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Publié par Patrick Granet

CAMPAGNES MÉDIATIQUES ET RÉPRESSION POLITIQUE

À travers les époques, la cause palestinienne a eu une place plus ou moins importante en Égypte. Elle a pu passionner les foules au nom du panarabisme, puis être vue comme un prélude à la révolte contre le régime de Hosni Moubarak. Le soutien aux Palestiniens et à Gaza est désormais relégué au second rang, dans un amalgame entretenu par les médias entre les Frères musulmans égyptiens et le Hamas sur fond de priorité donnée aux problèmes des Égyptiens eux-mêmes.

Graffiti rue Youssef el-Guindy au Caire.

(Warda Mohamed, mai 2013.)

Entre la couverture médiatique très hostile au Hamas et une solidarité publique invisible avec Gaza, où se situe la Palestine en Égypte ? Depuis le début de l’opération militaire israélienne il y a un mois environ, les actions de solidarité avec les Palestiniens de Gaza se sont développées à la fois dans le monde arabe et sur tous les continents. Pourtant, l’Égypte est restée relativement tranquille, l’absence de manifestations de grande envergure a brisé les rêves panarabes et les traditions socio-religieuses qui veulent que « le voisin vient avant la maison »1.

Des groupes et partis politiques, dont Al-Dostour, Pain et Liberté, Al-Karama et le Courant populaire ont publié une déclaration conjointe condamnant l’offensive israélienne et demandant au président Abdel Fattah Al-Sissi d’ouvrir le passage de Rafah de façon permanente et d’adopter une position qui « représente véritablement le pouls de la rue égyptienne ». Mais ce pouls semble à peine battre.

Le 13 juillet, la Campagne populaire de soutien à l’Intifada du peuple palestinien — une initiative indépendante fondée pour soutenir la deuxième Intifada et récemment relancée — a organisé une manifestation sur l’escalier de l’immeuble du Syndicat des journalistes au Caire. Quelques dizaines de personnes ont participé à cette action qui s’est transformée en une marche dans les rues adjacentes. Un plus petit nombre avait organisé une manifestation de solidarité au même endroit le matin, alors qu’il y avait une autre petite manifestation devant l’ambassade palestinienne au Caire quelques jours auparavant, également assez réduite.

Le 19 juillet, un convoi d’environ un millier de militants s’est dirigé vers le poste-frontière de Rafah avec une aide humanitaire. Il a été arrêté à un barrage près d’Al-Arish dans le nord du Sinaï et après des échauffourées avec le personnel de l’armée, a été renvoyé au Caire. Une semaine plus tard, la valeur de l’aide perçue d’environ 200 000 euros2, a été livrée avec succès à Rafah, mais sans délégation importante pour l’accompagner.

Puis le silence a prévalu, laissant place à un concert anti-Palestine dans les médias, dirigé contre ceux soutenant la Palestine. L’animateur de télévision Tawfik Okacha a appelé le convoi de Gaza « le convoi de l’échec », tandis que le nouveau site d’information Dot Misr n’a pas hésité à y faire allusion comme à une initiative des Frères musulmans.

Au-delà de l’affaire du convoi, de nombreux médias grand public et pro-militaires ont concentré leur couverture sur le Hamas, vu comme une émanation des Frères musulmans. Avec l’éviction de la Confrérieen tant que principal rival de l’armée, le Hamas est désigné dans les médias égyptiens comme l’ennemi de cette guerre contre Gaza.

LES GAZAOUIS, « DES CHIENS ENCHAÎNÉS »

Le 31 juillet, le quotidien d’État Al-Ahram a présenté son analyse des raisons pour lesquelles une proposition de cessez-le feu n’a pas été acceptée par les factions palestiniennes, alors que la guerre israélienne à Gaza entrait dans sa quatrième semaine avec plus de 1 500 morts.

Selon cette analyse, la cause serait l’échec de factions palestiniennes à se mettre d’accord sur une délégation pour venir au Caire en négocier les termes. « Ces hésitations dans la politique du Hamas et des autres factions palestiniennes reflètent un désaccord et une incapacité à s’unir face à l’ennemi sioniste. » Puis l’analyse se transforme rapidement en une condamnation morale : « Le nombre de martyrs avant l’initiative de cessez-le-feu égyptienne était de douze3, mais maintenant leur nombre a presque atteint 2000. » L’initiative annoncée par le ministère des affaires étrangères égyptien début juillet proposait un cessez-le-feu mutuel inconditionnel et le report à plus tard des négociations sur les autres points, notamment la levée du blocus. Israël l’a accepté, le Hamas l’a refusé. Al-Ahramconclut sur une note sinistre en affirmant que même en cas de cessez-le feu, il n’y a aucun espoir de stabilité dans la bande de Gaza, non pas à cause d’Israël mais à cause du Hamas. « D’autres mouvements de résistance comme le Djihad islamique expriment des réserves sur un grand nombre de positions du Hamas qui a pris le contrôle de la bande et qui a conduit à la situation d’aujourd’hui. Des voix s’élèvent pour demander des comptes aux dirigeants du Hamas pour toutes les destructions dans la bande de Gaza. »

Dans les autres médias, et pas seulement les médias d’État, on trouve nombre d’opinions et de conseils non sollicités offerts aux Palestiniens. « Vous vivez deux occupations, celle d’Israël et celle du Hamas. Et c’est le Hamas qui est responsable de ce qui se passe maintenant » », explique l’animateur de télévision Ahmed Moussa à la mi-juillet.« Ce sont les vrais martyrs », dit-il en montrant les images de 17 soldats égyptiens tués dans le nord du Sinaï en 2012. Le même Moussa avait demandé en janvier que les forces armées égyptiennes attaquent Gaza et la purgent du terrorisme.

Le féroce Okacha suit le mouvement.« Gaza peut aller en enfer, nous avons été jusqu’aux genoux dans le sang depuis 1948 grâce à des gens qui ont vendu leur cause de leurs propres mains », prétend-il, utilisant le mythe selon lequel les Palestiniens auraient volontairement vendu leurs terres. Beaucoup en Egypte croient que ce mythe est vrai et ignorent les conditions historiques de l’expropriation des terres : en 1948, le Fonds national juif avait acheté seulement 7 % des terres de la Palestine historique ; la majorité des ventes ont été réalisées en l’absence des propriétaires et sans leur accord, les exploitants qui cultivaient la terre avaient une idée différente de la propriété. Okacha fait porter à Gaza la responsabilité du conflit et appelle les Gazaouis « des chiens enchaînés qui, s’ils étaient détachés auraient trop peur de quitter leurs maisons », pour lancer des roquettes sur Israël et mener des offensives terrestres.

Pendant ce temps, l’animatrice de télévision Amany Al-Khayat dénoue l’énigme pour nous. Dans son émission, elle explique comment la guerre à Gaza a été fabriquée par le Hamas, qui a besoin de gains politiques pour se sortir de sa crise financière et voudrait forcer le gouvernement de réconciliation formé en avril 2014 à payer les salaires des fonctionnaires à Gaza.

UNE RÉPÉTITION GÉNÉRALE

Cette couverture anti-palestinienne n’est pas seulement le résultat de la répression menée contre les Frères musulmans depuis leur renversement le 3 juillet 2013. Il faut la replacer dans le cadre du déclin du soutien populaire à la cause, qui remonte à l’assassinat du ministre de la culture Youssef Al-Sibai le 18 avril 1978 à Chypre par un groupe de Palestiniens opposé aux accords de paix de Camp David. « Mort aux Palestiniens » était un slogan récurrent dans les rues du Caire au lendemain de cette action. Ce sentiment avait grandi avec la déclin du panarabisme de Gamal Abdel Nasser et son remplacement progressif par un nationalisme local et une devise : "l’Egypte d’abord !"

Pourtant, l’éruption de la deuxième Intifada palestinienne en 2000 et la solidarité qui a suivi ont remis en cause le climat qui régnait depuis les accords de Camp David. À la fin de 2000 - début de 2001 , de grandes manifestations et des marches en solidarité avec les Palestiniens ont secoué la plupart des villes égyptiennes. Elles ont intégré les manifestants habituels de la dissidence, mais aussi de nombreux Égyptiens ordinaires. Des élèves du primaire ont été aperçus dans les rues chantant avec enthousiasme et aussi fort que leurs petites gorges le leur permettaient.

Pour Abdelrahman Ayyash, un écrivain et militant qui à l’époque était un membre des Frères musulmans, afin de comprendre les origines de la révolution égyptienne de janvier-février 2011, il faut remonter à cet activisme en soutien à la Palestine. « Pour que nous soyons en mesure de chanter contre Moubarak, il a fallu commencer par soutenir l’Intifada palestinienne. » La Palestine a ainsi été un élément qui a permis aux islamistes et à la gauche de se réunir en dépit de leurs différences, et qui a ainsi préparé la révolution du 25 janvier.« Les manifestations de l’Intifada ont été la répétition de la révolution égyptienne », a expliqué à plusieurs reprises le militant de gauche Alaa Abdel Fattah, aujourd’hui en prison.

La solidarité avec la Palestine est souvent présentée comme un catalyseur pour des oppositions locales en Égypte plutôt qu’un mouvement existant en soi. Ainsi cet activisme a permis aux forces politiques d’exprimer leur opposition au régime Moubarak à une époque où il était impossible de le faire. Atef Saïd, professeur invité à l’Université de l’Illinois, explique que le lien étroit entre la lutte pour la démocratie en Égypte et celle pour la Palestine rendait les deux causes indissociables. Mais les divisions entre le nationalisme arabe et l’islam politique ont ensuite handicapé le mouvement de solidarité et accentué les clivages entre les forces. « [La solidarité] a été dominée par des batailles et une concurrence [entre les groupes de l’opposition], donc les stratégies sont devenues limitées et la question de la solidarité a été coincée dans des querelles internes. Il n’y a aucune imagination créatrice ou audacieuse sur ce problème », dit-il. De ce fait, après 2005, la Palestine a perdu sa place centrale au profit d’appels directs au renversement du régime Moubarak.

PUNITION COLLECTIVE

Dans la foulée de la révolution et plus particulièrement en lien avec la volonté de se débarrasser des Frères musulmans à partir du 3 juillet, la militarisation de la politique a porté un autre coup à la solidarité avec la Palestine. Dans l’un des sit-in de préparation des manifestations du 30 juin devant le ministère de la défense réclamant le renversement de la Confrérie du pouvoir, des manifestants portaient des pancartes sur lesquels on pouvait lire « Hamas = Israël » et « Mort à Gaza. »

« Nous sommes maintenant au point le plus élevé de diffusion de la haine contre les Palestiniens », explique Wael Khalil, un militant qui a été à la pointe du mouvement de solidarité dans les années 2000. « Après plus d’une année de mobilisation et de la propagande négative contre eux, et les accusations les rendant responsables de la mort de nos soldats dans le Sinaï et sur les frontières, les Palestiniens subissent une forme de punition collective », ajoute-t-il.

Au-delà de la campagne anti-Palestine, la crise économique signifie aussi que les questions nationales préoccupent en premier lieu les gens, affirme Khaled Abdel Hamid, membre du Front du chemin de la Révolution et vieux militant de la cause palestinienne. « La rue égyptienne se noie dans d’autres problèmes tels que la hausse des prix, la suppression des subventions, etc. La conjonction de ces éléments nous mène où nous en sommes aujourd’hui ».

Protester en Egypte est également devenu plus dangereux que jamais. « Avec la répression actuelle, on ne peut pas s’attendre à avoir des manifestations et des marches, parce qu’elle sont réprimées. Les niveaux de folie et la tyrannie sont élevés et leurs limites ne sont pas connues », dit Khalil. « Le régime pourrait faire arrêter tous les manifestants et les condamner à mort ou à la prison à vie, ou il pourraitouvrir le feu sur eux. »

Mais que signifie être pro-Palestinien ? Saïd revient à la politique nationale et à la campagne militaire contre les Frères et, par extension, contre le Hamas. « Le résultat de ceci est que beaucoup de gens sont confus et disent "nous sommes pro-paix, mais nous soutenons les Palestiniens uniquement en tant que cause humanitaire". Mais ils ne sont pas critiques de l’occupation et du colonialisme or c’est la base du problème. »

« C’est l’ambivalence autour de l’occupation et du colonialisme qui est le plus coûteux à l’heure actuelle. Elle a en même temps des racines historiques », confirme Sherene Seikaly, historienne et professeure à l’Université de Californie.« Pour cette raison, dans une perspective nationaliste égyptienne, il est possible, voire commun, d’être anti-Israël et anti-palestiniens. La sagesse conventionnelle veut que les Égyptiens aient donné des centaines de milliers de vies à la cause palestinienne et que maintenant, nous devons revenir à une politique en faveur de "l’Égypte d’abord". »

« Je ne pense pas que nous sommes dans un état de non-solidarité, mais le niveau est bas, reconnaît Abdel Hamid.« L’absence de mouvement de la rue ne signifie pas une absence de solidarité, mais surtout que les forces politiques ne se mobilisent pas, à l’exception de la tentative de faire revivre la campagne populaire », ajoute-t-il.

Khalil croit que les deux courants, celui qui soutient la Palestine et celui qui propage la haine à son égard sont toujours présents, mais que ce dernier groupe est actuellement plus fort.

Mais Ayyash rappelle un moment qui remet en question le fait que la question de la Palestine serait subordonnée aux préoccupations intérieures. « Le 11 février 2011, le jour où Moubarak a démissionné, j’ai vu de nombreux drapeaux palestiniens en Égypte. Les gens scandaient “la prochaine révolution est à Jérusalem.” Dire que la cause a disparu de la conscience publique est une erreur ».

LINA ATTALAH, SHADY ZALAT

1NDLR. Ou, dit autrement, que l’on s’occupe de son voisin en priorité.

2NDLR. 2 millions de livres égyptiennes.

3NDLR. Ce chiffre est faux, il y avait déjà des centaines de morts quand Le Caire a présenté sa proposition.

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