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Publié par Patrick Granet

Suite à la rapide discussion que nous avons eue sur Bure, lieu de l’installation de la poubelle nucléaire de longue durée dans l’est de la France, je vous envoie quelques textes qui, je pense, permettront de mieux comprendre pourquoi je ne veux pas mettre les pieds au camp de Bure, pas plus que, les années précédentes, au camp de Valognes, au camp du Chefresnes, etc. pour des raisons analogues. Non pas parce que le combat contre le nucléaire, à titre de pièce maîtresse du monde du capital et de l’Etat, n’a pas d’importance, mais justement pour des raisons contraires.

Cela je l’ai déjà exprimé dans des textes disponibles sur le site de « Non Fides », comme « A propos de l’appel au camp de Valognes », « Brèves notes sur Valognes et après », « Brèves notes sur le Chefresnes », etc. J’y rajoute ici le texte« Autonomie, violence et politique », qui critique de façon intéressante les appels au camp de Malville, en 1977. La situation a certes changé depuis lors, mais en pire ! A l’époque, face à l’ancien militantisme, bien marqué par le léninisme et en cours de décomposition, était en train d’apparaître la figure du nouveau néomilitantisme d’aujourd’hui, qui combinait déjà, mine de rien, les pires travers du passé et ceux du présent. Ces derniers dérivaient plutôt des idéologies « moléculaires » qui commençaient à être à la mode, façon Deleuze, que de l’idéologie marxiste-léniniste d’antan. A la différence que, à l’époque, les oppositions révolutionnaires au nucléaire civil et militaire avaient, bien que minoritaires, le vent en poupe en Europe de l’Ouest. Ce qui n’est plus le cas actuellement.

Les travers idéologiques déjà critiqués après Malville, on les retrouve, de façon démultipliée, dans les deux textes que je vous envoie concernant le camp de Bure. Le premier, « Droit dans le Bure », est l’exemple presque caricatural du type de citoyennisme à prétention contestataire qui régne aujourd’hui. Je passe rapidement sur les envolées mensongères concernant « les luttes locales » du côté de Bure qui auraient pris leur essor il y a plus de dix ans. A Bure, il est de notoriété publique, du moins dans les cercles radicaux hostiles au nucléaire, qu’il n’y a jamais eu l’équivalent des résistances, y compris parfois très violente, aux tentatives d’installation des poubelles de l’atome dans le cadre du plan Granite, il y a plus de vingt ans. Résistances portées alors par les premiers concernés, dans les villages sélectionnés, qui conduisirent l’Etat à abandonner ledit plan. Manifestement, l’appel à résister à l’installation de la poubelle nucléaire à Bure, au nom du soutien à apporter à prétendues résistances locales quasi fantomatiques, relève presque du prétexte pour se retrouver entre « molécules », pour reprendre la phraséologie de Deleuze, employée par les adeptes du philosophe post-moderniste dans d’autres circonstances bien plus intéressantes, en particulier dans l’Italie des années 1970, du côté de Bologne. C’est pourquoi « Droit dans le Bure » affirme aussi que l’affaire relève du « symbole » ! En réalité, le camp en question est bel et bien « hors sol », contrairement à ce qu’affirment les scribes de « Droit dans le Bure » et révèle essentiellement leur infini opportunisme, qu’ils cachent à peine derrière des phrases pudiques du genre : « Pour beaucoup, l’objectif et les formes qu’allaient prendre cet évènement restaient encore trop flous. » Bref, ils sont prêts à accueillir ce que la gauche inofficielle recueille à gauche de la gauche officielle pour autant que même la chefferie de la « Confédération paysanne » y apparaisse à titre individuel dans les « barrios » du camp. Ce que préconise aujourd’hui n’importe quel politicien quelque peu au parfum : nous ne sommes plus à l’époque des partis « verticaux » mais à celle des réseaux « horizontaux », c’est bien connu ! Merci Deleuze ! Les multiples « molécules », en termes moins diplomatiques les divers lobbies qui occupent les places laissées vides par les partis, vont donc avoir leurs « barrios », dans lesquels elles pourront proposer leur soupe idéologique respective, comme c’est la mode aujourd’hui dans les milieux du militantisme « moléculaire » universitaire et para-universitaire. Vulgaire addition de séparations qui, sous des poses contestataires, reproduisent presque à l’identique celles de ce monde. Comme l’affirmait Gabel au cours des années 1960 dans « La fausse conscience », il y a pas mal d’analogies entre l’idéologie et la schizophrénie, en termes de séparation : l’illusion de rencontre amène à croire que « être ensemble » est synonyme de « partage » et « d’échange entre individus ». Or, « les individus peuvent rester isolés ensemble ». « Droit dans le Bure » repose sur de telles illusions. Dans ces conditions, la seule « convergence » possible relève de la circulation automobile, pour arriver ou sortir du camp, canalisée par les flics, mobilisés en masse, ou de la circulation pédestre dans la région : « La question récurrente, avec le spectre de Montabot où un violent et bref affrontement avait blessé de nombreuses personnes en lutte contre la ligne haute-tension Cotentin-Maine, est celle de notre projet d’actions. Nous choisissons délibérément de ne pas construire un moment de répression prévisible, au cours d’une manifestation en direction du laboratoire de l’Andra, nous préférons penser de multiples autres formes plus inventives et néanmoins radicales d’expression de notre opposition au projet d’enfouissement Cigéo. Que ce soit sous la forme de balades nocturnes, d’occupation des places et des rues des villes autour, ou bien d’autres idées fourmillantes que nous avons eues, nous escomptons bien être présentEs partout et tout le temps durant ces dix jours dans la Meuse et la Haute-Marne. » Contre le nucléaire, faites du vélo et de la randonnée, en somme ! Comment est-il possible d’accorder la moindre confiance, en termes de contenus et de formes de luttes préconisées, à des organisateurs d’aussi pathétiques oppositions à genoux ? Mais ainsi va le monde de la néomilitance d’aujourd’hui qui repose essentiellement sur le besoin d’échapper à l’atomisation, fusse au prix d’agglutinations sans principes, présentées frauduleusement comme autant d’occasions de réalisation « d’affinités ». Misère !

Le second texte « Résistons à Cigéo », issu de « L’assemblé antinucléaire de Bure » prend, sans vraiment le dire, quelques distances envers les organisateurs officiels du camp. Par exemple, il rappelle qu’il n’y a jamais eu à Bure d’oppositions comparables à celles apparues dans les villages sélectionnés comme poubelles à l’époque du plan Granite. Il n’en reste pas moins sur le terrain de la surenchère sans vraiment dire ce que ses rédacteurs pense dudit camp. Le texte fait même référence à la « Maison de la résistance », gérée, entre autres, par les membres du « Réseau Sortir du nucléaire » que n’importe quel antinucléaire conséquent considère comme l’archétype même du lobby et qu’il combat depuis sa création, à la fin des années 1990. Pourquoi cette attitude des rédacteurs de « Résistons » ? Parce qu’ils reproduisent, presque à l’identique, l’illusion des idéologues de l’autonomie lors de Malville : à condition de ne pas lésiner sur les moyens, il est possible, à l’occasion, que tel ou tel individu, ou cercle d’individus, puissent jouer le rôle de déclencheurs pour débloquer quelque peu la situation et, peut-être, faciliter l’apparition d’activités plus radicales sur le terrain. Pour justifier leur position, les rédacteurs n’hésitent pas à reproduire les pires conceptions quasi léninistes qui eurent cours, non seulement dès Malville, mais aussi plus récemment à Valogues, au Chefrenes, etc : « Se battre aujourd’hui contre Cigéo nous apparaît comme une nécessité stratégique vitale. Parce qu’il est le chaînon manquant du programme nucléaire français et le gage de sa poursuite et de son renouvellement. Parce qu’empêcher l’implantation de ce centre, c’est certainement forcer l’arrêt de l’industrie nucléaire française qui, sans ce centre, n’aura d’autre choix que d’arrêter la production des déchets. Parce que Cigéo est aussi une opération de marketing vers l’étranger qui vise à donner au complexe nucléaire français l’image d’une maîtrise totale depuis l’extraction de l’uranium jusqu’au démantèlement des centrales, au retraitement et à la gestion des déchets radioactifs. » Nous retombons ici au niveau des vulgaires programmes de « transition » léninistes et de leurs avatars trotskystes ! Depuis longtemps les apprentis stratèges que, manifestement les fantômes de l’Internationale communiste empêchent de dormir, sont à la recherche de leur pierre philosophale, ici dans le domaine du nucléaire. La question des poubelles nucléaires est bien entendu importante mais affirmer que « empêcher l’implantation de ce centre » « c’est forcer l’arrêt de l’industrie nucléaire française » relève de l’imposture pure et simple. Car les rédacteurs ne peuvent pas avoir oublié que la ventilation des ordures nucléaires, même celles d’origine hexagonale, est effectuée à l’échelle mondiale, de façon plus ou moins discrète : voir, entre autres exemples bien connus, le rôle joué par les côtes somaliennes ! Mais, par de telles affirmations, la seule chose que les rédacteurs veulent « forcer » c’est les troupes potentielles, aussi faibles qu’elles soient, qu’ils espèrent mobiliser à l’occasion du pique-nique de Bure, en leur présentant leur tactique comme susceptible de « bloquer » le nucléaire hexagonal. Rien que ça ! A d’autres époques et sur d’autres questions, les Lénine, les Trotski, etc., ne faisaient rien d’autre : tous prétendaient avoir déterminé, dans telle ou telle situation, la cible particulière, mais essentielle, qui devait jouer le rôle de levier pour regrouper les masses autour du Parti. Comme plus récemment à Valognes, puis au Chefresnes, les rédacteurs des appels de « L’Assemblée » ne dépassent pas le cadre du léninisme, sinon pour le saupoudrer de quelques pincées de deleuzisme. « Ramène ta pioche, on a 10 jours pour enterrer l’Andra » relève de la même démagogie. Misère !

Voilà, j’arrête là. Sans avoir eu la prétention d’épuiser le sujet, j’ai éprouvé le désir de coucher encore sur le papier quelques banalités de base de la critique. Sans illusions sur leur impact car, aujourd’hui, le besoin de surmonter l’atomisation est tel qu’il pousse bien des individus révoltés à accepter de participer, fusse par leur simple présence, à des illusions de rencontres aussi lamentables que le camp de Bure.

André Dréan ,
Le 28 juillet 20
15
nuee93@free.fr

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A propos du camp de Bure

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