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Publié par Patrick Granet

Quand on est farouchement antinucléaire, faut-il se faire tout mou face aux scandales liés
à l'industrie éolienne pour ne pas jouer le jeu des pronucléaires qui animent en sous-main
bon nombre d'associations anti-éoliennes? ---- Certainement pas, car si le principe
d'utiliser le vent pour produire de l'électricité est une bonne idée, la façon dont se
structure et s'impose l'industrie de l'éolien en France va dans le sens d'une poursuite du
programme nucléaire. ---- Nous sommes dans un village de la Vienne, à un jet de drone de
la centrale nucléaire de Civaux, sur le territoire duquel des promoteurs envisagent
l'implantation d'une «ferme» éolienne (1). Un projet dans le vent parmi d'autres dans un
périmètre assez restreint de l'est et du sud du département.

Si nous étions sensibles
aux clichés qui font de l'éolienne une
icône de la modernité écologique, nous
devrions nous en réjouir, et bêtement
considérer que cela est quand même
mieux que le nucléaire. En termes de
danger immédiat, c'est une évidence:
si la centrale de Civaux s'aventure
dans une «excursion» nous sommes
foutus, rayés, liquidés ; si l'éolienne
située à quelques centaines de mètres
de chez nous se casse la gueule, on ira
juste voir s'il n'y a pas quelqu'un
coincé dessous.

Seulement voilà, ce n'est pas la
centrale OU l'éolienne, mais la centrale
ET l'éolienne. Et il ne s'agit pas là d'une
réalité purement locale (évidemment!
Il faudrait plus de 1 000 éoliennes pour
produire autant d'électricité que les
deux tranches de Civaux) (2), mais d'un
constat hexagonal. La loi sur la
transition énergétique actuellement en
débat au Parlement va déboucher sur
l'affirmation d'une volonté, essen-
tiellement propagandiste, de dévelop-
per les techniques dites alternatives et
durables (dont l'éolien est le fer de
lance), mais surtout sur
l'accroissement du parc nucléaire et
l'allongement de la durée de vie des
centrales. Qui plus est, ce qui va sortir
du chapeau de Royal, c'est une
confirmation de la toute-puissance
d'EDF, qui pourra mettre en place son
plan pour l'énergie sans que celui-ci
puisse être contesté. Même s'il le
voulait (ce qui n'est pas le cas), le
gouvernement ne pourrait pas
imposer une diminution de la part du
nucléaire dans une stratégie qui
prévoit et encourage une
augmentation de la consommation
d'électricité dans les décennies à venir.
Au mieux, les énergies dites
renouvelables ne feront que produire
une partie de cette augmentation, ce
qui veut dire que le nombre de
tranches augmenterait même si la part
du nucléaire diminuait.

On se demande alors si les
propagandistes de l'éolien, sous de
nobles ambitions, ne cachent pas des
objectifs plus ou moins inavouables.

L'industrie de l'éolien une rente et un alibi

Au départ, ce sont quelques petites
et moyennes entreprises qui se sont
lancées dans l'éolien industriel. Certes,
parfois porteuses d'une «volonté
écologique» bien-pensante, mais
surtout qui se marie avec un business
dans le vent en bénéficiant de pas mal
d'avantages octroyés par l'Etat. Les
choses changent vite. De très grosses
firmes, comme Total, Siemens, Areva
ou EDF , se sont emparées du marché
en absorbant nombre de ces sociétés
premières ou en créant les leurs dans
un jeu peu transparent de poupées
russes qui, au bout du compte,
conjugue clairement de gros bénéfices
en termes de pognon et d'image écolo.
Cette rente/alibi s'appuie en grande
partie sur deux aspects des politiques
énergétiques mises en ceuvre:

EDF surpaye le KWh aux promoteurs de fermes éoliennes

Depuis les arrêtés du 17 novembre et
du 23 décembre 2008, l'opérateur
historique EDF est obligé d'acheter
l'électricité produite par les éoliennes
en France à 82 euros le mégawatt-
heure, soit un montant supérieur au
prix du marché. Le surcoût de cette
aide aux investisseurs éoliens n'est
nullement un effort de l'Etat puisqu'il
est répercuté dans la contribution au
service public de l'électricité (CSPE),
une taxe que tout consommateur peut
voir sur sa douloureuse sans que, pour
autant, la répartition de cette
contribution, qui représente en
moyenne 15 % de la facture de chaque
feu, soit précisée.

Il y a, de plus, un engagement de
l'Etat à maintenir constant le revenu
de l'éolien pendant dix ans,
renouvelable cinq années supplémen-
taires.

Ludovic Grangeon, qui est loin d'être
un «écolo», mais qui connaît bien son
sujet puisqu'il a exercé à la Caisse des
dépôts et consignations et fut
président-directeur général de
Véolia/Dakia dans le sud-est de la
France, résume ainsi cette situation: «
Comment faire fortune très vite en
profitant d'une taxe publique
obligatoire, payée par tout le monde,
achetant à l'avance mes produits, sans
aucune garantie de fourniture, sans
contrôle de mes activités (l'Etat, par
l'intermédiaire d'EDF, assure le
promoteur d'être payé quelle que soit
sa production)... et comment l'imposer
à des collectivités locales "dociles". Il
en est ainsi aujourd'hui de l'éolien en
France.»

Le permis de polluer

Il s'agit d'un protocole signé à Kyoto
en 1997 (et entré en vigueur en 2005)
qui est basé sur l'inébranlable foi selon
laquelle l'économie de marché est le
régulateur le plus naturel et le plus
efficace pour résoudre toutes les
questions qui relèvent de l'économie,
et donc celles liées à l'émission de gaz
à effet de serre. Or, depuis que le
protocole est entré en vigueur, les
émissions de CO2 n'ont pas plus baissé
sur la planète que, depuis un siècle, les
massacres et les inégalités grâce à la
régulation naturelle de l'économie de
marché!

Les entreprises et les Etats se sont vu
attribuer des quotas d'émission en
unité «équivalent CO2». Ces attri-
butions sont censées diminuer au fil
des ans. Les entreprises (ou les Etats)
qui, bons élèves, n'ont pas atteint leur
quota peuvent vendre leur «excé-
dent» à d'autres entreprises qui, elles,
les ont dépassés. C'est ainsi que s'est
mis en place un véritable marché qui
est censé, par le jeu de l'offre et de la
demande, amener à baisser ces
émissions. Autrement dit, pour un gros
polluer comme Total, investir dans
l'éolien permet de polluer à moindre
frais dans d'autres secteurs.

Au niveau des Etats, ce protocole
permet à un pays industrialisé de
s'affranchir d'une partie de ses obli-
gations sur son territoire en faisant un
investissement «propre» dans un pays
en développement. Ces derniers n'étant
pas soumis à des quotas, ils peuvent
également y délocaliser leurs
entreprises les plus polluantes puis, en
diminuant progressivement leurs
émissions, acquérir des droits à polluer
qui peuvent être revendus dans les pays
soumis à quotas.

C'est donc un véritable business coté
en Bourse qui s'est mis en place autour
de l'achat et de la vente de ces
certificats d'autorisation à polluer. Et
comme la fraude est concomitante au
business en général, l'écologie n'échap-
pe pas à la règle. En France, la Cour des
comptes a dénoncé en 2012 plus de 1,8
milliard d'euros de fraudes aux
certificats carbone, avec 18 procédures
en cours. Dans le même temps, à
Frankfort, 25 dirigeants de la Deutsche
Bank étaient interpellés dans une
enquête concernant une fraude du
même type, évaluée par la police
financière à 5 milliards (3).

Quoi qu'il en soit, même sans fraude,
le business est juteux. Le chiffre
d'affaires de l'éolien, en France, est de
plus de 10 milliards d'euros et, en
quelques années, plusieurs dizaines
d'investisseurs ont fait fortune dans le
domaine des énergies renouvelables -
les trois ou quatre premiers d'entre eux
engrangeant plusieurs centaines de
millions d'euros chaque année!

Une première conclusion s'impose:
pour l'instant, avec les mécanismes mis
en place, le vent sert plus à faire du fric
qu'à produire de l'électricité.

Mais alors, comment s'y prennent-ils
pour faire avaler la pilule?

Comment les promoteurs s'y prennent-ils?

Offrez un plat de lentilles à un
prisonnier qu'on aura affamé
volontairement pendant plusieurs mois
et il vous prendra pour Lucullus. Soit un
petit village ou une communauté de
communes situé dans une zone plus ou
moins en voie de désertification
(disparition progressive des services
publics - poste, transports, école -, des
commerces, des dotations financières
pour l'entretien des routes et des
bâtiments, etc.) à qui l'on propose
soudain 120 000 euros par an pendant
vingt-cinq ans et 225 000 euros au
départ pour financer un projet. Par
exemple, la société Valeco, pour vendre
son projet (ou acheter les élus, c'est
selon), n'hésite pas à proclamer que le
projet d'implantation d'éoliennes dans
le village dont nous parlions, La
Bussière, permettrait de «maintenir la
qualité de vie et des services, de
maintenir le financement de la
scolarisation des élèves, de maintenir
le bon état du niveau de la voirie
communale...» Rien que ça!
Autrement dit, nous passerions
progressivement d'un système avec un
service public qui se veut égalitaire à
une organisation sociale financée par
les entreprises. Une école privée payée
par Total, ou EDF, des chemins
communaux inaugurés par Siemens ou
Areva. Malgré ce cauchemar fort peu
ragoûtant les yeux de certains élus et
habitants clignotent alors comme ceux
de Picsou à la vue de ce qui est
pourtant, en regard de futurs
emmerdements, une misère. Les
propriétaires des terrains devraient
quant à eux palper autour de 5 000
euros par an par éolienne. De quoi
mettre un peu de beurre dans les
épinards d'un agriculteur en difficulté,
comme il en existe tant (4)!

Demandons-nous alors pourquoi ces
sociétés «productrices d'énergies
renouvelables» n'achètent pas les
terrains, ce qui leur reviendrait de très
loin beaucoup moins cher au prix de
l'hectare de terre agricole!

Officiellement, pour pouvoir rendre
plus facilement à la nature ce qu'on lui
a emprunté pour quelque temps. Mon
cul! C'est tout simplement parce que le
propriétaire du terrain reste, quoi qu'il
arrive et en dernier ressort, le
responsable de ce qu'il a mis ou accepté
de mettre chez lui. Par exemple, si
l'investisseur disparaît pour une raison
ou une autre avant ou à l'issue des
vingt-cinq ans, c'est le propriétaire du
terrain qui aura la responsabilité de
démanteler l'engin. Coût: entre 150 000
et 800 000 euros selon les cas et les
devis. Or la provision déposée à la
caisse des dépôts par l'investisseur
pour garantir un démantèlement en
bonne et due forme n'est que de 53 000
euros. Le proprio n'aura plus que ses
yeux pour pleurer, comme Perrette avec
son pot cassé.

Des réticences...

Face à l'image «écolo» des éoliennes,
s'y opposer n'est, dans un premier
temps, pas chose évidente pour des
antinucléaires convaincus, directement
concernés par un projet d'installation
d'une «ferme» à quelques centaines de
mètres de chez eux, comme c'est le cas
dans ce village.

D'abord parce qu'on doit impéra-
tivement s'interroger pour savoir si
nous ne serions pas, malgré nous,
victime du syndrome NIMBY (5) que
nous avons mille fois dénoncé. Une fois
s'être bien persuadé qu'il n'en est rien
et que nos motivations sont quand
même bien plus hautes, un second
obstacle se présente, dès lors que l'on
ne veut pas se contenter de belles
déclaration de principe du genre «y a
rien à faire tant que le système -
capitaliste - est en place», mais agir
concrètement pour que le projet ne se
fasse pas: l'orientation politique de
bien des associations anti-éolienne.

Jusqu'à il y a peu, les oppositions les
plus visibles à l'installation de parcs
éoliens ont été des associations
essentiellement environ-nementalistes
qui, en s'ap-puyant sur un réflexe
«NIMBY» compréhensible et largement
partagé, mettent en avant la défense
des paysages avec des arguments
alarmistes sur la santé, en s'en prenant
au «lobby éolien». Elles omettent bien
sûr de dire que les centrales nucléaire
et les autoroutes de pylônes, question
paysage, ce n'est pas mal non plus!
C'est que ces associations prennent
bien soin de laisser le nucléaire dans le
flou, à peine évoqué avec une formule
ambiguë: «Jamais l'éolien ne
remplacera le nucléaire.» Evidemment,
chacun peut y retrouver ses petits tant

l'affirmation est une
évidence. Le pronucléaire
l'interprétera comme une
preuve de la nécessité de
poursuivre et de développer
le nucléaire ; l'anti, avec pas
mal d'effort quand même,
lira: l'éolien... «à lui tout
seul» et avancera le bouquet
énergétique et l'économie
d'énergie. Evidemment ces
associations qui dénoncent
le lobby éolien masquent le
fait que certains de leurs
membres sont, eux,
intimement liés au lobby
nucléaire.

Prenons l'exemple de deux
personnages emblématiques
du combat anti-éolien mené
par des pronucléaires de
droite. Christian Gérandeau,
auteur d'un livre qui a eu son
heure de gloire dans ce
milieu: Ecologie, la grande
arnaque. Ce monsieur est
président de la Fédération
française des automobiles
clubs, libéral bon crin et
chargé de mission à la
Banque mondiale, climato-
sceptique, évidemment, et
anti-éolien.

Jean-Louis Butre (un ex-
dirigeant dans l'industrie
pharmaceutique), président
de la Fédération
environnement durable, est
un anti-éolien de la première
heure (en 2004 déjà, il
s'élevait contre un projet près
de chez lui à Rouillé, dans la
Vienne, là aussi). Il est
l'auteur de L'Imposture,
pourquoi l'éolien est un danger
pour la France, préfacé en 2008
par un Valéry Giscard
d'Estaing, qui retrouve dans
ce combat une seconde
jeunesse.

Que l'Ex- refuse que les
éoliennes défigurent son
Auvergne, pourquoi pas,
mais ce qu'il défend surtout
c'est le nucléaire, auquel il
est lié «génétiquement» par
Framatome interposé!

On trouve aussi dans ce
réseau le sénateur Marini
(UMP), qui fut directeur
financier du Commissariat à
l'énergie atomique, et les
députés Ollier (UMP)... et...
Patrice Carvalho, du PCF (on
connaît les accointances du
PC avec la structure EDF et
avec le nucléaire).

... à dépasser

Le Réseau pour un avenir
sans nucléaire n'a donc pas
tort de dire que «les anti-
éoliens [...] sont la plupart du
temps des pronucléaires mal
déguisés». Pourtant, ce qui
est n'a pas vocation à rester
éternel, et les antinucléaires
feraient bien de ne pas
laisser le combat contre
l'implantation d'éoliennes à
ces gens-là. Et donc bien de
s'opposer aux projets tels
qu'ils sont ficelés car ils
s'intègrent dans une
politique de poursuite du
nucléaire et de niches
offertes aux grands groupes
pour faire fructifier leurs
bénéfices ou recycler
quelques «sales pratiques».
Nous sommes là très loin
d'une simple application du
principe de transformation
l'énergie du vent en
électricité.

Les écologistes ont
longtemps rejeté certains
arguments avancés par les
environnementalistes,
comme par exemple celui
concernant l'impact de
l'éolien sur la santé. EELV ne
l'évoque même pas, le
Réseau le jugeait déma-
gogique et faux.

Pourtant, même si sur ces
questions nous n'avons pas,
la plupart du temps, matière
à jugement définitif, il y a
des contradictions trou-
blantes. Ainsi, l'OMS fixe à 1
500 mètres la distance
éolienne-habitation, tout
comme l'académie de
médecine en France.
Pourtant, la loi ne prévoit
que 500 mètres au
minimum, sur la base d'une
étude fournie par l'Agence
française de sécurité sani-
taire de l'environnement et
du travail (AFSSET) qui ne
s'est préoccupée que du
bruit et a totalement laissé
de côté l'impact des
infrasons dans son étude.

Il faut prendre sérieu-
sement en compte le fait
que depuis quelques temps
les luttes contre des projets
d'implantation d'éoliennes
se multiplient et que celles
et ceux qui les animent ne
sont pas obligatoirement des
«pronucléaires mal dégui-
sés». Les futures batailles
qui, comme nous le pensons,
vont se multiplier,
pourraient ressembler
davantage à celles menées
contre les grands travaux et
porteuses d'une interroga-
tion sur l'utilisation du
territoire, qu'à un outil
réactionnaire et anti-écolo
primaire. Sans oublier que
c'est bien dans ce genre de
luttes que sont abordées et
discutées les questions
essentielles de la production
énergétique, du comment et
du pourquoi, entre gens
directement concernés par
toutes les nuisances, et non
dans quelques cénacles de
spécialistes, qu'ils soient
écologistes de gouverne-
ment ou radicaux.

Tout projet abandonné à la
suite d'une opposition et
d'une lutte d'habitants, ne
doit pas être interprété
comme une défaite de
l'écologie face aux
pronucléaires, mais au
contraire comme un bâton
mis dans les roues de ceux
qui veulent à la fois faire du
fric sur les énergies
renouvelables et conserver
le nucléaire. La production
d'électricité par la
transformation de l'énergie
du vent pourrait sans doute
s'organiser autour d'un
système décentralisé et
contrôlé par les commu-
nautés humaines de base.
Au lieu de cela la mise en
place de l'industrie éolienne
s'organise selon un modèle
technocratique hyper
centralisé et incontrôlable,
dont le nucléaire est le
fleuron et auquel il est
intimement lié. Une raison
de plus pour s'y opposer.

jpd


1. Les communicants ont
l'art de repeindre en vert
de noirs projets en
évoquant la nostalgie de
ce qu'ils contribuent à
faire disparaître.

2. La Région
Champagne-Ardennes,
la première pour la
puissance éolienne
installée, produit moins
d'une tranche de
centrale (1000 MW).

3. Economie matin, 19
décembre 2012.

4. Il y a aussi les
nombreux cas où des
maires, conseillers
municipaux ou
présidents de
communauté de
communes sont
poursuivis pour conflits
d'intérêt. Juge et partie,
ils ont voté en conseil en
faveur d'un projet
d'implantation tout en
étant propriétaires des
parcelles désignées.

5. NIMBY: Not In My
Back Yard («Pas dans
mon arrière-cour»).
Autrement dit, pas chez
moi mais chez les
autres.
_________________________________

 France, Organisation Communiste Libertarie (OCL) - Courant Alter

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