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SERPENT -  LIBERTAIRE

anarchiste individualiste

France, Organisation Communiste Libertarie (OCL) Courant Altern

Nous poursuivons notre réflexion sur les meurtres policiers, en relation avec les
mobilisations journées du 2 et 18 mai en proposant à la lecture le début d'une interview
parue dans l'ouvrage Permis de tuer, publiés par les éditions Syllepse en décembre 2014
(disponible dans toutes les bonnes crèmeries ou à la boite postale pour la somme de 10
balles port compris), d'abord par ce que le travail réalisé par le collectif Angles Morts
(enquêtes, récollection de témoignages et d'expériences de famille victimes, analyse)
procède d'une démarche particulièrement intéressantes, mais aussi par ce que l'ouvrage
contient en lui-même toutes les limites et les problématiques que contient le combat
contre l'impunité policière et par la même celui de l'antiracisme et des luttes de
l'immigration.

L'interview de Nordine et Samir représentent de notre point de vue un ex-
cellent exemple de ces contradictions.

Le MIB est un mouvement qui a été créé par des gens qui ont vécu la double
peine (prison + expulsion), tricards de toutes les associations de solidarité car
ne possédant pas le profil idéal (arabes, délinquants, sans papiers). Éreinté par
la répression aussi bien individuellement que collectivement, en mai 2000, le
MIB est expulsé du local qu'il occupait dans le XIe arrondissement de Paris,
une partie de ses membres se sont impliqués dans la formation et l'animation
du Forum social des quartiers populaires. L'objectif est de faire émerger un mou-
vement social, culturel et politique qui parle des quartiers populaires.

Le MIB a toujours analysé le racisme comme un rapport social et un sys-
tème institutionnel dont sont victimes les enfants d'immigrés et en particulier
dans le cas des bavures policières. Or à la lecture de l'interview et de l'ouvrage
d'une manière plus générale, cet aspect politique semble parfois minoré, outre
l'absence de retour sur l'aspect parfois avant gardiste de son action (on vient,
on sait, on fait), c'est tout autant l'aspect quelque peu essentialiste qui peu par-
fois gêné dans la lecture du bouquin. Les arabes et les noirs sont victimes des
crimes policiers par ce qu'ils sont arabes et noirs, c'est évidement une réalité
tragiquement indéniable, mais en occultant le caractère social et donc de classe
de la population en butte aux forces de l'ordre, en faisant l'impasse sur la fonc-
tion politique de la police (il ne suffit pas que les policiers soient issus de la di-
versité comme on dit pour les rendre plus sympathique) le bouquin perd un peu
de son caractère subversif. Le jugement est cependant sévère et la lecture de
Permis de tuer, et plus encore sa circulation comme sa mise en discussion reste
cependant fortement à recommander. -- Jean Mouloud

«On va faire le procès de la police»

SAMIR BAALOUDJ: Je m'appelle Samir
Baaloudj, je viens de Dammarie-les-Lys,
une ville de banlieue à une cinquan-
taine de kilomètres de Paris. J'ai milité
pendant dix sept ans au sein du MIB
suite à une affaire qui m'a touché. Le 17
décembre 1997, Abdelkader Bouziane,
seize ans, se fait prendre en chasse par
la BAC, alors qu'il était au volant d'une
voiture. La course-poursuite s'est ter-
minée par la mort d'Abdelkader, les po-
liciers lui ont mis une balle dans la
nuque. Il est mort sur le coup. Ces
mêmes agents, alors qu'ils venaient de
tuer Abdelkader, ont sorti du véhicule
Djamel Bouchareb, le passager, et l'ont
emmené dans la forêt. A ce moment,
Djamel pense qu'il ne va pas s'en sortir.
Je veux lui rendre hommage, car Djamel
ne s'en est pas remis. Voir son ami se
faire exploser le crâne I'a marqué à ja-
mais.

À partir de là, dans le quartier, on
décide d'organiser des révoltes qui vont
durer quatre jours. Je tiens à préciser
que des gens de tous les quartiers aux
alentours y ont participé de près ou de
loin. Les habitants de Dammarie-les-
Lys, seuls, n'auraient jamais réussi à
faire ce qu'on a réussi à faire tous en-
semble pendant ces quatre jours.

Le soir où Abdelkader a été tué,per-
sonne n'est venu nous voir. Ce n'est que
le lendemain, vers midi, qu'on voit arri-
ver des mecs qu'on connaît pas, alors
qu'on était au café en train d'organiser
les émeutes, de nous répartir les tâches.
Il y avait Tarek Kawtari, Noredine Iz-
nani, Fatiha Damiche, Mohamed Ho-
cine, Jérôme, Thomas, et d'autres. Ils
sont venus à dix, c'était le MIB. Nous, à
ce moment-là, on fait pas trop atten-
tion, on est dans notre truc: les petits
jeunes vont chercher l'essence, les filles
du quartier préparent les cocktails, et
nous, on va voir les autres, on leur parle
et on se prépare à agir. Il faut dire qu'à
l'époque, on était des petits capitalistes
de quartier, on squattait les bâtiments,
on y fumait, je me souviens que je tra-
vaillais chez Carrefour. J'irai pas jusqu'à
dire qu'on était égoïstes, mais voilà, on
était ce qu'on était, et notre histoire avec
la police avait commencé bien avant la
mort d'Abdelkader.

Donc les mecs, ils viennent nous
voir, mais nous, au début, on les calcule
pas. Par contre, vous allez rigoler, les
gars de SOS Racisme sont venus nous
voir eux aussi ce jour-là, et je ne sais pas
pourquoi, mais eux, on les a calculés! Je
pense notamment à Fodé Sylla. Et là, le
MIB et SOS Racisme commencent à
s'embrouiller. Comme je le disais juste
avant, nous, on était des mecs de quar-
tier: sur le moment, on ne comprenait
pas ce qu'il se passait. On était en train
de se dire que l'on allait faire des
émeutes comme tout le monde, et eux,
ils sont là et ils s'embrouillent! Donc on
s'en mêle, et on demande aux mecs du
MIB de partir. Les émeutes passent, et
on traîne avec SOS Racisme pendant
quatre mois, quand même ils nous pro-
mettent I'organisation d'un concert à
Dammarie, avec Faudel, et ils nous pré-
sentent à leur avocat, Maitre Terquem.
Celui ci nous reçoit avec la famille d'Ab-
delkader, il étudie le dossier et nous de-
mande 120000 francs, l'équivalent de
20000 euros aujourd'hui. On dit rien, on
retourne au quartier et on réunit la moi-
tié de la somme qu'on remet à la fa-
mille. Pour payer l'autre moitié,la
famille d'Abdelkader prend un crédit.
Rapidement, on s'aperçoit qu'en réalité,
aucun concert ne sera organisé, qu'ils
nous étouffent et qu'ils parlent tout le
temps à notre place. Il y a pas mal de
choses qui ne vont pas et, au bout d'un
moment, on les lâche. Ils nous ont lait
cracher douze millions pour rien I

Entre-temps, quatre mecs sont em-
prisonnés, les leaders des émeutes.
Parmi eux, il y a Faudel Ziani, Chérif,
Kamel et mon frère. En fait, ils me vou-
laient moi ou mon frère. Voici l'histoire
en détail. Un soir, pendant les émeutes,
on a organisé un guet-apens sur des CRS
qui buvaient de I'alcool dans un coin de
la cité. Lors de l'affrontement, on a pris
feu avec eux, car c'était du corps à corps.
Mon frère à eu la main brûlée. Il était in-
carcéré à Fleury, je suis allé lui rendre vi-
site avec Slimane. Là, on tombe sur un
tract signé par le MIB et le Comité na-
tional contre la double peine, quatre
mois après I'embrouille. On se dit que fi-
nalement ils avaient raison, qu'ils nous
avaient prévenus, mais on avait honte
d'aller les voir. On sort du parloir on
s'apprête à retourner à Dammarie, c'est
à ce montent là précisément qu'on se
dit qu'il faut aller les voir.On se rend di-
rectement à la permanence de la rue de
Montreuil, à Paris. On tombe sur Tarek,
Nordine, Hafida et tout le monde. Ils
nous reconnaissent, on s'excuse de leur
avoir mal parlé la première fois, on re-
connaît qu'on s'est trompés, qu'ils
avaient raison et on leur raconte ce qui
nous est arrivé. On leur explique toute
l'histoire, que depuis un mois SOS Ra-
cisme nous a lâchés, qu'ils nous ont pris
120000 francs, etc. À partir de là ils nous
invitent à Nîmes, on a vraiment com-
mencé à bien les connaitre. Voilà I'his-
toire de notre rencontre avec les gens du
MIB. Les quatre premiers mois après la
mort d'Abdelkader, on était avec SOS
Racisme et, après ça, on est rentré au
MIB.

NORDINE lZNASNI: Il a fallu attendre
que les gens s'aperçoivent par eux
mêmes que les gens de SOS Racisme
ont une espèce de canevas quand ils
s'occupent des affaires: ils mettent leur
avocat et organisent une manifestation
silencieuse. SOS Racisme, c'est comme
une institution, ils sont en lien avec la
préfecture et certains ministères, et dès
qu'il y a un mort quelque part, on les en-
voie en mission. C'est un type de procé-
dure qu'ils ont appliqué dans plein
d'autres affaires. Terquem étant l'un des
avocats de SOS Racisme à l'époque, c'est
lui qu'ils ont placé, ils ont dit à la famille
qu'ils s'en occupaient, ils ont été à la
préfecture avec eux.

Parce que c'est la préfecture qui les a
appelés, comme elle a contacté I'imam
pour lui demander d'appeler les jeunes
d'origine musulmane au calme, alors
que c'est pas les jeunes qui ont tué quel-
qu'un, c'est l'inverse. Je veux bien qu'on
appelle au calme, mais il faut pas inver-
ser les rôles.

ANGLES MORTS: Sur quoi le MIB mili-
tait-il à l'époque?

SAMIR BAALOUDJ: On est en 1998, et, à
l'époque, le MIB s'occupait de I'affaire
Youssef Khaif tué d'une balle dans la
nuque par un policier à Mantes-la-Jolie
en 1991. Il faut savoir que Youssef Khaif
était militant et qu'il connaissait Nor-
dine,. Ensemble, ils avaient monté Ré-
sistance des Banlieues en 1988. Youssef
et son ami avaient volé des voitures
comme ça se faisait fréquemment à
l'époque pour sortir le soir ou pour faire
des rodéos. Il faut avoir en tête que pa-
rallèlement à ces événements, le soir
même à Mantes-la-Jolie, la policière
Marie Chrstine Baillet avait été acciden-
tellement tuée renversée par Saidi Lhadj
qui avait forcée un barrage de police
avant de fuir. Pour être précis au mo-
ment où la voiture de Saidi a franchi le
barrage Marie Christine Baillet a ouvert
la portière de son véhicule pour en sor-
tir, et c'est a ce moment qu'elle a été
percutée. Une demi heure plus tard,
Youssef dans sa Jetta, et ses amis arri-
vent sur la scène; en tout, trois voitures.
Entre temps les secours sont arrivés sur
place, les policiers sont visibles, il y a
des voitures, des gyrophares. Youssef et
ses amis voient bien qu'ils s'est passé
quelque chose de grave mais ils ne sa-
vent pas quoi exactement. Ils s'enga-
gent dans une direction opposée à la
scène d'accident. Le policier Hiblot se
met à courir derrière eux et tire dans
leur direction à six reprises. Une balle
atteint Youssef et le tue.

Tout au long de la procédure qui à
suivi, ils se sont servis de la mort de
Marie Christine Baillet pour dénoncer la
pratique des rodéos dans les quartiers
et criminaliser Saidi et Youssef. Ils ont
réussi à faire passer l'accident pour un
meurtre. L'enquête de police des polices
s'est révélé s'est révélé plus objective.
Les marques de freinage au sol ont
montré que Saidi avait essayé d'éviter
les véhicules de police. En plus lorsque
qu'un barrage de police est mis en place,
la procédure est très explicite, c'est écrit
noir sur blanc, personne ne doit rester
dans les véhicule, justement pour éviter
les accidents et les morts. Malgré tout
ça, Saidi est resté cinq ans en préven-
tive, avant d'être condamné à dix ans
pour un accident de voiture! Et c'est la
police qui a fait l'enquête pas les gens
de Mantes la Jolie ou le MIB. C'est l'en-
quête de la police elle même qui a
conclut à un accident! Donc le rapport
des policiers a contredit la thèse qui fai-
sait un lien entre le rodéo et la mort de
Marie Christine Baillet. J'insiste, Youssef
était arrivé une demi heure après sur le
lieu de l'accident, il ne pouvait pas sa-
voir ce qui avait pu se passer sur place.
Et il est mort, tué par le policier Hiblot,
d'une balle dans la nuque.

Une instruction est ouverte contre le
policier Hiblot, mais on va de non lieu
en non lieu au bénéfice de Hiblot. Et ce ,
jusqu'à ce que le MIB retrace toute l'his-
toire et retrouve les amis de Youssef. Ce
qui a fait la force de l'affaire Youssef
Khaif, c'est le fait d'aller voir les gens
qui étaient avec lui dans les trois voi-
tures volées, et ceux qui étaient avec
Saidi en leur demandant de dire toute la
vérité sans rien détourner, sans rien ar-
ranger. Dans ce genre d'affaires il faut
se baser sur la stricte vérité et être pré-
cis.

Donc Tarek et Nordine sont allés au
Val Fourré, il s ont recueilli tous les té-
moignages par écrit. Il sont allés sur les
lieux de l'accident aussi. Ils ont analysé
tous ces éléments pour comprendre le
déroulement précis des faits. Ils ont fait
ce qu'on appelle une contre enquête. Ce
travail ils l'on fait dans les jours qui ont
suivi l'assassinat de Youssef. On est en
1991, le MIB n'existe pas encore. C'est le
comité contre la double peine qui prend
l'affaire en main. Pendant trois ans, Nor-
dine, Tarek, Fathia et Yazid Kherfi font
ensemble un vrai travail de terrain, une
vrai contre enquête. Ils utilisent les élé-
ments et les dépositions recueillis pour
reconstituer l'histoire. A partir de ce mo-
ment chaque non lieu prononcé est dé-
noncé sur la base d'éléments précis.
Chaque fois qu'une mobilisation est or-
ganisée, un journal est publié. Avant
même la création du MIB, à cette époque
déjà, ils apportent dans les quartiers des
méthodes d'investigations, des outils de
lutte que l'on trouve habituellement
chez les militants. Par exemple révéler
le nom du flic mis en cause. C'est stra-
tégique de le révéler, on sait ce que ça
va provoquer. De la même manière on
peut rendre publique des pièces du dos-
sier de façon stratégique.

En faisant ça on les empêche de
rendre un non lieu. C'est quelque chose
qu'il faut savoir: la mobilisation bloque
le non lieu. Sortir une pièce du dossier,
c'est stratégique. Si c'est bien fait, de
façon précise et argumentée, le minis-
tère ne peut pas porter plaintes car cer-
taines évidences ne peuvent pas être
niées.

En 1999, après qu'ils aient fait tout
ce travail d'enquête sur le terrain et de
mobilisation, le policier Hiblot est ren-
voyé devant une cour d'assises, on nous
donne une date. Pendant ce temps, on
continue à parler de l'affaire, on orga-
nise une campagne d'information dans
les quartiers de la région parisienne. On
choisissait un quartier et on y allait le
week end. On avait crée ce fameux
quatre pages intitulé nous sommes tous
Youssef, avec une chronologie des évé-
nements depuis 1991 et les détails de
l'affaire. A l'époque on avait invité Mau-
rice Rajfus et tous ceux qui luttaient
contre les violences policières. On avait
décider d'organiser un événement pour
que l'affaire Youssef Khaif devienne un
exemple pour toues les autres affaires.
Pour y arriver on a déployé les méthodes
du comité contre la double peine qui de-
viendra ensuite le MIB. Ce sont ces mé-
thodes qui nous ont permis de gagner.
En pleine campagne dans les quartiers
six mois avant le procès au cours de dis-
cussions on décide qu'on montera des
tentes devant le tribunal pendant le pro-
cès. On décide d'aller camper jour et
nuit pendant trois jours. On lance le pro-
jet, on réfléchit à la logistique, les cou-
chages, les repas, l'eau, à tout ce qu'il
faut. Six mois avant le procès on concré-
tise tout ça. Et un jour, Tarek à dit: «Nous
on va faire le procès de la police». C'est
devenu un tract.

A chaque procès, on prévoit le scé-
nario, et on fait le cinéma! Par exemple
on sait que les flics vont être nombreux
à l'intérieur du tribunal de Versailles
pour occuper la salle même si c'est illé-
gal. Donc nous on fait pareil on occupe
les deux entrées du tribunal et on mo-
bilise un maximum de flics à l'extérieur.
On voulait le plus de flics possible: plus
il y avait de flics plus ça nous plaisait!
Eux ils ne comprenaient pas, mais nous
on voulait les faire chier. On les voulait
tous sur nous, les mecs de la BAC, les
CRS tous! Et on a réussi, on les a mobi-
lisés, ils étaient très nombreux. Après on
a fait ce qu'il fallait. Des débats se sont
installés dans les tentes avec des jeunes
qui s'y intéressaient, des personnes
âgées, plein de monde, même des gens
qui ne faisaient que passer devant le tri-
bunal de Versailles. On a raconté l'his-
toire du procès à une Versaillaise assez
âgée, je me souviens de sa surprise lors-
qu'on lui a révélé que c'était un policier
qui était trainé devant la justice!

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Collectif Angles morts: Permis de tuer Chronique de l'impunité policière

En France, la peine de mort a été abolie en 1981, mais
le permis de tuer existe toujours. Les violences policières
et les crimes policiers rythment la vie des bidonvilles et
des quartiers populaires depuis des dizaines d'années.
Avec plus de dix morts connus par an, leur actualité de-
meure brûlante. Donner un chiffre exact s'avère difficile,
mais nous savons que plusieurs centaines de morts ont
été recensées au cours des trente dernières années. Dans
cet ouvrage, six histoires de luttes récentes pour établir la
vérité et obtenir justice sont rassemblées. Elles sont ra-
contées directement par les proches de personnes mortes
entre les mains de la police républicaine. Par ces parents,
ces frères et soeurs, ces amis, confrontés au mur de si-
lence étatique et à la souffrance, qui ont la force de s'ex-
primer et le courage de se mobiliser.

sommaire:
«Permis de tuer» / Collectif Angles Morts
«On va faire le procès de la police» / Samir Baaloudj avec
Nordine Iznasni

«Si la france acceptait de reconnaître ses crimes, tous ses
fondementss'écrouleraient» / Comité vérité et justice pour
Lamine Dieng

«On a beau faire, la justice en France, ça n'existe pas» /
Comité Vérité et Justice pour Abdelhakim Ajimi avec Mo-
gniss H. Abdallah

«Ils nous traitent comme des sous-hommes» / Farid El-
Yamni

«Tous les quartiers désunis se sont réunis», Marwan
Brahmiya et Celik Ilter

«Il faut créer un véritable rapport de forces» / Amal Ben-
tounsi

«La justice est morte, elle ne va que dans un sens» / Co-
mité Justice pour Lahoucine Aït Omghar»

«Le bras armé des classes dominantes» / Mathieu Ri-
gouste
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La deuxième nuit, des gens ont arra-
ché une de nos banderoles, ça nous fait
plus rire plutôt qu'autre chose. Le pro-
cès a duré trois jours. Pendant ce temps
la plupart d'entre nous sont restés de-
vant le tribunal par choix stratégique.
On avait décidé que seule une dizaine
d'entre nous devait entrer dans la salle
d'audience tous les autres devait rester
dehors pour organiser des réunions po-
litiques. On s'en foutaient d'écouter la
juge on savait déjà comment ça allait se
passer. Donc on avait décidé de créer un
village à l'extérieur, un village où l'on
mangeait, où on débattait, sur des
thèmes varies, mais précis. Même si
c'était organisé à notre façon, sans tri-
bune par exemple, on était sous une
tente, disciplinés, et on savait de quoi
on parlait.

ANGLES MORTS: Il faut se protéger les
uns les autres mais aussi se faire
confiance...

SAMIR BAALOUDJ: Je ne peux pas mili-
ter avec des gens sans avoir d'affinités.
Il faut aimer les gens avec qui on milite,
c'est Tarek qui nous l'a appris. On s'en
fout de l'appartenance au quartier ou
de la couleur de la peau. Il faut aimer les
gens pour militer et il ne faut pas avoir
honte de le dire. Les réactions style c'est
mon quartier c'est n'importe quoi. Ça
aussi, je l'ai appris au MIB. Il faut ap-
prendre à se battre contre toute forme
d'injustice.

Pendant ces trois jours, c'est ce qui
est ressorti du procès. On s'est aperçu
les uns les autres qu'on peut être fort à
très peu. Il suffit d'avoir une ligne de
conduite, un discours commun et pas
d'ego. Et pour ça il faut aimer les gens.
On s'en fout que tu sois plus jeune ou
moins expérimenté, si tu dois prendre
la parole, tu la prends. Certaines per-
sonnes n'ont pas compris ça et disent
n'importe quoi sur le MIB. Il faut com-
prendre que le MIB étaient là pour for-
mer des gens, c'étaient vraiment une
formation. L'affaire Youssef Khaif nous
a apporté ça, elle nous a formés dans la
durée, nous a appris à mieux connaître
la police. Je sais jusqu'où je peux aller
dans un échange avec un policier, à cer-
tains. moments. je sais que je peux I'en-
voyer balader avec des propos d'une
vulgarité extrême je sais qu'il ne me
touchera pas...Quand tu apprends tout
ça, c'est bon. Le troisième jour du pro-
cès, on a pleuré lorsqu'on a appris que
le policier Hiblot avait finalement été
acquitté. On était dégoutés. Mais le
journal télévisé de 20 heures a titré: un
coupable acquitté.TF1 et France 2 ont
couvert l'événement et le lendemain
c'est Libération qui en parlait.

Personne ne s'en rendait compte à
ce moment mais en fait on avait gagné.
Tàrek était le seul à voir qu'on avait
gagné. Il nous l a dit. mais on l'avait pas
vu sur le coup. Il y en a même qui par-
laient de rentrer dans leur quartier de
faire un truc de fou!

On a mis un an à nous, en aperce-
voir et à vraiment comprendre ce qui
s'était passé. Une victoire, c'est que les
médias ont repris les écrits de Nordine
et Tarek, sur la base de la contre en-
quête faite à l'époque par le Comité
contre la double peine, et qu'ils ont ou-
vert leur journaux dessus.

NORDINE lZNASNI: On a gagné dans le
sens où on a fait passer Hiblot en cour
d'assises. Lui se voyait pas passer aux
assises. D'ailleurs, ils I'ont remercié, ils
l'ont envoyé au ministère de I'Intérieur.
Ce brave homme... il a démolit une fa-
mille. Ça a duré dix ans, pourquoi avoir
attendu dix ans parce qu'il fallait lais-
ser un certain nombre d,années pour
que les jeunes du Val Fourré grandis-
sent, que les gens bougent et oublient.
Sur la dalle du Val Fourré, les gens sa-
vent ,on n'a pas arrêté de se mobiliser
pendant toutes ces années, mais tout ce
qu'on a fait, c'était avec l'aval de la fa-
mille.

ANGLES MORTS: Comment la famille
a-t-elle réagi à l'annonce de l'acquitte-
ment?

SAMIR BAALOUDJ: Tu dois rester objec-
tif et juste, tu dois dire à la famille que
le policier n'ira peut-être jamais en pri-
son. Il faut bien leur faire comprendre
que tu rétablir la vérité parce que la
personne qui est morte n'était pas un
chien! Il faut leur faire comprendre que
tu leur proposes une sorte de protec-
tion. Il y a bien sûr des moments ter-
ribles, il arrive malheureusement que la
famille se divise. Mais ça crée aussi des
liens de solidarité entre les militants et
la famille. Sans un maximum de
confiance, tu ne peux rien faire. Nous,
sans la totale confiance des parents et
de la famille Khaif, on n'aurait jamais
réussi. Du premier au dernier jour, ils
nous ont laissés faire. Pendant dix ans,
la famille a été mise en sécurité, en fai-
sant tout ça, on l'a protégée. La famille
a compris que ce n'est pas elle qui allait
devoir militer et qu'il fallait qu'on se
protège les uns les autres. Avec la
confiance, tu peux avancer La famille a
été bouleversée par le verdict, mais l'a
reçu avec beaucoup de dignité. En sor-
tant du tribunal,la mère a lancé: Vous
avez délivré un permis de tuer à la po-
lice, vous avez tué mon fils.

NORDINE lZNASNI:Ce genre d'affaires,
c'est des drames familiaux très lourds.
On a des mères de famille qui devien-
nent dépressives, d'autres qui font des
tentatives de suicide, c'est beaucoup de
tristesse. En plus, on a I'impression qu'à
chaque fois ils essaient d'inverser les
rôles, de trouver les moyens de salir la
personne ou sa famille pour accréditer
la thèse que sa mort était normale.

Le problème aujourd'hui, c'est que
les gens pensent que ce sont les fa-
milles qui doivent porter l'affaire,
prendre les décisions, avoir le pouvoir,
je le répète, il faut un climat de
confiance absolue avec la famille pour
gagner une affaire.

A Dammarie les-Lys, on l'a compris.
Là, je te parle de gens avec lesquels j'ai
grandi, fait de la prison, on a dormi en-
semble dans des caves. Ça nous a fait
mal de devoir dire à la famille d'Abdel-
kader qu'ils n'allaient pas s'occuper de
l'affaire, qu'on allait s'en charger avec
le MIB. Il faut les rassurer mais une fois
que les familles ont compris, on peut
parler de première victoire. La
deuxième victoire on l'obtient si on
réussit à rétablir la vérité.

Il faut aimer le gens, il faut tenir la
parole donnée et ne pas oublier que tu
te bats contre les flics, pas contre des
fourmis. En face c'est une institution
qui est bien en place et qui est bien
structuré.
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