Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
SERPENT -  LIBERTAIRE

anarchiste individualiste

Lénine, « léninisme » et « anti-léninisme »

Lénine est mort il y a 90 ans. Et le léninisme n’est guère en meilleur état. Encore faut-il s’entendre sur ce que signifie le « léninisme » aujourd’hui. Car celui qui est professé par de nombreuses organisations d’extrême-gauche n’a en réalité qu’un rapport assez lointain avec ce que furent la théorie et la pratique réelles de Lénine et des Bolcheviks. Dans cet article, Scott Jay, un militant étatsunien vivant à Oackland (Californie) qui ne manque pas d’esprit caustique, passe au crible ce « léninisme » bricolé au fil des décennies qui ont suivi la mort de Lénine et qui tient encore lieu de référence et de boussole à une large gamme d’organisations d’extrême-gauche. (Avanti4.be)

De 1903 jusqu’en 1914, Lénine a été le chef de la fraction bolchevique du Parti Ouvrier Social-Démocrate Russe. Pendant tout ce temps, personne n’a jamais imaginé quelque chose qui serait le “léninisme“. Comme l’historien canadien Lars Lih l’a montré en détail dans son livre “Lenin Reconsidered“, Lénine s’est simplement considéré comme un disciple de Karl Kautsky et un promoteur de la Deuxième Internationale en Russie.

Entre 1914 et 1917, Lénine a réfléchi longuement à la crise de la social-démocratie, suite de la capitulation des socialistes à travers le monde face à la Première Guerre mondiale. En 1917, Lénine et les bolcheviks ont mené une insurrection contre l’Etat russe et une partie du monde a commencé pour la première fois à examiner de plus près les pratiques de Lénine et de ses camarades en Russie qui apparaissaient comme une alternative à Kautsky. En 1921, Lénine est tombé malade et a fini par se retirer de la vie politique, avant de mourir en janvier 1924.

Ce n’est qu’alors qu’est né le “léninisme“.

Staline s’est assis sur le trône de Lénine, se déclarant l’héritier légitime d’un royaume qui n’avait jamais été destiné à en devenir un, concentrant le pouvoir et la légitimité dans ses mains. La veille de l’enterrement de Lénine, Staline a prononcé un discours déclarant que le Parti communiste russe était “l’armée du camarade Lénine“. La doctrine du “marxisme-léninisme“ a été révélée dans les discours et les écrits de Staline. Et Petrograd, le centre de la révolution russe, a été rebaptisée Leningrad.

Le parti a même introduit la "promotion Lénine" qui y a fait entrer des centaines de milliers de nouveaux membres, principalement des petits-bourgeois carriéristes qui étaient resté à l ‘écart de la révolution, mais sur qui Staline pouvait maintenant s’appuyer pour former une nouvelle bureaucratie afin d’étouffer les forces restantes des travailleurs révolutionnaires subsistant dans le parti. Tout cela pouvait se réaliser un peu plus facilement en utilisant le nom de Lénine.

Enfin, le corps de Lénine a été embaumé et présenté au public sur la Place Rouge pour que les "léninistes" loyaux puissent le voir. Ce fut la réification ultime du “léninisme“, transformant son corps en une momie desséchée destinée à être glorifiée et présentée à l’adoration - éternelle, immuable, inaltérable - comme un modèle destiné être étudié et imité, si seulement ses adeptes pouvaient être assez audacieux pour oser atteindre Son niveau de grandeur. Le “léninisme“ de Staline a entraîné le culte du corps de Lénine lors de la réécriture de l’histoire de la révolution.

Rares sont les léninistes aujourd’hui qui tiennent le corps physique de Lénine en si haute estime, mais le monument du “léninisme“ subsiste à travers la vénération de son œuvre.

Les piliers du “léninisme“

Il existe une poignée de concepts organisationnels spécifiques qui sont souvent considérés comme des critères définissant grosso modo la construction du parti léniniste. Nous les appellerons les piliers du léninisme. Toutefois, une fois qu’on investigue un peu, il n’est pas clair qu’il y ait quoi que ce soit de proprement "léniniste" dans chacun de concepts, ni même qu’ils soient spécifiques aux organisations révolutionnaires.

1. Le parti d’avant-garde

La vision léniniste classique est que Lénine a conçu un parti composé uniquement de l’avant-garde révolutionnaire - les membres les plus conscients et les plus militants de la classe travailleuse - tandis que Kautsky aurait conçu un partie de l’ensemble de la classe, y compris les travailleurs réformistes et réactionnaires.

Mais Lars Lih (le chercheur qui a le plus apporté récemment à la redécouverte de Lénine – NdT) rejette cette différence marquée et souligne que Lénine ne proposait pas quelque chose de nouveau, mais qu’il respectait les principes courants de la social-démocratie et que “ni Kautsky ni Martov [le chef des mencheviks russes] ni aucun social-démocrate n’a jamais dit que le parti devait être un parti de "l’ensemble de la classe“, quoi que cela puisse signifier".

A un niveau très basique, l’idée que les révolutionnaires devraient avoir leur propre organisation avec leur propre théorie et leurs propres tactiques n’est pas propre au léninisme ou au marxisme. Beaucoup de radicaux et de révolutionnaires s’organisent cette façon, sans se décrire comme léninistes.

2. Le centralisme démocratique

Ce concept a été défini de différentes façons par les léninistes d’obédiences diverses, de l’interdiction des factions à l’incitation à suivre les ordres sans poser de questions, de l’obligation d’avoir une seule ligne monolithique sur chaque question politique à la formule “un maximum de liberté dans le débat mais un maximum d’unité dans la pratique".

Cependant, comme Lars Lih le souligne, ce terme a été introduit par les mencheviks. Il a été rarement utilisé par Lénine et n’a pas vraiment été un concept directeur de la pratique bolchevique. “Je suis obligé de conclure," écrit Lih, "que la supposition commune selon laquelle Lénine avait une philosophie organisationnelle particulière appelée “centralisme démocratique“, distincte ou essentielle au bolchevisme relève du mythe."

Plus souvent qu’à son tour, le centralisme démocratique a été le terme général utilisé pour définir les règles et les normes d’une organisation léniniste donnée mais il n’a que peu ou pas de relation directe avec Lénine ou les bolcheviks. Que les léninistes puissent continuer à invoquer ce terme comme une sorte de principe après avoir lu et reconnu les mérites du travail de Lars Lih devrait sonner l’alarme.

3. Le journal révolutionnaire

La proposition de Lénine en faveur d’un journal pour toute la Russie présentée dans« Que Faire ? » n’avait rien de nouveau. Il y avait des journaux de premier plan parmi les révolutionnaires bien avant Lénine, de la Révolution française aux abolitionnistes américains. Même parmi les marxistes, il semble que Lénine a emprunté plutôt que inventé sa conception du journal.

Dans l’une des nombreuses découvertes intéressantes de son livre “Lenin rediscovered“, Lih cite Franz Mehring (un dirigeant de premier plan du Parti Social-Démocrate allemand à la fin du 19e siècle et du début du 20e – NdT) décrivant le SPD lorsque celui-ci il a été forcé de passer dans la clandestinité dans les années 1890 en raison de la promulgation des lois anti-socialistes : "Bernstein [l’éditeur du journal du SPD] a bien compris comment maintenir le journal comme un organe de l’ensemble du parti et lui donner, en même temps, une direction définie, ferme et claire qui tienne compte de toutes les exigences tactiques sans violer les principes". C’est une formulation étonnamment proche de celle de Lénine dans “Que faire ?“, écrit quelques années plus tard.

Il est également intéressant de souligner que Eduard Bernstein est le “mauvais“ bien connu pour Rosa Luxemburg qui le dénonce dans son ouvrage Rosa Luxemburg“Réforme ou révolution ?“ comme le promoteur le plus important du réformisme et du révisionnisme au sein de la Deuxième Internationale. Ainsi, la conception de Lénine du journal, quelle que soit ses forces, est loin d’être unique et même strictement révolutionnaire.

4. Le recrutement

L’idée que le parti révolutionnaire est plus particulièrement axé sur le recrutement est souvent considérée comme une caractéristique du léninisme. Pourtant, toutes sortes d’organisations tiennent des réunions, marchent derrière leurs drapeaux et appellent les gens à se joindre à elles. Un exemple fascinant est fourni par le sociologue Rodney Stark (un chrétien évangélique américain – NdT) qui décrit dans son livre “Cities of God“comment les premiers chrétiens ont construit une influence de masse, en grande partie en recrutant des personnes “une par une“.

Les leçons à tirer de ce livre seraient fascinantes pour tout léniniste. Cependant, la conclusion est que le recrutement à l’organisation et les défis qu’il pose n’ont rien de spécifique au léninisme ni même à la politique révolutionnaire. En fait, il existe une riche littérature sociologique sur ce sujet, mais rien de tout cela ne rentrerait dans la catégorie du “léninisme“.

Que nous reste-t-il, une fois les piliers renversés ?

Ce sont là, plus ou moins, les piliers du léninisme. Et pourtant, il n’y a rien d’uniquement léniniste à chacun d’eux. Peut-être alors le léninisme est-il l’agencement de ces stratégies dans une seule forme d’organisation ? Peut-être. Mais si c’est tout ce qu’il est, alors il ne faut guère s’attendre à ce que la quantité conduise à la qualité. Et, au contraire, il faut s’attendre à ce que l’inclusion des pratiques néfastes parfois regroupées sous le label de « centralisme démocratique » conduise à dégrader la qualité.

Certes, Lénine a beaucoup écrit sur d’autres questions politiques, mais ce que l’on définit généralement comme un léniniste, c’est quelqu’un qui adhère à ces conceptions de la construction d’un parti et de l’auto-présentation comme léniniste. Le problème est qu’après que nous ayons renversé les piliers énumérés ci-dessus comme n’étant pas nécessairement propres au léninisme, nous nous retrouvons avec très peu de choses en mains.

Nous pouvons peut-être nous en tenir à la description commune de Lénine comme ayant témoigné d’une flexibilité remarquable dans la pratique, tout en conservant une concentration totale sur le but ultime. Eh bien, je ne voudrais pas vous faire de la peine, camarades, mais même si Lénine peut être un exemple exceptionnel de ce fait, ces compétences sont également apprises et utilisées par quiconque organise un groupe religieux ou assemble un canapé de chez IKEA. En fait, c’est un problème en soi qu’une grande habileté en matière de “flexibilité“ doive être mentionnée. Je doute qu’il faille rappeler à beaucoup de militants de la classe travailleuse l’importance de la flexibilité dans la tactique, pour ne pas même pas parler de la mère célibataire confrontée aux bons alimentaires et dont le but principal est de payer le loyer et de nourrir ses enfants. Mais pour les léninistes, cette capacité (à lier flexibilité tactique et concentration sur le but final – NdT) est assimilée à une perspicacité hors pair.

La ligne de parti monolithique, qui est une conséquence des visions déformées du “centralisme démocratique“, est particulièrement problématique. Si le centralisme démocratique signifie vraiment un débat ouvert combiné avec l’unité dans la pratique, et que cela s’applique aussi pour les décisions sur les questions théoriques – ce qui est une approche bizarre de la théorie - il n’y a plus aucun moyen d’éviter qu’une théorie s’ossifie après que l’une ou l’autre décision ait été prise à son sujet.

L’objectif de la théorie est de guider la pratique, qui peut alors conduire à de nouveaux domaines d’études théoriques à la suite de cette expérience. Mais si la théorie ne peut pas être changée, alors rien ne peut être appris de la pratique. Dans ce cas, il ne s’agit même plus de théorie, mais de dogme religieux. Le maintien d’une situation où la direction peut changer la théorie, mais où personne d’autre ne peut le faire, n’est guère mieux. Le monolithisme, plutôt que de développer une direction, n’est rien de plus qu’une formule rassie pour créer d’autres formules rassies, qui empêche ensuite les jeunes révolutionnaires d’élargir leurs perspectives et de découvrir de nouvelles théories ou une compréhension novatrice du monde – ce qui les rendraient mieux capables de changer celui-ci. Plutôt que de développer une “ avant-garde“, la ligne de parti monolithique conduit à l’extinction de toute avant-garde.

Sur la question du recrutement, nous ne savons pas vraiment comment les bolcheviks s’y prenaient pour recruter des gens. Y a t-il des exemples ? Je n’en ai jamais vu un, et je doute que la plupart des léninistes en aient trouvé. Ils recrutaient presque certainement de diverses manières, activement ou passivement, mais si nous ne savons pas comment ils le faisaient, nous ne pouvons pas imiter leur exemple et nous ne pouvons pas tenter de l’améliorer. Dire que “nous utilisons une méthode léniniste du recrutement“, par exemple, revient à mettre une méthode sur un piédestal.

Le poids de l’héritage

Aucun révolutionnaire vivant n’a été membre du parti bolchevik ou de toute autre parti supervisé par Lénine et la Troisième Internationale des débuts. Certaines pratiques léninistes ont pu se transmettre directement via Trotsky, mais il n’est devenu membre des Bolcheviks que quelques mois avant la révolution de 1917. Bien qu’il ait certainement appris quelque chose de cette proximité et de son expérience, il a aussi donné toutes sortes de conseils horribles à ses disciples, notamment en les encourageant à s’ingérer dans les affaires de leurs organisations-sœurs et à discréditer leurs opposants internes, comme lui-même ne manquait pas de le faire.

Toutes les organisations léninistes actuelles proviennent d’organisations antérieures dont elles ont hérité la plupart de leurs pratiques. Les organisations dont elles sont issues sont probablement maintenant considérées comme anti-léninistes, ce qui est bien pratique puisque les pratiques qui ont été abandonnées - et ces pratiques précisément, et pas d’autres - sont ce qui rendait le groupe précédent anti-léniniste.

Ainsi, une organisation peut plaquer l’étiquette "léniniste" sur les pratiques dont elles sont issues ou dont elles ont hérité il y a 20 ou 30 ans et se considérer comme pleinement “léniniste“. Mais le plus souvent, ces pratiques ne peuvent pas être considérées comme ayant beaucoup à voir avec Lénine et les bolcheviks, et même dans certains cas - comme l’interdiction des factions et la crispation sur une ligne de parti monolithique - sont clairement l’exact contraire des pratiques des Bolcheviks.

Toutes ces pratiques exigent au fil du temps l’utilisation de ressources diverses, d’espaces physiques et de dépenses d’énergie, laissant derrière elles des traces matérielles sous la forme de journaux, de tracts, de livres, de drapeaux et de pancartes. Aussi utile que l’activité ait pu être, le résultat est la réification du léninisme – en prenant quelque chose d’éphémère et le transformant en quelque chose de réel qui n’est plus seulement une idée abstraite. Des structures sont construites pour y arriver et elles doivent être maintenues et même défendues. Des idées qui peuvent ne pas avoir existé il y a 100 ans sont malgré tout répétées à l’infini et transformées en objets réels, renforçant ainsi leur valeur perçue.

Attacher le terme de “léninisme“ à ces pratiques élève celles-ci à un statut intouchable, même si elles sont largement triviales et absolument pas propres à Lénine et aux Bolcheviks. L’effort exercé, les objets créés et la répétition du terme “léniniste“ non seulement réifie mais aussi naturalise le concept : voici le léninisme, c’est ainsi qu’il a toujours été et qu’il sera toujours.

Contre l’"anti-léninisme“

Le léninisme est tout simplement l’ensemble des pratiques mises en oeuvre par des personnes qui s’identifient comme léninistes.

Pour un léniniste, le léninisme, c’est ce que nous faisons. L’anti-léninisme, c’est ce que font les gens qui s’opposent à nous. Comment savons-nous qu’ils sont contre nous ? Parce qu’ils sont contre nos méthodes. Par conséquent, ils sont anti-léninistes.

Une fois que la charge d’“anti-léninisme“ est lâchée en public, il devient difficile de circuler, surtout quand le pavé est jeté parmi des léninistes. Aucun bon léniniste ne veut être victime de cette accusation ou prendre la défense de pratiques qui sont jugées anti-léninistes. Tout comme les accusations de “sectarisme“ ou d’“ultra-gauchisme“, celle d’“anti-léninisme“ obscurcit le débat plus qu’elle ne le précise. Son utilisation signifie simplement qu’une idée ou une action est jugée comme en dehors des termes du débat, dans un cadre qui est fixé par un groupe arbitraire de personnes à un moment arbitraire. Beaucoup de choses peuvent être discutées, mais certaines ne le peuvent pas, de peur que nous y perdions notre identité.

L’accusation d’“anti-léninisme“ est rarement lancée contre une action en contradiction avec une pratique issue directement de Lénine et des bolcheviks il y a 100 ans , ne serait-ce que parce que ces pratiques sont un mystère pour la plupart d’entre nous. Beaucoup plus souvent, le pistolet de l’anti-léninisme est pointé sur une pratique datant au plus de quelques décennies seulement. Comment les méthodes ainsi critiquées peuvent-elles être considérées comme intrinsèquement anti-léninistes n’est pas clair ; et cela le reste d’ailleurs, en grande partie parce que la discussion est arrêtée à ce stade.

De temps en temps dans une organisation léniniste, un membre A accusera un membre B de discuter ou de faire quelque chose qui est anti-léniniste. Dans le meilleur des cas, les camarades en discuteront entre eux et arriveront à un accord.

Le pire scénario, c’est quand quelqu’un est accusé d’être un anti-léniniste est et reste membre d’une organisation léniniste. Il devient alors un “outsider“ dans les rangs de celle-ci. Cela crée une situation intenable qui doit être résolue, le plus souvent par la dialectique de l’expulsion.

L’anti-léniniste “de l’intérieur“ est maintenant un étranger et l’état naturel des choses peut reprendre. L’expulsion du membre B “anti-léniniste“ est destinée à délégitimer sa critique. Comme il est maintenant un extérieur, sa critique n’est plus légitime. Les ex-membres hostiles sont un problème, mais seulement dans la mesure où ils ont une audience parmi une partie des membres. Ceux-ci deviennent alors des « intérieurs-extérieurs » et leur statut doit être résolu. Ils ont tous le droit d’être aussi anti-léninistes qu’ils le veulent, mais pas dans l’organisation léniniste, de peur que celle-ci se nie. Expulser les anti-léninistes est la négation de la négation.

En expulsant l’élément anti-léniniste de l’organisation léniniste, le léninisme est encore réifié. L’œuvre de Lénine est ainsi préservée des éléments destructeurs. Non pas que quelqu’un sache réellement avec certitude comment le léninisme est censé fonctionner, mais au moins une certaine certitude est restaurée face à la situation actuelle.

Enfin, il peut s’avérer que le membre A, l’accusateur, avait en fait tort de lancer l’accusation. Est-ce à dire qu’ils est anti-léniniste pour avoir attaqué une idée qui était essentiellement léniniste ? Pas nécessairement. Tant que les camarades arrivent à un accord, la contradiction peut disparaître plutôt que d’être niée et la stase léniniste peut reprendre. Nous sommes à nouveau tous des léninistes.

Ce que tout cela a à voir avec la lutte révolutionnaire contre le capitalisme est absolument obscur. Par contre, ce que cela a à voir avec la construction, le maintien et la défense d’une organisation devrait être très clair. Malheureusement, alors que ces deux aspects ne s’excluent pas mutuellement, ils ne sont pas nécessairement la même chose non plus.

La solidarité, c’est l’attaque, et vice versa

“Les faits sont évidents : il n’existe pas encore dans les sociétés industrielles avancées la force révolutionnaire qui puisse arracher le pouvoir des mains des capitalistes qui détiennent, et le modèle léniniste n’a jamais encore fait les preuves de son efficacité à cette fin.“ (Marcel Liebman, Le léninisme sous Lénine, page 428)

L’anti-léniniste est un agitateur à l’extérieur de l’organisation léniniste. Une critique d’un anti-léniniste est une attaque de l’extérieur. Elle ne peut pas être satisfaite, elle doit être remise en question. Sinon, l’organisation risque de céder à l’anti-léninisme.

Cette manière de penser est malheureusement trop fréquente dans de nombreuses organisations léninistes. La critique d’un ensemble d’idées qui ont été réifiées et naturalisées sous le nom de léninisme ne peut, pour elles, être considérée que comme une attaque, non pas parce que ces organisations ne pourraient pas survivre au changement, mais parce qu’elles ont placé leurs normes et leurs pratiques sur la même marche du podium que la première révolution ouvrière victorieuse du monde, même si ce n’est pas le cas historiquement.

Les léninistes décrivent parfois leur modèle d’organisation comme fonctionnant en cercles concentriques, avec le parti au centre, entouré par d’autres compagnons de route et alliés militants, eux-mêmes entourés par des réformistes passifs, eux-mêmes entourés par des réformistes hostiles et des conservateurs vraiment très hostiles,… Chaque cercle crée la capacité à la fois d’affecter le monde extérieur et d’être correctement influencé par lui.

Malheureusement, ce modèle peut parfois ressembler à une forteresse médiévale, chaque cercle représentant un fossé ou un mur de pierre protégeant des agressions extérieures. Parfois, les pont-levis permettant l’entrée dans le cercle intérieur sont relevés : le centre est encerclé mais temporairement sécurisé, il n’influence plus le monde mais il n’est plus influencé par lui. Le léninisme est en sécurité.

La question qui doit être posée, c’est : si la critique est hostile, à quoi est-elle hostile exactement ? Est-elle hostile à la classe travailleuse ou à la lutte révolutionnaire contre le capitalisme ? Est-elle un obstacle vers la construction de cette lutte ? Implique-t-elle des compromissions avec le capital ou l’État, ou avec les forces « démocratiques » et réformistes qui les soutiennent ?

Si une critique est considérée comme attaquant le "léninisme", peut-être n’attaque-t-elle en réalité rien du tout, ou peut-être est-elle faite en solidarité avec des tentatives de construire une plus forte résistance contre le capitalisme avec de meilleures formes d’organisation.

Ce que le “léninisme“ fait plus que toute autre chose, c’est de porter diverses méthodes particulières au niveau de principes historiques-mondiaux. Discuter de savoir si quelque chose est léniniste ou anti-léniniste est largement contre-productif, à moins que nous n’ayons tout simplement une discussion académique sur l’histoire russe.

Nous pouvons continuer à nous battre autour du corps de Lénine ou nous pouvons faire ce que les révolutionnaires - y compris Lénine - ont toujours fait : évaluer la situation telle qu’elle est et chercher de nouvelles formes d’organisation et de résistance qui renforcent la classe travailleuse, indépendamment de ce qui s’est passé auparavant. La vérité est, beaucoup d’entre nous ont des idées à ce sujet, mais qu’en fin de compte nous ne savons pas. Les révolutionnaires et les « radicaux » sont dans un processus de découverte de ces pratiques, non seulement à travers l’étude du passé, mais par l’expérience dans le présent.

Les futures rébellions de la classe travailleuse aux États-Unis ne s’identifieront pas comme léninistes - pas aussi longtemps après la chute de l’Union soviétique et l’effondrement des partis léninistes du monde. Croire le contraire serait un idéalisme absolu, un peu comme croire qu’une révolution se produira parce que suffisamment de gens auront lu le Manifeste communiste.

Plutôt que d’argumenter sur le “léninisme“, les léninistes feraient mieux de construire la résistance au néolibéralisme en ouvrant les yeux sur la transformation de la société et en joignant leurs forces à tous ceux qui cherchent à faire de même. Plutôt que de voir le monde à travers 100 ans de léninisme et de trotskysme et de chercher à améliorer, millimètre après millimètre, nos pratiques, nous devrions chercher à construire quelque chose de nouveau que personne d’autre n’a même imaginé auparavant, comme l’ont fait tous les révolutionnaires avant nous. Après tout, c’est la création de quelque chose de nouveau qui est révolutionnaire, pas la reconstruction de l’ancien. Nous n’avons pas besoin d’ignorer l’Histoire, mais nous devons surtout embrasser l’avenir avec enthousiasme.

Lénine n’a pas eu un léninisme sur lequel se replier. Nous non plus.

Note d’Avanti : L’excellent livre « Lenin Reconsidered » de Lars Lih mentionné à plusieurs reprises dans cet article devrait très bientôt – et enfin ! - paraître en français grâce à la maison d’édition française Les Prairies Ordinaires.

Article publié sur le site étatsunien www.thenorthstar.info
Traduction française pour Avanti : Jean Pel
tier

Ailleurs sur le net…

Vidéos

Chroniques

Dossiers

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article