécanismes de contrôle démocratique s’exerçant sur le gouvernement”.

L’idée qu’il faille passer par quelques années d’extrême droite pour remettre de l’ordre en France me paraît progresser. A cet égard “extrême droite” est certes un handicap mais aussi un atout : c’est l’assurance que les méthodes seront musclées. D’ailleurs, dire que nous sommes en guerre avec Daesh est maladroit : le propre du terrorisme c’est d’abolir la distinction entre guerre et paix. Plus la conscience de cet état de fait sera prégnante, et plus on entendra qu’il faut étendre les moyens répressifs de l’État.

Les élections régionales ne seront pas reportées. Ces événements vont-ils conforter son statut de favorite dans le Nord-Pas-de-Calais ?

Elle est en mesure de gagner même face à une liste de fusion Républicains-PS, et de partir vers 2017 en clamant que le rassemblement du peuple a balayé le régime des mouvements politiques.

Et pour 2017 ?

Son image reste très négative pour une grande part de l’opinion, et son programme économique est critiqué par l’électorat de droite. Il lui faut donc lâcher sur l’euro pour se concentrer sur les thématiques sécuritaires et identitaires. Interrogé sur cette question la semaine dernière, j’avais répondu qu’elle est dans l’incapacité de réussir son second tour, mais qu’ensuite tout dépendrait de la façon dont Daesh et Al Qaeda s’inviteraient dans la campagne. A mon avis, c’est le candidat qui incarnera le rassemblement et l’autorité tout à la fois qui remportera la mise.

Quelques jours avant les attentats, Marine Le Pen avait provoqué un tollé en déclarant qu’elle souhaitait “éliminer l’immigration bactérienne”. La teneur des événements va-t-elle l’inciter à durcir encore plus son discours ?

Depuis l’échec du second tour des départementales et du limogeage de Jean-Marie Le Pen, il y a un discours endurci contre l’immigration, dimension ethnique incluse. On l’a vu à l’université d’été, introduite par un discours du sénateur-maire Stéphane Ravier parlant du “grand remplacement”. La société française est paniquée par la crise des réfugiés. La crise culturelle produit une demande autoritaire et une panique, toutes deux ethno-nationalistes. C’est maintenant que l’extrême droite a intérêt à appuyer sur l’accélérateur : la frontière entre le dicible et l’indicible est aujourd’hui mobile, et cela lui assurera de maintenir sa différenciation par rapport à la droite.

En quoi le souverainisme intégral du Front national donne le sentiment à de nombreux Français d’être une réponse à la crise économique et culturelle qui touche notre société ?

La “droitisation” est un phénomène occidental entamé il y a quarante ans. On assiste à un démantèlement de l’Etat social et de l’humanisme égalitaire, lié à une ethnicisation des questions et représentations sociales, au profit d’un accroissement de l’Etat pénal. Ce processus porte une demande sociale autoritaire qui est une réaction à la transformation et à l’atomisation des modes de vie et de représentations dans un univers économique globalisé, financiarisé, dont l’Occident n’est plus le centre.

Dans le cas de la France, elle connaît des difficultés socio-économiques, mais sa culture s’est construite durant cinq siècles sur des valeurs unitaires. La crise est donc chez elle politique et culturelle, et le souverainisme intégral répond à ses failles : le FN propose une protection complète, par un souverainisme politique, économique, culturel qui promet à l’électeur de toute classe sociale d’être protégé de la globalisation économique, démographique et culturelle et d’avoir la jouissance tant des gains du capitalisme entrepreneurial (thème du “protectionnisme intelligent”) que de la protection de l’État-providence (thème de la “préférence nationale”).

Dans votre dernier livre Les Droites extrêmes en Europe (édition Seuil), vous expliquez qu’a bien des égards “l’extrême droite partage la même vision dualiste de la société qu’une partie de la mouvance islamiste”. Comment l’expliquez-vous ?

La représentation du monde des islamistes s’articule autour de la distinction ami-ennemi et met avant tout l’accent sur l’appartenance organique de l’individu à la communauté, avec un modèle autoritaire et hiérarchisé d’organisation sociale. Les thématiques millénaristes et conspirationnistes sont aussi d’importance. Néanmoins, le concept d’islamo-fascisme est vide de sens. Le fascisme c’est un parti-milice de masse qui veut produire un homme nouveau par un État totalitaire et la guerre impérialiste. Or, non seulement on voit bien que ça n’a guère de rapport, mais le 11 Septembre et le 13 novembre ce sont des réseaux fluides, planétarisés, transnationaux qui ont frappé. Cet islamisme participe des formes de la globalisation et de la post-modernité : c’est un monstre d’aujourd’hui.

Jean-Yves Camus, Nicolas Lebourg, Les Droites extrêmes en Europe, Seuil, 2015.

par David Doucet

le 17 novembre 2015 à 11h54

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