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Publié par Patrick Granet

Dans un fracas épouvantable, un échafaudage s’écroule ensevelissant sous les décombres, comme après plusieurs bombardements, plusieurs morts. Et pendant ce temps là, le représentant de la société Tartempion comptabilise son profit, le cul dans son fauteuil.
Dans un sifflement aigu, le train passe sur le corps d’un travailleur espagnol. Sanguinolent, la cage thoracique enfoncée, il succombe la truelle à la main. Et pendant ce temps là, le patron regarde au delà du cadavre encore chaud, qui va remplacer le disparu ; la production n’attend pas.
Un petit toussement discret, un filet de sang au coin des lèvres, le mineur vivote en surface, les poumons silicosés, les yeux exorbités, la respiration pénible ; ce prolétaire regarde impuissant ses camarades aller chercher au fond, dans le trou la même mort ; la même pétrification qu’il a lui-même contractée. Ce charbon, cette même poussière assassine, est vendu à prix d’or pour la plus grande richesse des magnats de l’industrie.

Hier, en Espagne, dans un craquement de vertèbres, un révolutionnaire qui avait osé toucher à l’argent d’un banquier, succombe. Pendant ce temps là, dans ce même pays ses camarades attendaient en prison leur condamnation à mort.

Si nous parlons de ces faits en insistant sur le côté spectaculaire, macabre ou morbide, c’est à dessein.
Tout d’abord, nous devons dire que ces faits là ne sont pas tirés au hasard d’un journal ouvriériste groupusculaire. Mais que nous avons été témoins dans notre vie quotidienne. Nous avons eu des rapports avec ce maçon, ce mineur, ce révolutionnaire, et pas seulement dans le travail salarié, mais aussi dans les distractions, à table, etc. dans beaucoup de moments de la vie courante ; et cela pour certains pendant des mois, des années. Nous avons eu des rapports affinitaires avec ces copains-là, et avec bien d’autres.

On nous parle d’épicurisme, des joies de l’amour, de la jouissance, etc. ; d’accord, nous ne doutons pas des bienfaits de ces plaisirs-là ; on les oppose volontiers au terrorisme, à la bombe, aux attentats ! Très bien ! France Soir et les autres présentent telle victime du terrorisme assassin ; très bien ! Les gauchistes bien-pensants vont jusqu’à se servir de la propagande de l’OAS pour montrer l’horreur des cadavres mutilés par l’explosion du plastic ; hier le FLN exhibait des photos de petite fille rendue aveugle par l’OAS. Nous ne jouons pas à ce jeu de compte-cadavres, nous n’avons aucune horreur à opposer à une autre horreur dans le sens d’une bataille pour la conquête du pouvoir ; cela ne peut être et ne sera jamais notre objectif.

Seulement, voilà, quand le terrorisme du capital a tué, mutilé ou emprisonné notre compagnon, nous avons peu de goût à l’épicurisme ; la fête a un goût amer… Ceux qui restent, se comptent, se cherchent, ont envie de faire quelque chose ; la rage s’accroche au ventre. Quand le capital nous sépare, intervient dans notre lit, dans notre nourriture, dans notre air, dans nos rapports quotidiens, partout, notre révolte s’accumule. Nos souvenirs de fête disparaissent pour laisser place à une critique destructrice. La soumission n’est pas de mise, la fête non plus quand on vient nous chercher au saut du lit pour nous tuer ou nous exploiter.

Quand nos proches sont exterminés, emprisonnés ou torturés, nous n’avons pas la tête à savoir s’il fait partie de la classe, si c’est le moment d’intervenir, si cela influencera le prolétariat, si notre révolte conduira à la révolution, au communisme, libertaire ou pas. Cela n’est pas et ne peut pas être le problème du moment qui nous préoccupe, c’est plus l’expérience quotidienne que la théorie qui nous guide dans notre choix, dans nos objectifs. Stirner, Marx, Bakounine, on connaît vaguement, on a lu ou pas ; ce qu’on connaît très bien c’est l’individu à fonction de maçon, l’individu mineur, l’individu qui a pillé des banques, ceux qui sont morts à côté de nous depuis 68. On connaît aussi ceux qui étaient avec nous et qui sont en prison. Enfin on essaie de se connaître un peu nous-mêmes à travers nos rapports, notre vie quotidienne.
On nous dit : « Mais lorsque la classe des exploités aura pris conscience, ce sera la révolution, la porte ouverte au paradis, communisme, socialisme, démocratie avancée. » Peut-être mais en attendant notre réalité ce n’est pas ça du tout ; nous ne voulons pas la mort d’autres compagnons ou leur emprisonnement pour réagir. On nous dit : « et la fête ? » ; on n’a pas le cœur à ça, ce dont on a envie c’est de foutre en l’air à notre échelle et au plus haut si c’est possible, le système, le trust, la personne qui nous exploite.
On nous dit : le syndicat, le parti, la ligue, la masse, la classe ça existe. Cela ne nous intéresse pas, on n’a de pouvoir à prendre sur personne, nous n’avons pas envie de servir de troupe de manœuvre à qui que ce soit, pas même à la dictature du prolétariat.

Il est possible que la réalité quotidienne des nantis, des intellectuels, des ouvriers étudiants, ne soit pas la même que la notre ; nous comprenons fort bien que ces temps-ci on emprisonne peu les PDG, et que les accidents du travail soient assez rares chez les étudiants. Que tout ce beau monde, patrons de gôche et intellectuels de gôche, n’ayant pas nos problèmes soient après de nombreuses analyses portés sur la fête, le hippisme, les rapports transparents et le nombrilisme, nous le comprenons ; qu’ils veuillent garder tous les privilèges que donne la légalité en prenant pour alibi la sécurité, nous le comprenons.

Mais qu’ils s’indignent avec nous, qu’ils commencent à lutter partant en avant, le verbe haut et l’œil farouche et aussitôt que le choix entre leur confort et les inconvénients de la lutte se pose, ils partent la queue entre les jambes, en théorisant, après un repli stratégique fulgurant, sûrs qu’ils ne sont pas maso, eux, qu’ils sont le cassoulet sur le gaz, que ce qui les intéresse c’est l’amour, qu’ils sont innocents, qu’ils lisent Reich, que nous sommes des terroristes, des assassins en puissance, des autoritaires, des machos, des phallocrates, des méprisants, des sans-cœur, des inconscients, des militaires et autres injures, cela nous ne l’admettons pas.
Qu’après tout cela, ils se précipitent en spectateurs sur leur strapontin légal, sur la place qui leur est réservée, assignée, afin de transformer notre affrontement avec le système en spectacle, nous ne l’admettons pas.

La lumière est éteinte, le cinéma commence ; les taste-révolutions apprécient. Noguères [1], ouvriers, sabotage, très bien ! 8 sur 10 ; Watts, la Pologne, parfait ! on en fera référence ; Lip [2], bon début, récupéré, on en fera une brochure ; Affaire Suarez, intéressant mais substitutionniste ; les GARI, terroristes, ils auraient pu faire des morts, ils sont coupés des masses, peu d’analyse ; Eva Forest [3], ça peut marcher.
Tout cela nous emmerde profondément !

Oui cela nous emmerde que des copains avec qui on a eu des rapports étroits, les mêmes rages, les mêmes soucis d’autonomie, se désavouent eux-mêmes en abandonnant une certaine conception d’une lutte sous de faux prétextes. Nous n’avons jamais opposé des actions bonnes à des actions mauvaises, ni le courage à la peur ; notre mépris, puisqu’il s’agit de cela, ne s’est jamais exprimé à ce niveau-là ; la critique de nos actions, de nos comportements, on les supporte très bien, nous les recherchons même quelque fois, mais les procès d’intention, les faux fuyants, des types qui nous laissent tomber au moment crucial, cela nous ne le supportons pas ; et quand nous disons nous ne le supportons pas, cela se sent dans nos rapports avec eux, et s’entend quand nous leur parlons. À ces faux derches, les jaunes d’une certaine lutte qu’ils ont entamée puis laissé tomber, à ces gens qui n’ont rien fait, qui sont innocents, à ces ce n’est pas moi Monsieur l’agent, à ces conseilleurs de lutte au dernier moment, à ces démagogues ouvriéristes avides de grande grève, de grande manœuvre syndicale, nous leur disons MERDE mais nous ne leur en voulons pas. Ils ne savent pas ce qu’ils font comme dirait notre concierge, mais s’ils pouvaient fermer leur gueule et lutter en silence, comme ils disent sans faire de spectacle, sans journaux, sans sensationnel dans la rue, dans les bus, le métro et aussi dans la lune, ils nous foutraient la paix !

Quant à nous, une fois nos copains enterrés ou assistés dans leur prisons ou passés en procès, ou bien sortis de la clandestinité, nous continuons notre façon d’exister, de nous battre contre le capital, pourvoyeur de mort, enfin quoi ! nous continuerons notre fête à notre manière.

Notre quotidien ce n’est pas la clandestinité, le faux papier, la bombe et la cagoule sur le nez, mais nous ne refusons aucun moyen de critique. Pour nous défendre, nous ne privilégions aucun moyen, aucun système, mais nous n’en refusons aucun. Non nous ne croyons pas à la propagande par le fait, à la propagande tout court. Nous ne croyons pas à l’acte exemplaire, au détonateur de la révolte de masse etc. Nous nous contentons d’exister en groupe autonome et si cette réalité fait du bruit, si on en parle dans les journaux, on n’y peut rien, nous ne vivons pas pour cela. Quand nous travaillons en silence, on nous traite d’épicier, d’aliéné, de contre-révolutionnaire. Quand nous nous révoltons on nous traite de terroristes, d’assassins, de bandits. Mais au fait, qui a tué ? En six ans le capital a tué cinq de nos copains, en a emprisonné et torturé une cinquantaine. Ce n’est pas vous qui n’avez pas la même réalité quotidienne, qui allez bronzés et gras, vos journaux de plage sous le bras, nous dire ce que l’on aurait dû faire.

Votre lutte silencieuse parlez nous en, écrivez ce que vous avez fait, vos amours, votre fête ; opposez si cela vous intéresse votre pratique à la notre, très bien ; mais pourquoi vous ne parlez toujours que de la lutte des autres et quand il s’agit de vos fesses vous vous entourez d’un épais mystère où les mots "recherche de la jouissance" reviennent sans cesse ? Mais au fait dans vos sacs, sur vos plages, dans vos petites autos, dans vos offices libérés, c’est clandestin votre pratique ou vous ne planquez que le néant de vos carcasses vides de toute critique concrète ?

[Extrait de la brochure Rapto en Paris, GARI, 1974. Publiée dans "Les GARI - Groupes d’Action Révolutionnaire Internationalistes", T.Ariza et F.Coudray,éditions CRAS, 2013.]

titre documents joints

Notes

[1] Noguères Henri (1916-1990), président de la Ligue des droits de l’homme de 1975 à 1984. Note des éditeurs.

[2] LIP, usine à Besançon (Doubs) qui fabrique des montres. En avril 1973, plus de 1200 salariés s’opposent à la liquidation de l’entreprise, l’occupent, s’emparent du stock de montres et décrètent quelques semaines plus tard l’autogestion de la production. La production sera de courte durée ; par contre, des montres seront vendues au profit des ouvriers. En août la police évacue l’usine, provoquant des affrontements. Note des éditeurs.

[3] Eva Forest (1928-2007), militante et auteur de divers ouvrages. En 1970, pendant le déroulement du procès de Burgos contre des militants d’ETA, elle crée à Madrid le Comité de solidarité avec Euskadi. En 1974, sous le pseudonyme de Julien Agirre, elle publie Opération Ogro, qui relate l’attentat contre l’amiral Carrero Blanco. Le 24 septembre de cette même année, elle est arrêtée et accusée de collaboration avec ETA. En prison, elle écrit Journal et lettres de prison et Témoignages de lutte et de résistance. En 1977, à la suite de l’amnistie, elle sort de prison. Note des éditeurs.

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