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Publié par Patrick Granet

Et si une nouvelle lutte des classes apparaissait sans que l’on s’en rende compte ? Et si le taux de pauvreté français, plus faible qu’ailleurs en Europe, cachait d’autres réalités ? Alors que depuis quinze ans, les inégalités de revenus augmentent en France, Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon ont accepté de répondre à quelques questions. Le duo – à la ville comme dans leur labo de recherche – a déjà produit près d’une vingtaine de travaux. Le fil rouge ? La violence des classes aisées et la façon dont elles s’assurent de protéger leur classe et leurs richesses.

tre deux trains et trois conférences, l’ancienne directrice de recherche au CNRS et son mari nous ont accordé une heure en décembre dernier. Nouvelle lutte des classes, pression sur les ouvriers, abandon des pouvoirs publics et évasion fiscale, tour d’horizon d’un monde bien malmené depuis trente ans.

Les rapports entre patrons et salariés changent, la France se désindustrialise de façon accélérée depuis la crise de 2008 et les banques sont très présentes dans le devenir des entreprises. Si responsables il y a, qui sont-ils ?

Nous avons l’exemple de l’entreprise Thomé-Génot dans les Ardennes – ancien numéro 1 mondial des pôles d’alternateurs pour automobiles. En refusant les prêts nécessaires au développement de cette usine, les banquiers ont eu une responsabilité énorme dans sa mise en liquidation judiciaire par les juges consulaires. Ces derniers n’ont rien trouvé de mieux à faire que de la faire vendre pour un euro symbolique à Catalina, un fonds d’investissement américain, venu tout droit de l’Etat du Delaware, un véritable paradis fiscal. Plusieurs centaines d’ouvriers ont ainsi perdu leur travail après que Catalina a pillé tous les savoir-faire et les actifs de cette entreprise, dont les friches industrielles crient aujourd’hui la violence des riches.

Aujourd’hui les salariés sont devenus une variable d’ajustement, alors que les patrons et les actionnaires se présentent en créateurs de la richesse et des emplois. En récompense, leurs rémunérations et dividendes ne doivent connaître de limites. Seul le coût du capital est responsable des délocalisations dans les pays où le travail est payé au tarif local, celui de la misère.

Nous travaillons avec l’hypothèse forte et inquiétante d’une guerre de classes menée par les plus riches contre les classes moyennes et les classes populaires, mais elle correspond à la réalité de nos enquêtes.

On assiste à une inversion de la lutte des classes ?

On a une claire inversion de la lutte des classes avec les plus riches d’un côté. De l’autre, les travailleurs ne sont plus que des coûts et des charges. C’est une des armes, ici idéologique, utilisées pour justifier les délocalisations, les millions de chômeurs et empêcher toute velléité de contestation d’un système social et économique soumis à la dictature des actionnaires.

Les conséquences de cette guerre sont innombrables, depuis la souffrance devant la disparition des solidarités nationales jusqu’à la spéculation par les plus riches sur les matières premières et les produits alimentaires de base.

De façon consciente ?

C’est parfaitement conscient. Parfois lors de certains débats, on nous rétorque que nous sommes en plein dans une théorie du complot. Mais, dans nos travaux, nous montrons qu’en effet la classe des nantis est mobilisée pour la défense de ses seuls intérêts particuliers. Cette classe existe en soi, c’est à dire objectivement avec des modes de vie semblables et subjectivement. Aujourd’hui c’est la seule classe qui a conscience d’être une classe. Vous naissez à Neuilly dans une famille fortunée, vous n’y êtes pour rien, mais on vous apprend à devenir un grand bourgeois avec les droits de ceux qui cumulent toutes les formes de richesses. La richesse économique transmise par la famille, permettra, avec la propriété des moyens de production, d’extorquer à son tour de la plus-value en ne payant pas le travail à sa juste valeur.

Mais comment en est-on arrivé là ? À quel moment pourrait avoir eu lieu ce basculement ?

À la fin de la Seconde Guerre mondiale. Le patronat, du fait de ses nombreuses collaborations avec le système nazi, s’est retrouvé, à la Libération, en marge des décisions. Le Conseil national de la Résistance et son programme basé sur la solidarité nationale et la protection des salariés a été conçu et mis en œuvre sans le patronat. Mais celui-ci a été très présent dans la construction de l’Europe, soumise dès le départ au diktat américain et qui est aujourd’hui une Europe au service d’une oligarchie mondialisée autour de la finance et de la spéculation.

Quand on réfléchit à cette époque, on s’aperçoit vraiment que tout a été pensé pour éliminer une contestation du système capitaliste. Le rôle des communistes dans la Résistance et celui des pays de l’Europe de l’Est dans la chute du pouvoir nazi allemand ont été décisifs dans la construction de l’Europe néolibérale. Quand le mur de Berlin s’écroule en 1989, les oligarques de tous les pays savent qu’ils ont gagné.

Comment définit-on ou constate-t-on cette oppression des plus riches sur les moins
rich
es ?

Nous avons déjà dit que les ouvriers ne sont plus traités que comme des coûts financiers et comme des charges insupportables. Le pape François a même dit que les ouvriers étaient passés du statut d’exploités à celui de déchets. C’est une violence symbolique extrême. Et aussi un processus de déshumanisation considérable alors que pendant les Trente Glorieuses et la mise en œuvre du programme du Conseil de la Résistance, être ouvrier rendait fier. Une ouvrière de chez PSA Aulnay a même pu dire qu’elle se sentait, avec la fermeture de son usine, traitée comme un « Kleenex ».

Mais, pour le peuple, le pire c’est d’être traité d’assisté, d’être trop gourmand, de coûter trop cher. Les gens du peuple se soigneraient trop, prendraient trop de médicaments. Si l’obésité ne concerne jamais les habitants des beaux quartiers, c’est parce que les industriels ajoutent du sel et du sucre dans les aliments qui coûtent le moins cher. Les plus pauvres deviennent obèses et sont ainsi stigmatisés dans leur propre corps, pour toute leur vie.

Est-ce qu’il peut exister un détonateur ?

Bien sur il y en aura un ! On peut espérer que le choix courageux du peuple grec contre l’austérité va entraîner les autres peuples européens, tous victimes de la même guerre menée par les plus riches, à s’unir et à combattre tous ensemble cette Europe technocratique et dictatoriale.

Peut-il y avoir une issue pacifique à cette nouvelle lutte des classes ? Est-ce que le changement est en cours ?

Le pacifisme est du côté des peuples. Tandis que la violence, la prédation, les crimes contre l’humanité et la destruction de la planète sont du côté de la classe dominante. C’est contre cette violence-là qu’il faut lutter. L’adage « qui sème le vent récolte la tempête » vaut la peine d’être médité. Il est toujours difficile de faire de la prophétie, mais nos analyses sociologiques nous permettent de prédire que des bouleversements en Europe en général et en France en particulier ne peuvent pas ne pas avoir lieu.

Au fil des rencontres que nous animons, nous sentons une vraie inquiétude. Les centaines de personnes qui viennent à nos rendez-vous sociologiques apprécient de comprendre que « la » crise dont on les rend responsables est en réalité « leur » crise, c’est-à-dire celle des financiers et des spéculateurs. Qui en ont d’ailleurs profité pendant que les peuples se serraient la ceinture pour spéculer et s’enrichir de plus belle : le PIB mondial – c’est-à-dire l’économie réelle, notre travail à tous et à toutes – est estimé en 2015 à près de 75 000 milliards de dollars. Pendant ce temps-là, les produits dérivés qui ont entraîné la crise de 2008 sont évalués à 693 000 milliards de dollars [au premier semestre 2013, Ndlr]. Soit presque dix fois plus. Problème : tout cet argent est virtuel et forme une bulle énorme qui, comme toute bulle, finira par exploser.

Qui est votre public et comment lui rendre accessible la réflexion et les lectures ?

Notre public est pour moitié constitué par des militants, en général plutôt bien informés et affiliés au Front de gauche, à la gauche radicale en général, mais aussi au Parti socialiste et aux Verts. Ils apprécient nos recherches sur le fonctionnement des familles qui détiennent les rênes de notre pays depuis plusieurs siècles. Nous mettons du sang et de la chair sur le squelette de la domination en donnant à voir la puissance des réseaux de ces familles à l’échelle du monde, qui est devenu leur jardin.

Les autres participants à nos rencontres sont inquiets de la situation et viennent écouter une autre façon d’informer que celle des politiques.

Avec quelles armes les citoyens pourraient-ils lutter ?

Le fait qu’ils se posent des questions et viennent à nos rencontres, c’est déjà une arme en soi : ils cherchent à trouver des mots pour adoucir leur souffrance.

N’est-ce pas exagéré de se focaliser ainsi sur le rôle des plus riches ?

Le problème, c’est la capacité de la classe dominante à récupérer les critiques pour mieux faire rebondir le système capitaliste.

Les avancées, par exemple dans le domaine de la fraude fiscale, peuvent paradoxalement renforcer l’opacité de l’évasion fiscale. Les manipulations dont les plus riches sont capables sont tout simplement incroyables. Par exemple ils arrivent à se donner à voir comme des mécènes et des bienfaiteurs de l’humanité pour tenter de donner quelque légitimité à l’arbitraire de leurs richesses et de leurs pouvoirs. Mais leur bonté et leur générosité doivent toujours être largement défiscalisées.

Mais leur bonté et leur générosité doivent toujours être largement défiscalisées.

Ils forment une classe mobilisée avec des conseillers en audit, en communication, des fiscalistes, des juristes et des avocats. Ils vivent dans un sentiment d’impunité car ils sont toujours entre eux dans les beaux quartiers ou dans les conseils d’administration. Leur soif de richesses ne connaît ni scrupules ni limites. Non seulement ils ne freinent pas le réchauffement climatique mais ils l’accélèrent en spéculant : crédits carbone, quota, refus de signer les traités, etc. Ils sont en train de placer une bombe sous terre. Et on ne peut pas dissocier la question écologique du reste.

Le réchauffement climatique est irréversible et touche d’abord les plus démunis. 2004 en Thaïlande, 2005 à la Nouvelle-Orléans : aujourd’hui ces deux zones ne sont que luxe, calme et volupté. Les plus pauvres qui avaient encore le culot d’occuper le centre-ville de la Nouvelle-Orléans au moment de l’ouragan, et les pêcheurs, celui de s’être installés sur les belles plages dévastées par le tsunami, ont été délogés pour reconstruire des logements de luxe et des complexes touristiques haut de gamme. Seul un bouleversement important dans la répartition des richesses permettra de mettre un frein à cette guerre de classe que mènent les riches et de reconstruire un monde plus juste et plus écologique.

Les plus riches sont dans vos travaux à l’origine de l’ensemble des dérégulations des sociétés. Mais en partant des citoyens, la solution ou en tout cas l’ébauche d’une solution ne se trouverait pas dans la somme des petites initiatives ?

Le problème des petites initiatives c’est qu’il faut qu’elles deviennent collectives et qu’elles finissent par être à la hauteur de la puissance de l’adversaire. Mais effectivement, les plus petites initiatives, une fois fédérées, donnent cette énergie positive qu’il faut parvenir à transformer en mayonnaise de la contestation bien ferme. Il n’y a pas de petits combats. Si l’on prend l’image des dominos – qui ont en partie basculé, tous, vers la mondialisation et les spéculations des plus riches milliardaires qui s’épanouissent sur cette terre – ou même celle du château de cartes, il est possible d’imaginer que les dominos basculent dans l’autre sens ou que le château de cartes s’écroule.

La mobilisation des dominants sur tous les fronts et dans tous les instants est aussi le signe d’une conscience de leur fragilité. Les lanceurs d’alerte leur donnent actuellement des frissons à l’idée qu’ils puissent se multiplier comme des petits pains !

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