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Publié par Patrick Granet

"Avant les attentats de janvier, l’hebdomadaire était déficitaire et menaçait de mettre la clef sous la porte ; ce ne fut pas toujours le cas, en 2006 (année des caricatures du prétendu prophète) les bénéfices ont atteint 968 501 euros et 85 % de cette somme fut distribué aux actionnaires Philippe Val, Cabu, Bernard Maris et Eric Portheault (« De la bande de copains à l'entreprise prospère »). Après la tuerie, la manne des souscriptions et des abonnements submerge le titre et crée la zizanie car les actionnaires actuels – Riss (40 %), les parents de Charb (40 %), Portheault (20 %) – sont contestés par des membres de la rédaction (« Tensions à “Charlie Hebdo” sur le mode de gestion du journal ») qui réclament un « renouveau » (« Pour la refondation de “Charlie Hebdo” »).
Afin d’obtenir plus de démocratie interne ou pour partager le gâteau ? Notons au passage que Le Monde adore disserter sur les soubresauts et difficultés d’autres titres, beaucoup moins sur les siens (pour cela, il faut lire Libération, et vice versa).

( voir site l'en dehors )

A propos de « Charlie ». Avant les attentats de janvier, l’hebdomadaire était déficitaire et menaçait de mettre la clef sous la porte ; ce ne fut pas toujours le cas, en 2006 (année des caricatures du prétendu prophète) les bénéfices ont atteint 968 501 euros et 85 % de cette somme fut distribué aux actionnaires Philippe Val, Cabu, Bernard Maris et Eric Portheault (« De la bande de copains à l'entreprise prospère »). Après la tuerie, la manne des souscriptions et des abonnements submerge le titre et crée la zizanie car les actionnaires actuels – Riss (40 %), les parents de Charb (40 %), Portheault (20 %) – sont contestés par des membres de la rédaction (« Tensions à “Charlie Hebdo” sur le mode de gestion du journal ») qui réclament un « renouveau » (« Pour la refondation de “Charlie Hebdo” »). Afin d’obtenir plus de démocratie interne ou pour partager le gâteau ? Notons au passage que Le Monde adore disserter sur les soubresauts et difficultés d’autres titres, beaucoup moins sur les siens (pour cela, il faut lire Libération, et vice versa). Le créateur du logo « Je suis Charlie », Joachim Roncin, regrette presque de ne pas l’avoir déposé au vu du commerce qui s’est développé sur la Toile avec des tee-shirts et des mugs (« Récupérer JeSuisCharlie pour le fric, honteux ! »). Pourquoi s’en étonner, puisque c’est la règle du capitalisme. Pour beaucoup, le changement d’état d’esprit de Charlie Hebdo est essentiellement dû à son ancien directeur, Philippe Val. Lire à ce sujet la critique signée Julien Salingue de son dernier ouvrage, Malaise dans l'inculture(Grasset), et sachez que les éditions Libertalia ont mis en libre téléchargement Même pas drôle, le pamphlet de Sébastien Fontenelle paru en septembre 2010 sur son itinéraire fin et début de siècle. Il n’a rien perdu de sa pertinence. Reste que ceux qui ne sont pas partis ou qui n’ont pas été licenciés se sont trouvés obligés de suivre la ligne éditoriale « à l’insu de leur propre gré » ! En tant que révolutionnaires et libertaires, il n’est pas inutile de nous interroger sur nos propres conceptions. C’est ce que fait Mondialisme.org avec deux articles : l’un sur le concept fumeux d’« islamophobie », attribut du « prisme déformant d’un certain anti-impérialisme »et l’autre, « D’une authentique émotion de masse à la manipulation politico-médiatique », d'Yves Coleman, tente d’expliquer à des lecteurs étrangers « certaines positions adoptées, publiquement ou sur des listes de discussion, par des militants d’extrême gauche et anarchistes suite aux dix-sept exécutions perpétrées par trois djihado-terroristes ». Après avoir analysé « les particularités de l’humour franco-français dit “antiraciste” » et « ce qui a changé dans la situation des musulmans (français ou pas) en France », l’auteur estime « que la critique nécessaire de toutes les religions et la défense de l’athéisme et du matérialisme doivent être renouvelées, rajeunies, et fondées sur une compréhension plus profonde de la façon dont les religions, et l’islam en particulier, façonnent les attitudes et les valeurs des croyants ».

De la bande de copains à l'entreprise prospère

LE M

Pour ses lecteurs, Charlie Hebdo offre l'image d'un journal où travail rime avec humour et copains. Mais le vilain petit canard est devenu un cygne aux plumes d'argent. En 2006, les Editions Rotative, éditrices de Charlie Hebdo, ont enregistré un résultat bénéficiaire de 968 501 euros.

Près de 85 % de cette somme (soit 825 000 euros) ont été redistribués en dividendes aux quatre associés du groupe : Philippe Val, directeur de la publication et propriétaire de 600 des 1 500 parts de l'entreprise et Cabu, dessinateur et directeur artistique, aussi détenteur de 600 parts, ont perçu 330 000 euros chacun. Les deux autres actionnaires, l'économiste Bernard Maris, directeur adjoint de la rédaction, et le responsable financier Eric Portheault (respectivement 200 et 100 parts) ont touché 110 000 et 55 000 euros. Outre la bonne tenue des ventes et des abonnements (85 000 exemplaires vendus chaque semaine, en moyenne, selon la direction), ce gain s'explique, notamment, par la diffusion extraordinaire du numéro spécial consacré aux caricatures de Mahomet, le 8 février 2006 (500 000 exemplaires...).

"ON S'AMUSAIT BIEN"

Le capital social investi dans les Editions Kalachnikof, éditrices de Charlie Hebdo, lors de sa renaissance en 1992, était de 2 000 francs. Il est actuellement de 240 euros, chacune des 1 500 parts valant symboliquement 16 centimes. La maison d'édition de Charlie a eu d'abord pour actionnaires le dessinateur Gébé (Georges Blondeaux) et le chanteur Renaud, en plus de Philippe Val, Cabu et Bernard Maris. Après le départ de Renaud et la mort de Gébé, en 2004, la société a racheté ses 400 parts sociales, au prix unitaire de 891 euros, à la veuve de l'auteur de L'An 01. Nicole Blondeaux a donc perçu un peu plus de 300 000 euros pour solde de tous comptes, comme stipulé dans les contrats signés entre les associés.

Comment s'explique l'absence parmi les actionnaires de fondateurs et grands anciens de Charlie Hebdo comme Cavanna, Wolinski ou Siné ? "Je n'avais pas d'argent, et je ne voulais pas payer pour bosser !", lance Siné. Quant à Wolinski, qui précise que Philippe Val avait proposé aux uns et aux autres d'être actionnaires de Charlie, il indique : "En 1992, à la fin d'une réunion, Cabu et Val cherchaient une idée de titre pour un nouveau journal. J'ai dit : "Pourquoi pas refaire Charlie Hebdo ?" en mettant une seule condition à ma collaboration : la présence de Cavanna. Mais je n'avais pas d'argent et ne croyais pas que cela marcherait aussi bien."

"On s'amusait bien avec le premier Charlie, se souvient Nicole Blondeaux. C'était une bande de copains. Aujourd'hui, même si je n'ai plus qu'un lien de lectrice avec Charlie, j'ai l'impression que le mot copains est remplacé par collègues. C'est une entreprise, maintenant." Wolinski, lui, est plus nuancé : "C'est toujours une bande de copains. J'aime toujours autant travailler pour Charlie Hebdo."

Yves-Marie Labé et Dorian Saigre

Tensions à « Charlie Hebdo» sur le mode de gestion du journal

LE MONDE ECONOMIE | 20.03.2015 à 19h50 • Mis à jour le 21.03.2015 à 13h48 | Par Alexandre Piquard

Le débat sur l’avenir de Charlie Hebdo n’est pas nouveau au sein du journal mais il est aujourd’hui plus tendu. En cause, la fuite d’un e-mail dans la presse : jeudi 19 mars, l’AFP a rapporté que des membres de l’équipe de l’hebdomadaire satirique ont annoncé avoir créé une association afin de réclamer un fonctionnement plus collectif et transparent du journal, décimé par un attentat le 7 janvier.

« Je suis écœuré que des éléments tirés de réunions internes se retrouvent dans la presse. Nous avions des engagements mutuels. Ce n’est pas digne de Charlie Hebdo », regrette Eric Portheault, directeur financier du journal et détenteur de 20 % du capital (le reste est détenu à 40 % par le directeur de la publication, Riss, et à 40 % par les parents de Charb, l’ex-directeur décédé).

La gêne est perceptible. Du côté de la direction mais aussi du côté du collectif de journalistes, on assure ne pas avoir transmis le courriel à la presse. La masse d’argent reçue par Charlie Hebdo depuis janvier – plus d’une quinzaine de millions d’euros entre les dons et les ventes historiques du premier numéro et celles des suivants – accentue les crispations.

Concrètement, la création de l’association est la concrétisation d’une volonté affichée depuis longtemps dans la rédaction. Celle-ci réclame une gouvernance plus ouverte, dans un journal au fonctionnement assez familial, avec trois directeurs et actionnaires concentrant l’essentiel des pouvoirs.

>> Lire notre enquête : « Charlie Hebdo », une résurrection sous tension

Deux avocats engagés

« Jusqu’ici, à Charlie Hebdo, il n’y avait pas de société des rédacteurs, alors que c’est courant ailleurs », explique Patrick Pelloux, chroniqueur et secrétaire général de la structure dont le président, Laurent Léger, journaliste d’investigation, est l’auteur de l’e-mail cité par l’AFP. Le collectif estime représenter la grande majorité des membres de l’équipe, dont le dessinateur Luz, par exemple. Il a engagé deux avocats, dont Antoine Comte, qui a notamment défendu le site Rue89, le Syndicat de la magistrature et l’homme politique Olivier Besancenot. Et pourraient accueillir des personnalités extérieures comme l’actrice Josiane Balasko ou le metteur en scène Jean-Michel Ribes.

« Nous voulons être davantage informés et associés aux décisions », explique Patrick Pelloux. Le collectif demande de plus un audit financier, « pour couper court aux ragots sur l’argent et nous protéger, ainsi que la direction ».

L’équipe va plus loin et réclame l’ouverture du capital à un actionnariat salarié. Formulée depuis plusieurs semaines, cette revendication est présentée comme le moyen de refonder le journal en le mettant aussi en phase avec ses convictions politiques. « Les sociétés anonymes lucratives ne sont plus modernes. Les sociétés coopératives ont de meilleurs résultats », estime Patrick Pelloux.

C’est le point qui cristallise le plus les tensions. La dépêche était titrée : « Division à Charlie Hebdo sur l’argent du journal ». Des proches de la direction sous-entendent qu’il est indigne d’évoquer dès aujourd’hui la répartition future du capital car elle concerne notamment les 40 % détenus par Charb, dont les parents sont encore en deuil. La dessinatrice Coco, qui ne fait pas partie du collectif créé cette semaine, a envoyé un message dans ce sens.

« En tant qu’avocat dans ce journal depuis vingt-trois ans, je m’interdis de m’exprimer dans les médias sur une situation qui me désole et qui m’inquiète. Je sens des tensions certaines. J’ai une pensée particulière pour les familles des victimes et me demande comment ils regardent cela », déclare Richard Malka. L’avocat est très actif dans la vie du journal et y a fait venir la communicante Anne Hommel, qui, comme lui, a travaillé pour Dominique Strauss-Kahn. M. Malka est aussi proche du dessinateur Riss.

« On essaye de nous faire passer pour des cupides, c’est n’importe quoi », regrette Patrick Pelloux. Après l’élan de solidarité suscité par les attentats et les épreuves vécues par l’équipe du journal, « la direction ne peut simplement pas rester dans les mains de deux personnes [les actionnaires Riss et M. Portheault] ».

Sur le fond, tout le monde s’accorde pour dire qu’il faut débattre de la gouvernance, du capital, et même du journal lui-même. Mais les proches de la direction souhaitent prendre du temps, alors que d’autres dans la rédaction aimeraient aller plus vite. « Il ne faut pas toujours reporter. On n’ira jamais mieux… », plaide M. Pelloux.

Parmi les chantiers du journal figure la répartition des dons, qui doivent être versés aux blessés et aux familles des victimes. Mais aussi la mise en place d’une fondation destinée à soutenir le dessin de presse, en France et dans le monde. Des objectifs qui, eux, font consensus.

Pour la refondation de « Charlie Hebdo »

LE MONDE | 31.03.2015 à 19h55 • M

Charlie Hebdo n’est plus cette publication suivie par quelques milliers de lecteurs fidèles, ce journal dont les nostalgiques reconnaissaient en avouant ne plus le lire : « Oui, j’ai lu Charlie quand j’étais jeune… » Devenu symbole mondial, Charlie Hebdo est désormais doté d’une identité inscrite dans la chair de son équipe dont les survivants ont tous choisi, après les attentats, de reprendre le flambeau hebdomadaire.

Chacun d’entre nous, au journal, mais aussi chaque lecteur se retrouve un peu propriétaire de l’esprit Charlie, un esprit de tolérance et de résistance que notre journal incarne malgré lui depuis le 7 janvier 2015. L’incroyable solidarité de tous, votre soutien massif nous rendent dépositaires, nous membres de Charlie, d’une charge symbolique exceptionnelle. Oui, nous sommes désormais un bien commun.

Charlie doit continuer, c’est pour nous une évidence, fidèle aux valeurs qui constituent son ADN, dans l’esprit de ses fondateurs et de ceux qui ont disparu : une place majeure accordée au dessin et à la caricature, une indépendance totale vis-à-vis des pouvoirs politiques et financiers, se traduisant par un actionnariat réservé aux salariés du journal, à l’exclusion de tout investisseur extérieur et de toute ressource publicitaire, défendant un modèle économique alternatif et dénonçant toutes les intolérances et les intégrismes divers et variés.

Nous vivons tous le deuil de nos amis et sommes chaque jour au côté des familles, dont nous tentons d’apaiser la douleur. Nous sommes encore sous le choc de la tuerie, mais avons fait le choix de nous reconstruire en rebâtissant Charlie, et de faire ainsi notre part du devoir de mémoire que nous avons vis-à-vis de nos camarades assassinés.

Lire aussi : Tensions à « Charlie Hebdo» sur le mode de gestion du journal

Pour vous, les millions de soutiens, les millions de lecteurs, nous devons continuer à nous battre. Rester fidèle à nos valeurs. Vous assurer de la plus grande transparence. Alors comment être à la hauteur de cette charge qui pèse sur nos épaules, nous qui avons failli mourir pour ce journal, nous dessinateurs, maquettistes, administratifs, webmaster, chroniqueurs, journalistes ? Comment échapper au poison des millions qui, par des chiffres de vente hors normes, mais aussi par les dons et les abonnements, sont tombés dans les poches de Charlie ? Comment continuer à fabriquer ce journal libre d’esprit que nous aimons tant, un journal satirique et fier des idées qu’il essaie de porter ?

Rester libre

En remettant à plat l’architecture de Charlie. En recourant à une forme de société coopérative, dont nous discutions en interne depuis des années, et qui se situe dans la droite ligne de l’économie sociale et solidaire que Charlie prône depuis toujours ; le journal doit abandonner le statut d’entreprise commerciale. En accordant à chacun d’entre nous le droit de prendre part, collectivement, aux décisions qui engagent le journal, sans en retirer de gains personnels : les parts sociales dévolues ne donneront aucun droit à dividendes, mais nous offriront la possibilité d’être impliqué dans la reconstruction de ce qui est pour nous aujourd’hui bien plus qu’un employeur.

En bloquant, comme nos camarades du Canard enchaîné, sous votre regard et par la volonté de tous les membres de Charlie, ces incroyables réserves financières qui doivent ne servir qu’à garantir la pérennité du titre à dix, vingt ou trente ans, en en affectant les fruits à la consolidation du titre, à l’apuration de ses dettes, à son développement et à sa nécessaire modernisation.

Nous n’avons aucune ambition personnelle, hormis celle de faire un journal toujours meilleur et de faire perdurer Charlie Hebdo. La cause que nous défendons n’est en rien financière, c’est une cause juste et morale. Or, nous assistons aujourd’hui à des prises de décision importantes pour le journal, souvent le fait d’avocats, dont les tenants et les aboutissants restent opaques. Nous entendons qu’une nouvelle formule se prépare, dont nous sommes exclus.

Nous ignorons tout de la fondation qui est en train d’être créée et souhaitons qu’elle soit l’émanation d’un projet mûrement réfléchi par l’ensemble du journal. Nous refusons que le journal, devenu une proie tentante, fasse l’objet de manipulations politiques et/ou financières, nous refusons qu’une poignée d’individus en prenne le contrôle, total ou partiel, dans le mépris absolu de ceux qui le fabriquent et de ceux qui le soutiennent. Surtout, nous refusons que ceux qui ont dit et écrit « Je suis Charlie » se réveillent demain matin avec la gueule de bois des illusions souillées, et constatent que leur confiance et leur attente ont été trahies.

La réorganisation du journal et l’œuvre de transparence sont un moyen de porter au mieux et tous ensemble le Charlie d’après le 7 janvier, un Charlie qui devrait donner envie de rire du pire plutôt que de s’y résigner, qui ne révérera aucun pouvoir, qui sera un journal fiable et enquêté, engagé et attentif aux nouvelles luttes politiques citoyennes, tout en accordant plus de place aux phénomènes culturels, littéraires et poétiques de notre siècle. C’est la seule façon de retrouver l’énergie, les idées, la légèreté, la capacité de créer et de nous projeter dans l’avenir.

Le collectif du journal Charlie Hebdo : Zineb El-Rhazoui, Simon Fieschi, Antonio Fischetti, Pascal Gros, Philippe Lançon, Laurent Léger, Luz, Mathieu Madénian, Catherine Meurisse, Patrick Pelloux, Martine Rousseaux, Jean-Baptiste Thoret, Sigolène Vinson, Jean-Luc Walet, Willem.


A propos de « Charlie »

« Récupérer JeSuisCharliepour le fric, honteux ! »

RECUEILLI PAR CORINNE BOURBEILLON

Joachim Roncin, directeur artistique du magazine féminin gratuit Stylist, a créé le logo et le slogan « Je suis Charlie », juste après l’attaque sanglante contreCharlie Hebdo. Un message que le monde entier s’est approprié, en hommage aux victimes et pour défendre la liberté d’expression. Mais la phrase a aussi fait naître des appétits mercantiles : le logo est récupéré par des boutiques en ligne proposant des tee-shirts et des mugs. Entretien.

Joachim Roncin, vous êtes le créateur du logo « Je suis Charlie ». Dans quel état d’esprit êtes-vous, aujourd’hui ?

Je suis un peu dans l’œil du cyclone. Les sentiments qui me traversent, depuis 48 heures, sont confus, ambivalents, c’est très compliqué à gérer psychologiquement. Je fais attention aux interviews que je donne, pour que le discours soit juste, pour que cela ne soit pas obscène. C’est très délicat, dans ce moment si particulier, avec tous ces morts et ces blessés, de raconter comment j’ai eu l’idée de ce slogan et de ce logo qui ont été repris partout.

Racontez-nous…

J’étais derrière mon ordinateur quand a eu lieu l’attaque. J’étais sous le choc, rempli d’émotions. Je suis directeur artistique dans un magazine, j’ai aussi travaillé dans la communication et l’événementiel : je suis un homme de l’image et des mots, mais là, je ne savais pas quoi dire. Je voulais mettre un mot sur ce drame, mais je n’en trouvais pas. Alors j’ai tapé « Charlie Hebdo » dans Google Images, et j’ai vu les Unes, les dessins… J’ai 39 ans, ce sont des choses qui ont accompagné mon enfance, j’ai grandi avec, et ça m’a touché de tout revoir. C’est là que je me suis dit : Charlie c’est moi, je suis Charlie. Alors j’ai créé ce logo dans la demi-heure, encore sous le choc, et j’ai mis ça sur Twitter, en toute innocence…

Vous n’imaginiez pas du tout ce qui allait se passer ?

Non, vraiment pas. Je n’avais que 400 followers (abonnés), à cet instant-là. À aucun moment je ne me suis imaginé les conséquences. Je ne m’attendais absolument pas à ça, je n’avais pas conscience de l’incroyable puissance des réseaux sociaux. La phrase est devenue un hashtag sur Twitter, un mot-clé : #JeSuisCharlie. Le slogan a été repris partout, dans les manifestations du monde entier. Ça me dépasse totalement.

Ce logo ne vous appartient plus

Non. Mais de la même manière qu’une couverture de magazine ne m’appartient plus, après sa publication. J’ai reçu beaucoup d’e-mails et de SMS d’amis me conseillant de déposer le slogan et l’image « Je suis Charlie », pour les protéger comme une marque. Ce à quoi je réponds : ça ne m’appartient pas. Au contraire, il faut qu’ils puissent être repris partout. J’ai précisé dans quelles conditions, dans un tweet, hier : « Le message et l’image sont libres de toute utilisation, en revanche je regretterais toute utilisation mercantile. »

Qu’aimeriez-vous dire, justement, à ceux qui font un usage mercantile du logo ?

Je n’ai pas grand-chose à leur dire… Chacun sa conscience. Mais les gens sont dingues, ils ne réfléchissent pas à la portée de ce qu’ils font… Récupérer « Je suis Charlie » à des fins mercantiles, c’est honteux. Des personnes m’ont contacté, j’ai reçu des demandes, que j’ai ignorées.

Comment le vivez-vous ?

C’est très compliqué, pour moi, de me dire qu’il y a des gens qui peuvent faire de l’argent avec ce logo. Je n’arrive pas à imprimer, ça me dépasse… Et je ne veux pas participer à ça. Je veux bien aider quand la cause est noble, comme avec Reporters sans Frontières, qui m’ont demandé de leur transmettre les versions en haute résolution de mon fichier. Faire ça pour la mémoire, oui. Faire ça pour le fric, c’est d’un cynisme sans nom… Certains se dédouanent en prétendant qu’ils vont reverser l’argent. Mais de qui se moque-t-on ?

Quelles conséquences pour votre carrière ?

J’aime l’image, j’aime les bonnes causes. C’est la première fois que je crée un logo dans un tel contexte. Évidemment, si l’occasion se présente de servir d’autres causes, je serais prêt à le faire. Mais je ne ferai pas figurer « Je suis Charlie » sur un CV. Je suis heureux dans mon travail de directeur artistique aujourd’hui, je suis entouré d’une équipe exceptionnelle, qui m’a conseillé sur la posture à prendre.

Mon inconscient créatif a puisé à différentes inspirations de la pop-culture. Mon travail, c’est de capter des moments, des humeurs. Je fais partie de cette génération qui récupère, qui détourne : j’ai repris la typographie de Charlie Hebdo. Mais moi, j’ai juste fait une image sans rien calculer. Je ressens un certain mal-être à l’idée qu’on puisse penser le contraire.

vendredi 17 avril 2015

La « méthode Val » : arrogance, caricatures, amalgames, mensonges

Philippe Val a commis un livre.

Le titre, c'est Malaise dans l'inculture.

Le pitch, c’est que Philippe Val est très en colère contre la « bien-pensance ».

Comme je suis en vacances, j’ai décidé de le lire, entre le dernier Maxime Chattam et un vieil Agatha Christie.

Erreur.

Car quand on lit un pareil texte, difficile de garder son calme, a fortiori quand dans le même temps on subit la tournée médiatique triomphale de Philippe Val, invité partout pour pérorer à propos de ce livre.

D'où cette réaction, qui sera divisée en deux parties. Dans ce premier texte, on s’intéressera à la « méthode Val » : arrogance, caricature, mensonges, amalgames, indignations à géométrie variable. Dans un second texte, on essaiera de comprendre la « pensée Val », qui s’approche de plus en plus de celle d’Éric Zemmour.

Philippe Val aime beaucoup Philippe Val

La première chose qui frappe dans le livre est la modestie de son auteur.

Ainsi, dès l’ « avertissement au lecteur », rédigé après les tueries de janvier 2015, on apprend ce qui suit : « Son épouse Véronique, Cabu et moi ne nous sommes guère quittés depuis [les années 1970]. Difficile de ne pas évoquer Montaigne, dont il sera beaucoup question dans ce livre, lorsqu’il cherche un peu vainement à expliquer le lien qui l’unissait à La Boëtie : "Parce que c’était lui, parce que c’était moi" »[1]. Ou comment se comparer, l’air de rien, à l’auteur des Essais.

Avant d’oser une autre comparaison, toujours l’air de rien, dans les dernières lignes de l’introduction de l’ouvrage : « Entre notre ancêtre Lucy et nous, il y eut, il y a vingt-cinq siècles, deux Athéniens qui marchaient de long en large sur l’agora. Ils préféraient la discussion à la conversation. Les chapitres qui suivent n’ont qu’un but : que ce miracle ne cesse de se reproduire »[2]. Socrate, Platon, Val, même combat.

Les titres des trois premiers chapitres du livre confirment cette tendance à l’humilité :« Discours sur l’origine et les fondements du sociologisme » ; « Malaise dans la civilisation » ; « Traité sociologico-politique ». Soit trois références à peine voilées (que Philippe Val nous pardonne ce terme) à trois monuments de la pensée : Rousseau, Freud et Spinoza. Dans le premier cas, il s’agit de s’attaquer (péniblement) audit monument. Dans les deux autres, il s’agit d’établir une filiation théorique. Rien que ça…

On comprend dès lors pourquoi Philippe Val ne peut s’empêcher de nous rappeler, régulièrement, sa grandeur et sa hauteur de vue. Par exemple[3] : « J’ai toujours été à la lisière de tous les mouvements qui ont cru voir en moi, un jour ou l’autre, un possible porte-parole. Et quand on a voulu me pousser vers l’intérieur d’un groupe, je me suis senti tellement entravé que j’ai vite repris ma position apatride ». Il se murmure dans certaines rédactions parisiennes que BHL envisagerait de porter plainte pour plagiat…

On comprend aussi pourquoi Philippe Val aime illustrer ses propos à l’aide d’anecdotes personnelles. Car la vie de Philippe Val cristallise, à l’instar de celle de ses prédécesseurs Socrate, Spinoza et Freud, les dynamiques sociales et politiques de son temps. On peut ainsi lire[4] cette jolie (et modeste) formule, destinée à introduire le récit d’un épisode de la vie de l’ex-patron de France Inter : « Une anecdote personnelle illustre bien la profondeur du phénomène ». Philippe Val, une vie profonde et phénoménale.

Et, au fur et à mesure que l’on avance dans le livre, Philippe Val ne s’encombre plus de détails, et c’est de manière implicite qu’il fait référence à son propre génie : « Si, par exemple, dans la rédaction d’un organe d’information, il n’y a que des bons journalistes et un mauvais directeur, le journal ne sera jamais bon. Une rédaction constituée de journalistes moyens, mais dotée d’un très bon directeur, produira au contraire un bon journal, et les journalistes progresseront. L’idéal, bien sûr, étant d’avoir de bons journalistes et un bon directeur »[5]. Comme Philippe Val ?

Philippe Val n’aime pas les sociologues, d’ailleurs il ne les a pas lus

Mais venons-en au cœur de l’ouvrage et à la « thèse » de Baruch Philippe Val. Elle est exposée dans l’introduction[6] :

« Longtemps, le représentant du bien a été le "bon chrétien". Désormais, c’est le "bon" sociologue, celui qui, devant chaque misère, accuse "le système", celui qui incarne sans partage le bien (…). Pour s’arroger l’exclusivité du bien, la gauche antiréformiste de la seconde partie du XXè siècle s’est forgé un outil : je l’appellerai "sociologisme". Il est cette dérive de la sociologie qui s’est donné pour mission de restaurer idéologiquement un mur de Berlin que le dégoût de l’oppression avait pourtant fini par faire tomber ».

Ce « sociologisme » serait devenu, insidieusement, la pensée dominante : « Qu’il s’agisse de la réintroduction des ours, d’un licenciement à la Poste ou du meurtre de Juifs perpétré par un jihadiste dans une école, c’est le sociologisme qui, immanquablement, dit le bien et le mal, repris par les rédactions, les chroniqueurs, les humoristes, les parlementaires, sous les yeux de plus en plus indifférents des citoyens désespérés »[7]. Un « mur de Berlin » idéologique auquel Philippe Val promet de s’attaquer sans faire de prisonniers : « Face à ce mur derrière lequel agonise le débat démocratique, Malaise dans l’inculture propose la réhabilitation du marteau-piqueur »[8].

Mais de toute évidence, l’auteur a confondu marteau-piqueur et pistolet à bouchons. On s’attend en effet, devant de telles promesses, à un examen, voire même à une analyse rigoureuse et argumentée (Philippe Val n’est-il pas le Spinoza de 2015 ?) des « dérives de la sociologie ». Mais il n’en est rien. Car si les pages sur Rousseau sont nombreuses, celles sur les sociologues le sont beaucoup moins. Sauf erreur de notre part, Philippe Val ne se réfère à aucun ouvrage de sociologie, n’évoque les noms que de quatre sociologues[9] (Pierre Bourdieu (à trois reprises), Loïc Wacquant (une fois) et le couple Pinçon-Charlot (à trois reprises)) et ne propose, comme nous le verrons, aucune lecture critique de leurs travaux.

Peut-être l’explication se trouve-t-elle dans l’introduction : « Pour ce qui concerne la lecture, j’obéis à une sévère discipline. N’étant pas immortel [ah bon ?], je n’ai pas de temps à perdre avec des auteurs qui ne m’inspirent pas la gratitude accompagnant une bonne lecture »[10]. Ceci explique peut-être cela : Philippe Val s’attaque au « sociologisme » sans connaître la sociologie, et s’en prend aux « sociologues » sans se référer aux travaux d’un seul d’entre eux, probablement parce qu’il ne les connaît pas, faute de les avoir lus. « Malaise dans l’inculture », qu’il disait…

Philippe Val ne dessine pas mais il aime quand même les caricatures

Difficile, dès lors, de critiquer avec rigueur et honnêteté les « dérives de la sociologie ». Philippe Val a donc recours à un procédé qui, s’il a fait ses preuves dans le dessin de presse, est beaucoup moins heureux lorsque l’on prétend faire œuvre de connaissance et marcher sur les pas de Socrate et Platon : la caricature.

Après avoir minutieusement épluché l’ouvrage du successeur de Montaigne, nous n’avons trouvé qu’une seule définition synthétique (au cours d’un développement consacré au… rap) de ce que serait la « sociologie » à laquelle Philippe Val prétend s’attaquer. Et attention, ça décoiffe : « "Le système est pourri, et c’est l’argent qui pourrit tout", c’est le discours sociologique dominant »[11]. Tout simplement.

Cette formule caricaturale n’est pas un accident. En témoigne ce passage, qui illustre non seulement la profondeur d’esprit de Philippe Val mais aussi sa grande connaissance des travaux sociologiques qu’il « critique » : « La vulgate sociologique, telle qu’elle nourrit le discours des sociologues médiatiques comme les Pinçon-Charlot – qui consacrent leur vie à convaincre leur public que l’habitant des beaux quartiers aurait davantage sa place dans un camp de travail – témoigne d’un mouvement de fond dénonciateur, complotiste et intellectuellement paralysé par un endoctrinement confortable et simpliste ».

Contrairement à Philippe Val, qui ne fait jamais dans le « simplisme ».

Surtout pas quand il compare Edgar Morin à… Joseph Staline. Non ? Si : « Au nom des intérêts du peuple, Staline aurait prononcé cette phrase plus profonde qu’il n’y paraît : "Pas d’hommes, pas de problèmes". C’est ce que développe Edgar Morin – encore lui – en termes plus choisis, quand il fait l’éloge de Rousseau (…) »[12]. Ou encore[13], lorsqu’il compare Pierre Bourdieu à… Mao Zedong (« quarante millions de morts ») et aux Khmers Rouges (« [qui] ont assassiné deux millions de leurs concitoyens »), avec lesquels le sociologue français partagerait « cette idée que la culture enchaîne et corrompt ».

Chacun avouera qu’il est plus aisé de pratiquer raccourcis, caricatures et amalgames outranciers que de produire une critique argumentée des thèses que l’on prétend combattre. Philippe Val suit en réalité (sans le savoir ?) les conseils d’Arthur Schopenhauer (L’art d’avoir toujours raison), ici le « stratagème 24 » : « On arrache à la proposition de l’adversaire, en tirant d’elle de fausses conséquences et en gauchissant ses concepts, des propositions qui ne s’y trouvent pas et n’ont rien à voir avec l’opinion de l’adversaire, et sont, tout au contraire, absurdes ou dangereuses ».

Voilà qui est malaisé lorsque l’on dénonce dans le même temps, comme le fait l’auteur, la malhonnêteté intellectuelle de « l’autre » : « Le sociologisme entretient une haine sociale qui transforme le débat démocratique en joute binaire et stérile. L’insulte claquemure chacun dans un camp et plus personne ne cherche à comprendre ce qui peut être honorable dans le camp adverse »[14]. La paille, la poutre et le marteau-piqueur…

Interlude : Philippe Val n’aime pas l’écologie

« Projetons sur un écran les zones industrielles qui saccagent les paysages, les banlieues-dortoirs qui rivalisent de tristesse, l’air des grandes villes qui noircit les murs et les poumons, les périphériques saturés, la nuisance incessante des bruits d’engins divers.

Sur l’écran d’à côté, projetons la verdure, les fleurs de mai, le soleil dans les feuilles, les chants d’oiseau, une silhouette penchée sur des plants de tomates et, à la nuit, la lune qui jaillit comme un ballon blanc entre deux collines, lancée dans le ciel par l’éternelle enfance du monde.

À première vue, ça ne se discute pas. Le bucolique primitif l’emporte en séduction. Mais il faut savoir que, dans ce chromo rousseauiste, les mœurs sont rudes. L’école et l’hôpital, s’ils existent, sont éloignés et il faut y aller à pied. Dans l’école on apprend à distinguer un chêne d’une laitue, dans l’hôpital on soigne le sida et le cancer avec de la camomille, et l’anesthésie, c’est un bâton qu’il faut serrer entre les dents. »[15]

Philippe Val aime raconter n’importe quoi

Après cette parenthèse bucolique, revenons à nos moutons. On a vu que Philippe Val n’aimait pas beaucoup ses contemporains, à l’exception notable de Val Philippe, mais qu’il avait les plus grandes difficultés à expliquer précisément pourquoi. Il est obligé de s’inventer des adversaires imaginaires défendant des thèses imaginaires afin de pouvoir ensuite mieux les pourfendre. Notons au passage cette nouvelle preuve d’égocentrisme : Philippe Val n’a pas daigné, dans le livre, remercier son fidèle écuyer, Sancho Pança.

Le problème, c’est qu’à force de s’inventer des ennemis et de procéder par raccourcis et amalgames, on finit par raconter n’importe quoi : propos franchissant allègrement le mur du ridicule, oublis, petits et gros mensonges.

Propos ridicules ? Oui. À titre d’exemple, signalons cette profonde réflexion du maître, qui vient à l’appui de sa critique de certains écologistes, en l’occurrence les défenseurs du « bio » : « Quand on parle d’aliments non traités, je pense toujours à la cigüe parfaitement biologique que l’on a fait boire à Socrate, et qui a emporté sa vie le plus biologiquement et naturellement du monde. S’il est bien une histoire fondatrice qui nous raconte la guerre que se livre l’idéologie "naturelle" et l’intelligence, c’est l’élimination de Socrate grâce à un produit certifié "AB" »[16].

Ou comment invoquer Socrate pour développer un ridicule raisonnement par… syllogisme : La cigüe est un produit naturel ; or Socrate est mort en buvant de la cigüe ; donc les produits naturels tuent les gens intelligents. CQFD[17].

Oublis ? Oui. Et ils sont nombreux. On retiendra ici l’exemple de « l’affaire Siné », que Philippe Val relate pour illustrer l’idée selon laquelle pour le « sociologisme », « la réalité doit se conformer à ce que l’on pense » : « Du jour où, avec l’accord de la rédaction deCharlie, j’ai licencié Siné pour une chronique dont j’avais jugé inacceptable la coloration antisémite, le "journalisme médias", chambre d’écho fidèle du sociologisme, a décrété que j’étais passé dans le camp du mal. Et lorsque l’on est rangé dans ce camp, tous les coups sont permis, et surtout, impunis, car je répugne à traîner un journal devant les tribunaux »[18].

Ce qu’oublie de préciser Sigmund Philippe Val au sujet de « l’affaire Siné », c’est que le TGI de Paris a, par un jugement rendu le 30 novembre 2010, condamné Charlie Hebdo[19] pour licenciement abusif, déclarant notamment « [qu’]il ne peut être prétendu que les termes de la chronique de Maurice Sinet sont antisémites, (…) ni que celui-ci a commis une faute en les écrivant ». Voilà qui explique peut-être pourquoi Philippe Val, en l’espèce, « répugne à traîner un journal devant les tribunaux ». Et voilà qui fait tache lorsque l’on prétend que c’est pour « l’autre » que « la réalité doit se conformer à ce que l’on pense »…

Mensonges ? Oui. Comme dans le cas des accusations portées contre Le Canard Enchaîné, lors d’un passage du livre où, une fois de plus, Philippe Val relate une « petite histoire personnelle » supposée illustrer un propos plus général, en l’occurrence au sujet des dérives de certains médias. L’ex-directeur de France Inter explique ainsi[20] que Le Canard Enchaînéaurait, en 2013, « repris sans les vérifier » les termes d’un tract syndical s’en prenant à Philippe Val, termes qui « évidemment, sont des inventions ». Et d’asséner un coup de marteau-piqueur au Canard : « Le Canard Enchaîné est informé de son erreur, aisément vérifiable. Et que croyez-vous qu’il arriva ? Que Le Canard fit un démenti en lieu et place de sa diffamation ? Ce temps est révolu. Aucun démenti. Jamais ».

Et pour cause. On apprend en effet dans Le Canard Enchaîné du 15 avril 2015 que « l’écho n’a jamais existé que dans l’imagination de Philippe Val », en d’autres termes que l’histoire a été inventée de toutes pièces. Convaincu publiquement de son erreur, Philippe Val a depuis présenté des excuses et expliqué que « correction sera apportée au prochain tirage [du livre] ». Dont acte. Mais lorsque l’on prétend, comme il le fait dans le dernier chapitre de son livre, donner des leçons de responsabilité, de déontologie et de rigueur aux journalistes, ça la fout mal.

Philippe Val n’aime pas les indignations à géométrie variable, sauf les siennes

Corollaire indispensable de cette malhonnêteté intellectuelle, la capacité de Philippe Val à reprocher aux autres ce qu’il adore lui-même pratiquer : l’indignation à géométrie variable.

Exemple récurrent : le Moyen-Orient et l’engagement en soutien aux droits des Palestiniens. Ainsi, l’homme au marteau-piqueur s’insurge : « Où sont les manifestations de rue en France pour défendre les chrétiens d’Orient alors que les manifestations propalestiniennes sont sans commune mesure, en nombre, en passion et en violence ? Cette sélectivité de l’indignation est le résultat d’une prescription médiatique et intellectuelle »[21].Comprendre : les « propalestiniens » ont des indignations sélectives. Explication :« l’antisionisme n’est plus qu’un antisémitisme avec un faux nez »[22].

On notera tout d’abord que Philippe Val compare la politique de l’État d’Israël vis-à-vis des Palestiniens avec celle de l’État islamique vis-à-vis des Chrétiens d’Orient. Une comparaison dont nous lui laissons la responsabilité. On notera surtout que l’ex-patron de Charlie Hebdos’insurge contre la passivité des « bien-pensants »[23] face aux exactions dont sont victimes certaines populations du Moyen-Orient. On en déduit donc que Philippe Val est solidaire desdites populations, en butte à l’injustice et à la violence, et qu’il ne va pas manquer de témoigner de son indignation face au sort réservé aux Palestiniens par l’État d’Israël, qui viole les résolutions de l’ONU, les conventions de Genève et les avis de la Cour Internationale de Justice.

Erreur. Écoutons Philippe Val parler des bombardements israéliens sur la bande de Gaza à l’été 2014 : « Imaginons une minute que des terroristes aient conquis la Belgique et projettent de faire disparaître la France en tirant des roquettes sur Lille, Maubeuge, Tourcoing, Metz, Nancy… Que doit faire l’État ? Déplorer que les pauvres terroristes qui leur tirent dessus n’arrivent pas à conquérir le territoire qu’ils convoitent et trouvent normal de voir des roquettes tomber sur des bâtiments civils ? »[24].

Memento à l’usage de Philippe Val :

- Les Palestiniens n’ont pas « conquis » la bande de Gaza : ils y vivent depuis des générations.

- Jusqu’à preuve du contraire, la France n’impose pas de blocus à la Belgique.

- Les Palestiniens ne peuvent pas « faire disparaître » l’État d’Israël, première puissance militaire régionale, dotée de l’arme nucléaire.

- L’été dernier, ce sont les bombes israéliennes qui ont tué 75% de civils, tandis que les armes palestiniennes ont tué plus de 90% de militaires.

On ne pourra en outre s’empêcher de relever que Philippe Val dénonce les écrits de Rousseau (et par extension tous ceux qui estiment que Rousseau n’est pas un ennemi irréductible de la démocratie) lorsque l'auteur des Confessions estime que l’État a le droit de vie ou de mort sur ses citoyens : « Affirmer que la vie d’un individu n’est pas un don de la nature mais qu’elle est un don conditionnel de l’État, lequel peut la lui retirer s’il juge que les conditions pour qu’il continue à vivre ne sont pas remplies, c’est la base du fascisme »[25].

Noble propos. Mais s’agit-il, au-delà de l’argutie consistant à assimiler au « fascisme » quiconque trouve une certaine pertinence aux écrits de Rousseau, de dénoncer, ce qui semblerait logique au vu des propos rapportés ci-dessus, les États qui ont recours à cette pratique archaïque qu’est la peine de mort ?

Non. Enfin si. Enfin pas tout à fait. Enfin pas tous. Car, s’il s’agit de défendre les États-Unis, tout est permis : « Si ce pays puissant [les États-Unis] ne représente pas un espoir et s’il n’est pas un pays ami pour la France, alors, c’est qu’il n’y a rien plus rien à comprendre. Les Américains nous ont sauvés deux fois, et nous ont offert un cinéma, une musique, une littérature qui ont émerveillé notre enfance et notre âge adulte, et on les déteste ? »[26]. Aux États-Unis, on peut « retirer la vie d’un individu si l’on juge que les conditions pour qu’il continue à vivre ne sont pas remplies ». Mais ce n’est pas « la base du fascisme ». C’est différent. Car c’est… l’Occident.

À suivre : la « pensée Val ».

[1] p. 14.

[2] p. 34.

[3] p. 141.

[4] p. 128.

[5] p. 283.

[6] p. 27-28.

[7] 4ème de couverture, signé par l’auteur.

[8] Idem.

[9] Liste à laquelle on peut ajouter Edgar Morin, qui n’est pas à proprement parler un sociologue, mais qui est assimilé au « sociologisme ». On pourra également noter que si le 4ème de couverture du livre évoque « la nostalgie totalitaire d'Alain Badiou », à l'intérieur du livre, on ne trouve pas une ligne à propos de Badiou Alain.

[10] p. 37.

[11] p. 104.

[12] p. 72.

[13] p. 46-47.

[14] p. 195.

[15] p. 149

[16] p. 142.

[17] À noter également cette petite perle : « On dira qu’à l’époque [le 18è siècle], il y avait une majorité d’analphabètes qui ignorait tout du génie des Lumières. C’est en partie faux. L’esprit de ces artistes a touché la quasi-totalité de la société de l’époque. Même les illettrés savaient qui était Voltaire, et son profil était aussi célèbre que celui de Michael Jackson aujourd’hui. Certes, la substance de sa pensée était réservée à une petite élite, mais l’esprit de son temps, l’air de son temps, tout le monde le respirait » (p. 138).

[18] p. 228.

[19] Plus précisément la société Les Éditions Rotatives.

[20] p. 243-244.

[21] p. 232-233.

[22] p. 176.

[23] p. 232.

[24] p. 232-233.

[25] p. 65.

[26] p. 209-210.

Publié par Julien Salingue à 11:34

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D’une authentique émotion de masse à la manipulation politico-médiatique

lundi 6 avril 2015, par Yves

Cet article a au départ été écrit en anglais pour des camarades britanniques et néerlandais. Il a été légèrement remanié pour sa version française et des notes (plus récentes) ont été ajoutées. Son objectif était d’analyser certaines positions adoptées, publiquement ou sur des listes de discussion, par des militants d’extrême gauche et anarchistes suite aux dix-sept exécutions perpétrées par trois djihado-terroristes les 7, 8 et 9 janvier 2015 à Paris.

– Charlie Hebdo est-il vraiment un journal raciste comme « Minute » ?

Il est important de commencer par traiter de cette question car elle permet à un certain nombre de militants de botter en touche, comme c’est leur habitude, ou de se perdre dans des considérations tellement générales qu’elles pourraient être tenues à toutes les époques et dans tous les pays. C’est finalement la même attitude lâche qu’ils ont adoptée lors de l’assassinat d’Ilan Halimi (« Ce n’est qu’un fait divers » (1) ) ou de Mohammed Merah (« En fait, il n’était pas antisémite puisqu’il a tué aussi un Arabe », « Le vrai problème c’est l’islamophobie » ou d’autres raisonnements apparemment plus sophistiqués mais tout aussi crapuleux (2) , etc.).

Essayons quand même de nous pencher sur les critiques de Charlie Hebdo, d’autant plus que, sur Internet, dans d’autres pays, on raconte un nombre impressionnant de conneries. Le summum de la stupidité et de l’aveuglement a sans doute été atteint par une icône « antisioniste », Norman Finkelstein qui a tracé un parallèle entre la couverture de Charlie Hebdo (« Le Coran, c’est de la merde, ça n’arrête pas les balles »), avec une autre couverture imaginée par un salopard, représentant Charb s’exclamant « Charlie, c’est de la merde, ça n’arrête pas les balles ». Finkelstein a, de surcroît, comparé Charlie Hebdo à Der Stürmer, le journal nazi. Un type qui met sur le même plan les collaborateurs de Charlie Hebdo et leurs assassins, un journal antiraciste et un journal nazi, on se réjouirait presque qu’il ait perdu son boulot d’enseignant suite au prétendu « complot sioniste » dont il affirme être victime. On ne s’étonnera évidemment pas que ses propos soient reproduits par le fasciste Alain Soral sur le site d’Egalité et Réconciliation...

Charlie Hebdo est l’héritier du mensuel appelé Hara-Kiri, « journal bête méchant », créé en 1960. Au début, il publiait essentiellement des dessins satiriques et des photos et photomontages (sexistes et vulgaires), mais il s’est mis à intégrer progressivement des textes plus « politiques » exprimant diverses sensibilités plus ou moins de gauche ou libertaires. C’est un journal qui dénonçait (et dénonce toujours) violemment les forces armées françaises, les papes, les présidents, les généraux, les patrons, etc. ; il a pris le parti de soutenir les thèses écologistes alors qu’elles n’étaient pas encore à la mode (en soutenant par exemple la candidature de René Dumont en 1969).

Il a bien sûr défendu le droit à l’avortement et les droits des homosexuels et des transgenre, même si, selon les propres termes d’un collaborateur de Charlie dans un documentaire consacré à cette publication, ce journal aimait bien représenter des « enculades » – rejoignant ainsi le « sens commun » et « l’humour » homophobe français et international.

Cette publication était (et est restée) antistalinienne (même si certains caricaturistes ont travaillé parfois pour la presse du PCF), très critique vis-à-vis de la social-démocratie, et farouchement hostile à toute la droite, aux partis conservateurs et fascistes.

Ce journal a survécu difficilement jusqu’à présent (il s’est arrêté de paraître pendant dix ans), même si son chiffre d’affaires a momentané-ment triplé lorsqu’il a reproduit « les caricatures de Mahomet(3) » parues dans un quotidien xénophobe danois en 2006. Ses ventes ont aussi momentanément explosé quelques années plus tard, quand il a édité un numéro spécial anti-charia publié en 2011, lorsque Ennahda, le parti islamiste tunisien, était au pouvoir et qu’il était alors question que la charia soit adoptée en Libye après l’intervention française. Le siège du magazine a alors été incendié et Charlie Hebdo a reçu de nombreuses menaces de mort, menaces qui ont conduit aux douze exécutions du 7 janvier 2015.

Il serait absurde d’affirmer que Charlie était un journal raciste, au sens où peuvent l’être Minute, Présent et beaucoup de titres de la presse dite « respectable » comme Le Point, Valeurs actuelles, etc., qui tiennent des discours toujours ambigus à la Zemmour ou à la Finkielkraut. Néanmoins, spécialement après 2006, Charlie Hebdo a publié plusieurs caricatures à tendance nettement « islamo-paranoïaque », tandis que dans le même temps le journal continuait à défendre les droits des sans papiers, à dénoncer le racisme, à ridiculiser les racistes, à critiquer toutes les politiques anti-migratoires de la gauche et de la droite, et les propagandes nationalistes défendues par Sarkozy ou le Front national.

Signalons que l’hebdo satirique a été critiqué et poursuivi en justice pour antisémitisme, entre autres, parce qu’il a publié des caricatures antisionistes avec des « blagues » douteuses sur les juifs (par exemple, un dessin d’un Juif orthodoxe embrassant un soldat nazi).

Donc il est difficile de dire qu’il s’agissait d’un journal « raciste », dans la mesure où il critiquait tout le temps le racisme mais beaucoup moins, il est vrai, la paranoïa antimusulmane dominante. Ce qui pose problème avec Charlie Hebdo, ce n’est pas son racisme, c’est davantage son « humour » et la façon dont cet humour est perçu par les gens qui ne sont pas franco-français, notamment parmi les musulmans vivant en France ou ailleurs.

– Quelles sont les particularités de l’humour franco-français dit « antiraciste » et en quoi cet humour peut-il être parfois choquant quand il aborde les religions et spécialement les questions dites ethniques ?

Il existe une vieille tradition d’humour franco-française qui utilise des stéréotypes racistes (par exemple un prétendu accent « arabe » ou « africain » ; un langage corporel spécifique, censé être ethniquement déterminé ; des mots populaires, notamment en verlan, utilisés principalement par les jeunes prolétaires migrants ou non franco-français, etc.) afin de ridiculiser ces stéréotypes et de lutter contre le racisme. Malheureusement les bonnes intentions antiracistes ne suffisent pas (« L’enfer est pavé de bonnes intentions », disait déjà Balzac) et manquent souvent leur cible.

Il est évident que cet humour peut être perçu comme de la condescendance, du paternalisme, voire du racisme par des personnes qui ne sont pas franco-françaises. En tout cas, cet humour est certainement totalement déconnecté de la réalité et de la diversité des origines de la population française aujourd’hui. Ce qui pose tout de même un problème sur le caractère prétendument corrosif et radical de cet humour (cf. « Les comiques “antiracistes” surmédiatisés renforcent les préjugés qu’ils prétendent combattre », 2004, in Compil’ n° 6 de NPNF).

Les comiques franco-français qui utilisent cette forme d’humour prétendent qu’ils ne font que « plaisanter », mais, en même temps, ils veulent souvent délivrer un message politique humaniste et combattre à leur façon le racisme. La coexistence de ces deux explications est assez déroutante pour celles et ceux qui ne sont pas familiers avec l’humour franco-français.

Il faut noter que les comiques médiatiques non franco-français (ceux qui ont été notamment lancés par Djamel Debouze, mais aussi leurs prédécesseurs comme Smain ou d’autres) n’attaquent jamais les symboles du nationalisme ou du patriotisme français. Cet humour dominant a donc une influence particulièrement pesante. De là à dire que certains comiques non franco-français sont des « Oncle Tom », il n’y a pas loin. Aux Etats-Unis, ce fut le cas pour quelqu’un comme Eddie Murphy qui commença une carrière de comique défendant des idées très radicales pour finir chez Disney, délaissant toute critique du racisme des WASP. On remarquera d’ailleurs que les acteurs comiques plus jeunes (Will Smith, Martin Lawrence, etc.) se sont bien gardés de faire des films ou de participer à des productions qui attaquent frontalement le racisme dominant, fût-ce sous une forme comique, et qu’un acteur débile comme Martin Lawrence aurait plutôt tendance à renforcer les stéréotypes contre les Afro-Américains qu’à les remettre en cause. Son niveau ne dépasse pas celui d’un Bigard, en France, c’est tout dire...

Les journalistes et caricaturistes de Charlie Hebdo n’ont pas voulu tenir compte des changements importants survenus dans la composition des populations vivant en France. Ils ont toujours pratiqué l’humour franco-français antiraciste, libre penseur et anticlérical, sans remettre en cause ses ambiguïtés.

Ils pensaient qu’ils avaient raison d’agir ainsi, car ils se moquaient de toutes les institutions et de toutes les religions, et aussi, paraît-il, parce qu’ils ne voulaient pas produire un journal politique sérieux (« au regard du monde on est un putain de fanzine, un petit fanzine de lycéen » a déclaré Luz, l’un des rares membres survivants de l’hebdo, dans une interview aux Inrocks le 10 janvier 2015, ajoutant : « On travaille sur des points de détails, des points précis liés à l’humour français, à nos analyses de petits Français. »)

Cet humour antiraciste, typique de l’« entre soi » de gauche, est sans doute l’une des raisons qui ont pu susciter l’incompréhension non seulement de certains musulmans en France, mais surtout à l’échelle internationale, notamment dans les pays anglo-saxons où le multiculturalisme et le politiquement correct ont abouti à un humour très aseptisé dans les grands médias, l’humour trash voire raciste étant réservé aux films pour ados américains, aux radios marginales ou aux réseaux sociaux.

Certains gauchistes ou libertaires pensent que cet humour franco-français serait raciste et colonialiste ou néo-colonialiste : cette critique peut certainement s’appliquer à beaucoup d’individus racistes et d’extrême droite qui pratiquent cet humour sans complexes et avec beaucoup d’arrière-pensées. Dans le cas de Charlie Hebdo cette accusation me semble fausse : l’équipe a toujours défendu des positions antimilitaristes et, à ma connaissance, dénoncé toutes les interventions militaires françaises depuis la guerre d’Algérie. (Seule exception, je crois, la guerre au Kosovo, mais cela n’a pas été sans créer beaucoup de problèmes internes.)

Mais, au-delà de la nature de Charlie Hebdo, des limites évidentes de l’humour franco-français, et des blagues stupides et datées de cet hebdo, il faut aussi s’intéresser à des questions plus générales.

– Qu’est-ce qui a changé dans la situation des musulmans (français ou pas) en France ?

Le processus d’autonomisation des musulmans de France a commencé il y a plus ou moins trente ans (4), entre 1982 et 1984, lorsque plusieurs grèves minoritaires en faveur du respect de leur dignité, et contre les licenciements, se sont produites dans le secteur de l’automobile. Ces grévistes immigrés demandaient, entre autres revendications, des salles de prière à l’intérieur de leurs usines et ont été attaqués comme « islamistes » par le gouvernement socialiste... Ils furent aussi physiquement agressés par une partie de leurs collègues franco-français (organisés dans un syndicat patronal) qui criaient « Les Arabes dans le four, les Noirs dans la Seine, nous voulons travailler ! » Les journalistes et les sociologues ont oublié cet épisode mais il n’a pas disparu de toutes les mémoires.

Aujourd’hui, les musulmans de France, qu’ils soient français ou « étrangers », ne sont plus seulement des ouvriers sans qualification, des balayeurs, des manutentionnaires ou des coursiers, ils sont aussi médecins, avocats, enseignants, cadres, etc.

Selon une enquête comparative menée par Claude Dargent, chercheur au CEVIPOF en 2003 (« Les musulmans déclarés en France : affirmation religieuse, subordination sociale et progressisme politiques », disponible sur Internet), 30 % d’entre eux appartiennent aux « professions intermédiaires » (contremaîtres, instituteurs, infirmiers, travailleurs sociaux, etc.), aux commerçants-artisans et aux cadres supérieurs voire à la classe capitaliste (catégorie qu’ignorent les statistiques officielles).

De tels faits s’opposent aux simplifications de tous ceux qui essaient plus ou moins d’expliquer/excuser les actions commises par Merah, Nemmouche, Coulibaly et les frères Kouachi en présentant la plupart des « musulmans » comme étant victimes de discriminations sociales si intolérables que la société capitaliste les aurait poussés dans les bras des islamo-djihadistes. Pourtant les 66% de musulmans qui sont ouvriers et employés (donc qui travaillent) ne s’entraînent pas au maniement de la kalach tous les matins avant de partir au boulot...

Certaines explications politiques, sociologiques ou gauchistes oublient un détail : les « musulmans » de culture ou de religion sont capables de réfléchir et de faire des choix, ils ne sont pas seulement des « victimes du racisme » ; ce sont aussi des adultes qui, pour l’infime minorité soutenant les courants les plus radicaux de l’islam politique, choisissent le camp de ce qu’il faut bien appeler « l’extrême droite » musulmane, faute d’un terme plus précis ou adéquat.

Aujourd’hui, une fraction significative (au moins 30%, soit environ un million de personnes) des migrants « musulmans » (les étrangers ayant un permis de séjour, récemment naturalisés français et leurs enfants) veulent pratiquer leur religion dans des conditions normales comme tous les autres croyants.

Ils veulent que leurs droits démocratiques soient respectés dans l’espace public ; mais leurs demandes rencontrent de nombreux obstacles : pendant des années, il a été très difficile pour les musulmans de trouver un terrain pour construire une mosquée, ou d’acheter des locaux à cette fin – et cela continue à être compliqué dans certaines villes ; les agressions physiques contre les femmes musulmanes portant le hidjab ou la burqa (quelques centaines, au maximum, pour ce qui concerne ce dernier uniforme religieux) et des slogans racistes peints sur des mosquées et dans des cimetières musulmans sont de plus en plus fréquents ; le fait qu’une femme portant une burqa puisse être condamnée à une amende a créé plusieurs incidents violents avec des flics racistes zélés ; l’extrême droite accuse en permanence les étrangers et spécialement les musulmans (y compris ceux qui ont une carte d’identité française) de ne pas respecter le drapeau national (cf. les incidents montés en épingle lors de certains matches de football avec l’Algérie) et les « valeurs françaises » (laïcité, démocratie), et les présente comme les partisans d’une future « guerre civile ».

Charlie Hebdo et, plus largement, de nombreux antiracistes de gauche n’ont pas compris, ou pas voulu comprendre, les implications politiques de cette nouvelle situation. Ils ont maintenu le même credo antireligieux et anticlérical défendu, au début du XXe siècle, par le mouvement ouvrier, mais aussi par des partis bourgeois républicains hostiles à l’Église catholique.

Ils croyaient qu’ils pouvaient (au nom de l’athéisme et d’une critique tout à fait justifiée de toutes les religions) traiter de la même façon les croyants d’une religion relativement récente en France comme l’islam, et les croyants de religions beaucoup plus anciennes (protestants et catholiques) qui avaient douloureusement appris à ne plus s’entretuer lors de sanglantes guerres de religion et à respecter, plus ou moins, la séparation entre les religions et l’État. (Ce respect n’est pas toujours évident, comme en témoignent les manifestations de masse soutenues par l’Eglise catholique en faveur du système de l’école privée en 1984 et les mobilisations réactionnaires de l’an dernier contre le mariage homosexuel.)

L’islam pose de nouveaux problèmes spécifiques et en France (sans oublier l’influence évidente du contexte international). L’humour vis-à-vis de cette religion et sa critique affectent particulièrement les Français musulmans (du moins une partie importante d’entre eux, spécialement chez les jeunes Français). Les musulmans sont plus « susceptibles » que les autres croyants, non parce que tous les musulmans seraient « par nature » plus chatouilleux, mais parce que tous les médias dominants (pas seulement Charlie Hebdo avec ses caricatures vaseuses et sa diffusion limitée) attaquent l’islam et parce qu’ils sont physiquement agressés dans les rues et harcelés par les flics, ce qui n’arrive jamais aux catholiques ou aux protestants à cause de leurs convictions religieuses ou de leur apparence physique.

En outre, les jeunes d’origine africaine ou nord-africaine (musulmans pratiquants ou simplement « au faciès ») sont victimes de discriminations à l’école, sur le marché du travail, dans les médias et dans la vie sociale. Il n’est donc pas surprenant que les réactions contre le racisme institutionnel aient pris différentes formes : manifestations démocratiques traditionnelles contre les violences policières et le harcèlement des flics ; implication dans les partis de gauche et de droite, les associations locales et les syndicats ; mais aussi des formes politico-religieuses (sympathie pour les groupes religieux qui luttent militairement contre Bachar Al-Assad, sympathie pour les Frères musulmans égyptiens poursuivis par al-Sissi, pour le Hamas ou le Hezbollah, etc.) ; des formes religieuses (séparatisme salafiste) ; et même, pour une petite poignée d’entre eux, des actions criminelles djihado -terroristes (5).

Une telle situation délicate exige du tact, de l’intelligence et de la sensibilité. L’utilisation d’un humour vulgaire, provocateur, blasphématoire et graveleux a eu des effets politiques désastreux ces dernières années, surtout après la diffusion des « caricatures de Mahomet » en 2006. C’est pourquoi, pour le plus grand malheur de l’équipe de Charlie Hebdo, leurs blagues ont également été bien accueillies par les gens vraiment racistes antimusulmans et d’extrême droite.

Si l’on refuse de reconnaître cette réalité, on ne peut pas comprendre pourquoi Marine Le Pen voulait tellement que son parti xénophobe et raciste soit présent à la marche parisienne du dimanche 11 janvier 2015 et pourquoi, dans de nombreuses villes de province, le Front national a participé aux marches honorant les journalistes de Charlie Hebdo... Une publication qui les a toujours dénoncés comme des fascistes, qui a été poursuivie à plusieurs reprises par Le Pen et ses lieutenants. Un hebdo qui a recueilli 350 000 signatures pour interdire le Front national !

Quelles ont été les positions de l’extrême gauche française en ce qui concerne le racisme antimusulmans et l’antisémitisme ?

La gauche et les groupes anarchistes, en France, comme dans d’autres pays, ont adopté deux attitudes opposées et erronées :

1) Soit ils ont traité l’islam de la même façon que le mouvement ouvrier avait traité le catholicisme ou le protestantisme il y a un siècle en Europe (6) . Ils ont présenté les croyants comme des gens arriérés, ignorants et stupides (7) .

Ils ont utilisé les exemples de régimes islamistes (Iran, talibans afghans) pour expliquer quel avenir nous attend en Europe. Cela a conduit certains individus ou groupes à soutenir la loi contre le port du hijab, à nouer des alliances avec des groupes ou des intellectuels qui prétendent défendre la laïcité et critiquent l’islam au nom de l’athéisme ou en invoquant la tradition des Lumières, mais qui expriment également des idées très douteuses (pour ne pas dire racistes) sur les Arabes, les musulmans et les travailleurs migrants. Ces groupes et ces militants soutiennent avec raison des mouvements féministes dans le monde arabo-musulman et des réformateurs musulmans, mais se refusent par ailleurs à critiquer leurs positions politiques très modérées. En France, par exemple, plusieurs intellectuels musulmans qui veulent réformer l’Islam ont toujours été silencieux sur la dictature de Ben Ali ou la corruption de la monarchie marocaine.

2) Une erreur opposée et parallèle a été commise par une autre partie de la gauche, de l’extrême gauche et du mouvement libertaire : celle de dénoncer uniquement l’existence de « l’islamophobie » dans le monde et de fermer les yeux devant l’antisémitisme.

On peut en trouver un exemple éclatant dans un article de Shlomo Sand, écrit le 13 janvier 2015, et qui a beaucoup circulé sur les réseaux sociaux. Ce texte réussit l’exploit de ne pas dire un mot sur l’antisémitisme en France et dans le monde. Il n’est nulle part fait mention des victimes juives du supermarché casher et de l’antisémitisme évident des djihadistes français. Pas un mot sur Ilan Halimi longuement torturé puis assassiné parce que juif. Aucune mention des 3 enfants juifs et du professeur tués par Mohammed Merah à Toulouse en 2012. Un oubli révélateur de la myopie de beaucoup de gauchistes ou libertaires. Des terroristes tuent des juifs parce que juifs et la mouvance gauchisto-libertaire proteste SEULEMENT contre l’« islamophobie ».

Ces mêmes militants sont totalement inconséquents parce qu’ils n’hésitent jamais à critiquer les fondamentalistes protestants « pro-sionistes » et le mouvement des colons juifs orthodoxes en Israël. Et que l’on ne vienne pas m’objecter que les protestants américains ou les juifs israéliens ne seraient pas, eux, issus des couches populaires... car c’est malheureusement le cas.

Cette sous-estimation de l’antisémitisme en France, ou ailleurs, et ce refus de critiquer l’islam (tout en jurant, la main sur le cœur, être favorable à sa critique comme à celle de toutes les religions) est généralement justifiée au nom de « l’antisionisme ». Certains militants en viennent même à présenter toutes les religions comme intrinsèquement progressistes, pour défendre les mythes de la théologie de la libération or du féminisme islamiques.

Ces groupes ou ces militants ont tendance à présenter les « sionistes » comme un « lobby » qui contrôlerait les médias français et soutiendrait Sarkozy et Le Pen, car les « sionistes » seraient tous des racistes anti-Arabes et antimusulmans, etc. Cette confusion politique profonde à l’intérieur de la gauche radicale a conduit le NPA à coopérer avec des groupes pro-islamistes lors de la dernière offensive meurtrière israélienne contre Gaza en juillet 2014 et cela a eu des conséquences désastreuses.

La plupart des groupes de gauche et d’extrême gauche ou libertaires sont incapables de combattre en même temps l’antisémitisme et le racisme antimusulmans. Ils sont incapables de critiquer le rôle social et politique conservateur de toutes les religions, y compris l’islam. C’est pourquoi ils n’ont pas pu dénoncer les meurtres commis par les islamistes parisiens sans

– ou bien exagérer l’importance de « l’islamophobie » ;

– ou exagérer le caractère réactionnaire de l’islam (comme si les trois tueurs incarnaient le véritable visage des 3 millions de musulmans français (8) ).

– Quelles seront les conséquences immédiates de ces attaques ?

La première conséquence immédiate a été un lavage de cerveaux à grande échelle organisé par le gouvernement, les politiciens et les médias en faveur de l’efficacité de la police, de la démocratie, des vertus de la République française, de la liberté d’expression, de la civilisation et de l’unité nationale. Le gouvernement socialiste français a appelé tous les partis (à l’exception du Front national) à manifester ensemble pour « défendre la République et la démocratie et pour dénoncer le terrorisme ». De nombreux chefs d’Etat ont défilé le dimanche 11 janvier 2015, juste après la réunion des onze ministres européens de l’Intérieur en vue de « lutter contre le terrorisme » et, sans doute aussi, de limiter encore davantage la liberté de circulation en Europe.

Des centaines de milliers de manifestants, si ce n’est des millions, ont applaudi la police, crié « Je suis flic (9) , je suis Charlie, je suis musulman ») chanté l’hymne national et brandi des drapeaux tricolores.

Hollande et son gouvernement étaient très impopulaires avant ces attentats et ils les ont utilisés pour regagner un peu de popularité [quatre mois plus tard, ils ont évidemment chuté de nouveau dans les sondages et le prétendu « effet 11 janvier » s’est dégonflé aussi vite qu’un soufflé, Y.C.]. Les transports parisiens étaient même gratuits le dimanche 11 janvier du moins... jusqu’à 13h20. Après, les manifestants « républicains » étaient censés payer leur ticket de bus ou de métro – probablement pour prouver leur attachement envers la démocratie bourgeoise et leur respect pour l’Etat capitaliste français.

Il est évident que les socialistes français, avec l’aide de la droite et de l’extrême droite, vont essayer d’imposer de nouvelles lois antiterroristes. Ces attentats meurtriers seront utilisés par le Front national qui veut arrêter l’immigration et priver une partie des Français récemment naturalisés de leur nationalité. Ce parti populiste extrémiste propage des idées racistes au nom de la « liberté d’expression » et de « la laïcité ».

Ces meurtres seront aussi utilisés par des intellectuels qui prétendent que « l’islam est incompatible avec la démocratie », dont les essais et les romans sont très populaires pour le moment en France, et sont souvent invités à la télévision et à la radio. Ils seront également utilisés par tous ceux qui détestent les « Arabes » et dissimulent leur racisme sous une défense trompeuse de la laïcité française, présentée comme « unique au monde ». En général, ces attentats risquent de contribuer à diviser encore davantage les travailleurs et les chômeurs en France selon des lignes de partage religieuses ou « ethniques », et de transformer la société française en une collection de « communautés », religieuses ou pas.

– Quel sera l’impact de la campagne gouvernementale pour l’unité nationale et des manipulations médiatiques de la peur et de l’angoisse après les attentats ?

Il est trop tôt pour en mesurer l’impact à long terme. Néanmoins, si nous examinons des expériences assez similaires qui ont eu lieu dans le passé, jusqu’à maintenant, les campagnes en faveur de l’unité nationale menées par le Parti socialiste n’ont jamais eu d’effet durable : la campagne antiraciste « Touche pas à mon pote » qui commença en 1985 ; la campagne contre le Front national suite à la profanation de tombes juives dans le cimetière de Carpentras en 1990 ; la victoire française lors de la Coupe du monde et la promotion du prétendu modèle d’intégration « Blacks/Blancs/Beurs » en 1998 ; et la campagne anti-Le Pen avant le second tour de l’élection présidentielle qui a conduit la plupart des groupes d’extrême gauche et des partis de gauche à voter pour... Chirac en 2002, aucune de ces mobilisations de masse n’a arrêté la montée du Front national.

Ce qui est plus important pour l’avenir est la réticence de certains musulmans (comme le montrent leurs interviews aux portes des mosquées et des écoles) à soutenir la liberté d’expression de Charlie Hebdo, même s’ils ont été absolument horrifiés par ces meurtres. « Pensez-vous qu’avoir la même couleur de peau et le même nom que le tueur du supermarché casher va m’aider à trouver un emploi, même si je marche durant plusieurs jours ? » a remarqué un jeune musulman malien qui s’appelait... Coulibaly. Cette réticence, tout en étant compréhensible, n’est pas un très bon signe (10) . Elle est peut-être exagérée par les médias et les politiciens, mais n’a pas été niée par les dirigeants religieux musulmans.

Néanmoins, s’il s’agit vraiment d’une tendance significative (ce que j’ignore), cela montre que l’extrême gauche n’a, jusqu’à maintenant, été ni entendue ni comprise par la jeunesse musulmane, probablement parce que sa lutte contre le racisme institutionnel a été fort timide et que sa présence dans les quartiers ouvriers trop faible. Cela nous montre en tout cas que la critique nécessaire de toutes les religions et la défense de l’athéisme et du matérialisme doivent être renouvelées, rajeunies, et fondées sur une compréhension plus profonde de la façon dont les religions, et l’islam en particulier, façonnent les attitudes et les valeurs des croyants.

Si nous laissons l’initiative idéologique aux classes dirigeantes et à leurs leaders d’opinion, les luttes futures seront entravées, ou au moins ralenties, par des divisions ethniques et religieuses croissantes qui empêcheront que des combats politiques communs de tous les exploités soient menés contre les classes dirigeantes.

– Quels ont été les principaux slogans lancés par les partis bourgeois – du Parti socialiste au Front national – face aux événements de janvier ?

Évidemment, ils ont mis en avant « l’unité nationale », ce qui n’a aucun sens dans un pays qui prétend contribuer à la construction d’un Etat fédéral européen. Quoi qu’il en soit, les slogans bourgeois traditionnels « pro-européens » ne peuvent toucher les travailleurs immigrés qui vivent ici, si l’Europe se transforme, comme c’est le cas depuis des années, en une forteresse qui refuse massivement d’accorder l’asile politique aux réfugiés, laisse des dizaines de milliers d’hommes et de femmes mourir dans la Méditerranée, et soutient des régimes politiques corrompus et sanguinaires en Afrique ou au Moyen-Orient.

Dénoncer le « terrorisme » est certes correct, d’un point de vue formel, mais les autorités politiques françaises ne sont pas crédibles quand elles invitent le Premier ministre israélien Netanhanyahou ou les représentants du Qatar à une « marche républicaine » à Paris ; lorsque les hommes d’affaires français vendent massivement des armes et des avions militaires à toutes sortes de régimes non démocratiques et que les gouvernements français maintiennent plus de 10 000 soldats en permanence en Afrique.

Défendre la « liberté d’expression » est un bon slogan, mais il faudrait expliquer quel sens a cette liberté, spécialement aux millions de personnes qui rigolent en visionnant des vidéos racistes de Dieudonné ou applaudissent lors de ses spectacles antisémites. Par exemple, il faudrait expliquer pourquoi il est conforme à la liberté d’expression de poursuivre en justice ce bateleur antisémite ou de mettre en prison un négationniste comme Vincent Reynouard. Personnellement, je ne suis pas en faveur d’une liberté d’expression totale, illimitée, donc je ne défends pas les droits des fascistes et je ne peux que me réjouir lorsque leurs droits sont limités par l’Etat bourgeois. Rappelons que même le gouvernement américain, qui permet aux fascistes et aux nazis de publier tout ce qu’ils veulent et de se réunir librement sur le territoire des Etats-Unis, a critiqué le gouvernement français parce que Charlie Hebdo avait publié des « caricatures de Mahomet » en 2006. La « liberté d’expression » n’est donc pas un slogan miracle et elle possède des significations très différentes, y compris pour la gauche....

En ce qui concerne la dénonciation des « barbares » par de nombreux journalistes, c’est un terme absurde et dangereux. Absurde, parce que, étymologiquement, ce mot désigne des « envahisseurs étrangers » (que dénoncent l’extrême droite européenne et les fascistes). Ce terme est politiquement dangereux, car il présente les « Européens » comme les seuls défenseurs de la civilisation et de la démocratie. Et donc les non-Européens comme des « barbares » ou, au minimum, des êtres humains moins développés, en quelque sorte des déficients mentaux qui n’ont pas été capables d’emprunter tout seuls le chemin lumineux de la civilisation...

Pour en finir avec les slogans lancés par les médias, certains membres du gouvernement socialiste actuel, ainsi que des politiciens de droite et d’extrême droite, ont utilisé la phrase « Nous sommes en guerre », qui est probablement le plus dangereux de tous les concepts propagés dans le sphère publique. (Selon Roger Cuckierman, président du CRIF, le pape François lui aurait même récemment déclaré : « La troisième guerre mondiale a commencé ! ») Le mot « guerre » induit un alignement total des travailleurs sur les positions des autorités de l’Etat, des politiciens et des responsables des forces armées.

« Nous » n’avons certainement pas le même objectif que le Premier ministre socialiste Manuel Valls, qui souhaite « intégrer et transformer les gens en soldats de la République ! » « Nous » n’avons pas oublié à quoi nous ont conduits les guerres du Vietnam, d’Algérie, d’Afghanistan, d’Irak, du Mali, etc., ni à qui elles ont bénéficié. « Nous » connaissons les actes barbares qui ont accompagné toutes ces guerres et « nous » savons comment les armées occidentales ont tué, directement ou indirectement par les conséquences de l’embargo ou des « bavures » dues aux bombardements, des millions de civils ; « nous » n’oublions pas qu’ils n’ont même pas été capables d’instaurer ou de restaurer la démocratie bourgeoise dans ces pays. Nous devons combattre cette offensive idéologique dont les principaux thèmes sont partagés par les « réformistes » de gauche, la droite conservatrice et l’ extrême droite, et les manifestations de dimanche montrent qu’un long et difficile travail nous attend.

Y.C, 13 janvier 2015

Post-scriptum (avril 2015) : Selon deux sociologues (Le Monde, 24 février 2015) qui ont étudié les thèmes des « unes » de Charlie Hebdo : « Sur les 523 “unes” parues au cours des dix dernières années, près des deux tiers (336) concernent la politique. L’actualité économique et sociale vient ensuite (85), puis les personnalités médiatiques du sport et du spectacle (42). La religion n’est le thème que de 7 % des « unes » (38). » On arrive d’ailleurs à la même conclusion en consultant le livre Charlie Hebdo. Les 20 ans, 1999-2012, qui comprend des dessins parus dans l’hebdomadaire en dehors des « unes ».

NOTES

1. Les Indigènes de la République, en la personne de Sadri Khiari, se sont particulièrement distingués par leur mauvaise foi dans leur réponse à Philippe Corcuff.http://oumma.com/Reponse-a-Philippe-Corcuff, mais ils furent loin d’être les seuls à sa cacher la tête dans le sable.

2. Toujours en pointe dans la négation de l’antisémitisme, Mme Bouteldja, porte-parole des Indigènes de la République dans les médias, a évidemment trouvé malin (loi du buzz oblige) d’intituler son article « Moi, Mohammed Merah ». Et le PIR a même recruté l’historien Enzo Traverso pour lui faire dire que Hitler était à la fois antimusulmans, raciste anti-Arabes et hostile aux mouvements nationalistes du Proche et du Moyen-Orient...

On se demande alors pourquoi le mufti de Jérusalem (al-Husseini) fut grassement payé pendant plusieurs années par le Troisième Reich et put intervenir régulièrement dans les programmes de propagande nazie en arabe ; pourquoi le médecin de Hitler fit passer à al-Husseini une visite médicale de six heures pour « prouver » que le dirigeant palestinien appartenait à la « race aryenne » ; pourquoi les nazis arrosèrent généreusement plusieurs mouvements nationalistes arabes pendant la Seconde Guerre mondiale ; pourquoi, après-guerre, des régimes nationalistes arabes comme la Syrie et l’Egypte employèrent tant d’anciens nazis dans leurs officines de propagande, leurs services secrets et dans l’industrie militaire ; pourquoi, al-Husseini, aidé par l’avocat nazi François Genoud (soutien du FLN et de Carlos, ami de Jacques Vergès) tenta pendant des années de récupérer en Suisse des fonds nazis, etc. Ceux qui aiment les contes de fées pour gauchistes islamisto-compatibles se délecteront en écoutant Enzo Traverso :http://www.dailymotion.com/video/xp4jth_pour-lecture-decoloniale-de-la-shoah-enzo-traverso_news.

3. Rappelons qu’il n’existe aucun portrait de Mahomet... Et qu’on ne peut donc « caricaturer » une personne qui n’a jamais été représentée. Ce fait objectif incontestable souligne l’irrationalité des protestations violentes contre ces « dessins », mais aussi et surtout le fossé culturel qui sépare les athées matérialistes des croyants. C’est donc aux athées d’inventer de nouvelles façons d’analyser et critiquer les façons dont les religions influencent, modèlent, les comportements, sans bien sûr abandonner leur anticléricalisme et leur attachement à la critique matérialiste, et sans éprouver la moindre culpabilité à critiquer une religion ou une autre, surtout si elles sont « populaires » – toutes les religions le sont !

4. Mais la base matérielle de cette évolution est la décision de fermer les frontières en 1974, décision qui a provoqué par ricochet un accroissement de l’immigration familiale maghrébine et africaine, immigration composée jusqu’alors en forte partie de célibataires ou d’hommes mariés dont la famille vivait « au pays ». Cette décision a, à son tour, posé les bases de la constitution d’une « communauté » musulmane imaginaire, qui s’est renforcée en raison de la paranoïa antimusulmane dominante. Dominante à la fois pour des raisons franco-françaises (séquelles de la guerre d’Algérie, soutien au gouvernement du FLN contre le FIS, politique de la France vis-à-vis d’Israël et de la Palestine, etc.) mais aussi à cause de la politique extérieure de la République islamique d’Iran, et des interventions françaises, en collaboration ou pas avec les Etats-Unis, dans un certain nombre de pays « musulmans » (Irak, Libye, Syrie, Mali, etc.). Le même processus de formation de « communautés musulmanes » s’est d’ailleurs produit dans toute l’Europe dès que l’immigration familiale a complété l’immigration de travail.

5. De nombreux spécialistes de « l’islamophobie » pensent qu’il faudrait éviter d’utiliser le mot « djihad » ou « islamique » à propos d’al-Quaida ou de Daesh, voire qu’il ne faudrait pas leur reconnaître le statut de « musulmans » et que c’est faire leur jeu que de reprendre les dénominations qu’ils s’attribuent. On remarquera tout d’abord que ces mêmes spécialistes si pointilleux se taisent quand on appelle le Hamas, « Mouvement de résistance islamique »... puisque c’est son nom, ou lorsqu’on parle de la République islamique d’Iran ! Et qu’ils ne mettent pas de guillemets à communistes quand ils parlent des staliniens français ou soviétiques. C’est un peu comme si l’on voulait retirer le qualificatif de « catholique » à l’Inquisition ou à Bruno Gollnish, ou celui de « communistes » aux Khmers rouges ou à Staline... Il existe différents courants dans l’islam, tout comme on trouve différents courants dans l’Eglise catholique et même dans le marxisme. A chacun d’assumer sa filiation idéologique ou alors d’en changer si elle est lui trop compromettante, ou trop lourde à porter...

6. Cf. l’introduction au recueil de textes de L’Encyclopédie anarchiste, « La Raison contre Dieu », éditions Ni patrie ni frontières, 2010.

7. On trouve ce type d’attitude sectaire jusque chez des personnes beaucoup plus radicales sur le plan politique que la gauche ou l’extrême gauche laïco-républicaines.
C’est ainsi qu’un blog (L’herbe entre les pavés), suite aux meurtres des 7-8-janvier 2015, cite cette phrase d’un libre penseur Abul Ala Al-Maari (973-1057), « l’un des plus grands poètes de langue arabe » selon Max Vincent : « Les habitants de la terre se divisent en deux : ceux qui ont un cerveau et pas de religion, et ceux qui ont une religion et pas de cerveau. » Je ne me prononcerai pas sur la qualité de ses poèmes (seuls quelques extraits sont présentés) mais le moins qu’on puisse dire est que ce genre de phrase, écrite il y NEUF siècles, empêche toute discussion actuelle entre athées et croyants....
De même, le blog Non Fides publie un texte intitulé « Vive le blasphème ! » signé par « Les drôles de dames de Charlie ». Les camarades de Non Fides n’ont pas un mot pour critiquer ce texte imbécile qui affirme « si dieu existait il faudrait le détruire » (avec quoi !?) et qui dénonce une « morale religieuse à coups de fusil d’assaut », sans comprendre que ces bouffons, loin d’être des matérialistes athées, ne critiquent qu’une seule religion, l’islam... Défendre le droit au blasphème ne peut se transformer en une INJONCTION imbécile au blasphème, comme si les athées n’étaient capables que d’injurier les croyants et incapables d’avancer des arguments rationnels....

8. Il faut noter que plusieurs otages ont été sauvés, dans le supermarché cascher le 9 janvier, par un travailleur musulman malien qui les a cachés, s’est échappé et a été menotté pendant quatre-vingt-dix minutes par les flics quand il s’est enfui du magasin (les otages n’ont pas voulu le suivre). En 2011, ce jeune homme sage et courageux avait mené une lutte pour ses droits à rester en France avec le soutien du réseau RESF et il a obtenu la nationalité française suite à son action en janvier 2015.

9. Il est intéressant de noter aujourd’hui l’étonnement de certains anarchistes qui, avant la manifestation orchestrée du dimanche 11 janvier, n’hésitaient pas à écrire « un bon flic est un flic mort » ou les « flics ne sont pas vraiment des êtres humains ». Soudain les mêmes « radicaux » découvrent avec stupeur qu’il existe un énorme fossé entre leur vision de la police et sa perception par des millions de manifestants.
De là à ce qu’ils crient à la montée du fascisme, il n’y a qu’un pas que certains ont bien sûr franchi allégrement. Il devrait pourtant être évident qu’une révolution sociale ne pourra se produire que si la majorité des membres des forces de répression prennent le parti des exploités. Ce qui sera très difficile si nous considérons tous les flics et les soldats comme des individus n’appartenant pas à l’espèce humaine. Signalons aussi que d’autres radicaux, ou parfois les mêmes, se sont bêtement réjoui du peu d’immigrés ou d’enfants d’immigrés des quartiers populaires dans les manifestations. Pas sûr, malgré le caractère citoyenniste de la manifestation du 11 janvier 2015, que cela soit un bon signe ; en tout cas, si elle est avérée, une telle abstention massive n’a certainement eu aucun caractère positif lors des manifestations spontanées du 7 janvier à la République ou des 9 et 10 janvier 2015 près de l’hyper casher.

10. On a pu noter la même réticence, en Grande-Bretagne, après les attentats du 11 septembre 2001 à New York et ceux de 2005 dans le métro de Londres, cf. Olivier Esteves, De l’invisibilité à l’islamophobie. Les musulmans britanniques 1945-2010, Presses de Sciences Po, 2011. Se contenter d’affirmer, comme ce sociologue ou d’autres spécialistes de « l’islamophobie », que les musulmans sont dégoûtés par le parti-pris « islamophobe » adopté par les médias et les mensonges éhontés qu’ils diffusent (comme, par exemple, sur les armes de destruction massive de Saddam Hussein à partir de septembre 2002) lorsqu’ils traitent des conflits ou des interventions en Irak, en Afghanistan, en Palestine ou en Syrie et que c’est la raison pour laquelle les musulmans acceptent plus facilement les versions complotistes diffusées par les réseaux sociaux, est un peu court. En effet, le complotisme est très présent aussi à l’extrême gauche et dans les milieux altermondialistes occidentaux, tout en ayant droit de cité dans les grands médias du Proche-Orient, du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord. Ce sur quoi il faudrait plutôt s’interroger, c’est sur la puissance des idéologies identitaires dans le monde occidental, identitarisme facilité par le multiculturalisme initié par la gauche, et les études postcoloniales et subalternes. Ce développement de l’identitarisme de gauche, destiné à nier les identités de classe, est parallèle à celui, plus traditionnel, des partis de droite et d’extrême droite, depuis une quarant

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(Il nous a semblé intéressant de traduire cet article dont nous partageons l’essentiel de l’analyse générale même si nous partageons pas l’optimisme de l’auteur sur la lucidité et la clarté politiques de l’équipe de Charlie Hebdo. A ce sujet on pourra lire : « Charlie Hebdo les musulmans et la liberté d’expression : faux débats et vraies question » (2012) – http://www.mondialisme.org/spip.php?article1884 – et « D’une authentique émotion de masse à une manipulation politique » (2015) –http://www.mondialisme.org/spip.php?article2287, Y.C. Ni patrie ni frontières)

« Tout meurtre commis en réaction à une insulte, quelle que soit sa grossièreté, doit être condamné sans équivoque. Voilà pourquoi ce qui est arrivé à Paris ne peut être toléré. Mais nous ne devrions pas non plus tolérer le genre d’intolérance qui a provoqué cette réaction violente. » (Bill Donohue (2) , Catholic League)

« Je pense qu’il existe une différence essentielle entre, d’un côté, la solidarité avec les journalistes qui ont été attaqués, et le refus d’admettre l’idée que ces journalistes auraient été en quelque sorte des “cibles légitimes”, et, de l’autre, la solidarité avec ce qui est une publication ouvertement raciste. » (Richard Seymour (3) , blog Lenin’s Tomb)

En plaçant ces deux citations en exergue de cet article, je ne souhaite nullement créer un amalgame entre Donahue et Seymour. Il n’y a aucune raison de croire, par exemple, que Seymour se serait solidarisé avec la Catholic League américaine pour qui la photographie d’Andres Serrano « Piss Christ (4) » ne doit plus être exposée en public. Je n’imagine pas non plus que Seymour puisse tresser des lauriers à ceux qui ont vandalisé cette photo à la National Gallery de Victoria, en Australie. Et si des employés de cette galerie avaient été assassinés, Seymour n’aurait certainement pas fouillé dans l’histoire de la National Gallery (en supposant que, pour la commodité de mon raisonnement, une telle découverte soit possible) pour prouver que ce musée avait une longue tradition anticatholique et qu’il fallait donc « contextualiser » le meurtre de ces employés d’une institution « papophobe ». Il n’aurait pas exigé des critiques du pape qu’ils s’autocensurent désormais de façon à ne pas donner de prétextes au terrorisme [catholique] et à prouver qu’ils n’avaient que de bonnes intentions envers les catholiques. Et il en serait certainement allé de même avec tous les Seymour de gauche ou d’extrême gauche.

Donc, je ne suggère pas que des militants de gauche ou d’extrême gauche auraient adopté de telles attitudes face à des actes terroristes commis par des catholiques. Mais je me demande pourquoi des pans entiers de la gauche et de l’extrême gauche défendent des valeurs républicaines, révolutionnaires, laïques, pourquoi ils luttent pour l’égalité des sexes, l’internationalisme de la classe ouvrière et une démocratie cohérente sur toutes les questions... sauf par rapport à une seule forme de cléricalisme autoritaire. Lorsque l’Eglise catholique, qui défend des positions politiques beaucoup moins extrémistes que les islamistes, a poursuivi en justice quinze fois Charlie Hebdo, la gauche et l’extrême gauche ont-elles exprimé la moindre sympathie envers l’Église catholique ?

Au fond, la discussion ne porte pas du tout sur la « liberté d’expression » ou l’adoption de lois contre le blasphème, qui ne sont que des paravents derrière lesquels se dissimulent des questions politiques plus profondes, plus fondamentales. Il faut donc plutôt nous demander comment l’islamisme a pu devenir une ligne de démarcation au sein de la gauche et de l’extrême gauche. Pourquoi l’islamisme pousse-t-il des militants défendant des positions plutôt sensées dans d’autres domaines à s’aligner, sur une question, UNE SEULE, sur les positions défendues par les partisans d’une idéologie médiévale et obscurantiste qui vivent parmi nous ?

Je peux comprendre pourquoi certaines personnes refusent de reprendre à leur compte le slogan « Je Suis Charlie ». Beaucoup de militants d’extrême gauche américains (et sans doute aussi britanniques) ne connaissent pas bien Charlie Hebdo. Pourtant, ceux qui refusent de prendre parti savent que Charlie Hebdo fait partie d’un courant républicain de gauche, anti-impérialiste, opposé aux politiques d’austérité, favorable aux immigrés, bien que les positions politiques spécifiques de cet hebdomadaire restent largement inconnues, voire même énigmatiques à leurs yeux. Je peux comprendre cette attitude, tant qu’elle ne va plus loin. Mais, à l’âge de l’Internet, cette position me semble plutôt timorée.

Supposons par exemple, que des militants du Revolutionary Communist Party (5) , ou du Workers World Party (6) , soient attaqués par des terroristes. Je doute que moi ou beaucoup de gens aux Etats-Unis déclareraient « Je suis le Revolutionary Communist Party » ou « Je suis le Workers World Party ». Dans un tel cas, nous montrerions notre solidarité humaine vis-à-vis des victimes innocentes d’un massacre absurde, mais nous ne donnerions certainement pas un chèque en blanc, et n’exprimerions pas une solidarité totale avec ces organisations, en criant des slogans favorables à ces groupes staliniens. En général, d’ailleurs, il ne vient à l’idée d’aucun militant de gauche ou d’extrême gauche de manifester une solidarité inconditionnelle à l’égard d’une publication dont il n’a jamais entendu parler... ou dont il ne veut pas connaître le contenu.

La prudence sur de telles questions s’inspire parfois de principes politiques respectables ; mais elle peut aussi être une façon commode d’esquiver un problème politique.

Car, soit dit en passant, il est quand même fascinant de voir des militants invoquer la prudence pour ne pas exprimer leur solidarité vis-à-vis de Charlie Hebdo, alors qu’ils ont abandonné depuis longtemps tout scrupule politique face aux mouvements islamiques de résistance. Ce sont les mêmes qui crient, lors des manifestations contre telle ou telle agression israélienne, des slogans comme : « Nous sommes tous le Hezbollah », « Nous sommes tous le Hamas », « Nous sommes tous des Libanais » ou « Nous sommes tous des Palestiniens ». Même s’ils connaissent les positions réactionnaires défendues par les islamistes, beaucoup de ces gauchistes, apparemment très pointilleux sur les principes, préfèrent s’abstenir à propos de Charlie Hebdo – qu’ils ne connaissent pas, disent-ils –, tout en s’enthousiasmant pour une alliance rouge-brune (entre l’extrême gauche et les islamistes) contre l’impérialisme. Ils dressent peut-être encore aujourd’hui une ligne Maginot contre l’Etat islamique, Boko Haram et Al-Qaïda, mais cette ligne pourrait être franchie, si de discrètes excuses pour les actions du Front al-Nusra, ou une certaine empathie pour les talibans ou l’armée du Mahdi s’avéraient leur être favorable.

Ces affinités avec le cléricalisme signifient qu’une régression fondamentale s’est opérée dans l’analyse politique de la gauche et de l’extrême gauche. Pour ce faire, certains militants ont amalgamé une idéologie réactionnaire – l’islamisme – à une religion qu’ils ont ensuite assimilée à une race. Ils ont même récemment suggéré que Charlie Hebdo était l’équivalent de Der Stürmer (7) parce que « l’islamophobie est le nouvel antisémitisme ». Ils ont transformé l’opposition au clérico-fascisme (8) en une opposition à la religion musulmane dont les symboles ont été politiquement appropriés par le fascisme islamiste (tout comme le fascisme espagnol et les fascismes d’Europe centrale se sont approprié autrefois l’imagerie catholique). Ces militants ont ensuite transformé cette opposition au clérico-fascisme [islamiste en une hostilité globale vis-à-vis de la communauté spirituelle musulmane qui a donné naissance à ces symboles, communauté de croyants que ces militants d’extrême gauche ont enfin transformé en une « race » victime d’une hostilité particulière.

Au terme de ce processus, il n’y avait plus qu’un tout petit pas à franchir pour assimiler tout rejet du fondamentalisme religieux et de son expression la plus extrême, le clérico-fascisme, à une forme de « racisme dissimulé ». Les Pakistanais, les Marocains, les Algériens, les Turcs, les Albanais, les Kurdes, les Azéris, les Tchétchènes, etc., sont alors tous devenus, pour les partisans de cette théorie, une seule nation, une seule race, qui s’identifie avec une seule perspective politique et religieuse. L’extrême gauche, qui prône la solidarité internationale, voudrait désormais nous faire avaler le breuvage traditionnel empoisonné forgé par les xénophobes de droite et les populistes nationalistes. Si autrefois le rejet du nationalisme faisait partie intégrante des principes des révolutionnaires, ceux-ci nous exhortent désormais à tout simplement adopter, en les inversant, les conclusions réactionnaires de la droite,.

Le fascisme dans le tiers monde prospère en pillant les griefs politiques avancés par la gauche : contre l’occupation étrangère, contre le pillage des ressources nationales et contre la trahison des intérêts d’un pays par les élites dirigeantes compradores, soumises à l’impérialisme. Mais le fascisme dans le tiers monde s’oppose aussi de façon véhémente et violente à la gauche, parce que le socialisme donne la priorité aux intérêts de la classe ouvrière par rapport à la cause de l’unité nationale et parce que tous les révolutionnaires de gauche défendent la laïcité et la démocratie contre les traditions du patrimoine national les plus répandues. Le socialisme renverse les traditions et les hiérarchies locales, y compris, plus précisément, les responsables religieux privilégiés qui s’associent à ces hiérarchies. En un mot, la gauche divise. Elle sème perpétuellement la discorde politique et sociale. Faisant écho à des thèmes post-modernes, la réaction islamiste présente la gauche comme une sorte de virus culturel extérieur introduit par l’Occident afin de saper la volonté nationale de résister à la domination impérialiste. La gauche est méprisée par les islamistes parce qu’elle serait insuffisamment anti-impérialiste et ne serait pas authentiquement nationaliste.

Paradoxalement, lorsque certains militants puisent dans le répertoire post-moderne pour dénoncer le prétendu « impérialisme culturel » de la gauche, ils en viennent à défendre une forme d’essentialisation orientaliste – et islamistophile. Les gauchistes hostiles à Charlie Hebdo connaissent « la mentalité musulmane » tout aussi sûrement que les sociologues impérialistes prétendaient autrefois connaître la « mentalité arabe », la « sensibilité asiatique » et la « vision africaine du monde ». Seymour et ses amis nous assurent avec condescendance, en mobilisant leur science de la dialectique, que « les musulmans » seraient tous offensés par les plaisanteries scabreuses lancées par Charlie Hebdo contre la façon dont les enseignements de Mahomet sont détournés par les partisans du djihadisme politique et certains saltimbanques religieux. Et pour qu’il n’y ait pas de doute à ce sujet, ils proclament que, eux, contrairement à la clique de racistes inconscients qui affirment « Je Suis Charlie », se tiennent vaillamment aux côtés des opprimés. Ils nous assurent que les opprimés sont les nouveaux Français, que les nouveaux Français sont tous musulmans et que les musulmans sont tous fondamentalistes. En effet, depuis la guerre israélo-arabe de 1967 et la révolution iranienne de 1979 « la forme ascendante de la résistance politique [serait] incarnée » par « diverses variantes de l’islamisme » (Unhitched : The Trial of Christopher Hitchens, p. 57). Tourner en dérision le djihadisme ce serait donc soutenir l’impérialisme et le racisme, et dissimuler ces positions inadmissibles sous le manteau de la défense de la liberté d’expression et de la laïcité .

Déplorer poliment les assassinats des dessinateurs de Charlie Hebdo ne pourrait se faire, semble-t-il, que de façon marginale. Pourquoi ? Serait-ce parce que cela risquerait de déclencher, en retour, une réaction prévisible de la droite contre les musulmans ? Mais, dans ce cas, pourquoi ne pas invoquer les objections et les mises en garde classiques des marxistes contre le terrorisme individuel, tout en proclamant fermement sa « solidarité antiraciste » avec la « politique de résistance » des meurtriers de Charlie Hebdo ? Après tout, Trotsky ne défendit-il pas Herschel Grynszpan, qui, en 1938, assassina un diplomate nazi à Paris, en sachant parfaitement que son acte allait intensifier les attaques contre les Juifs ? Une telle solidarité avec les djihadistes de Paris offrirait, au moins, une réponse politique cohérente. Stupide, fausse et répugnante ... mais politiquement cohérente.

Ce pourrissement de la réflexion politique commence par une ignorance et une arrogance culturelle savamment calculées, se poursuit par une manœuvre pour ne pas prendre parti et se termine par la trahison.

Comment un militant de gauche peut-il interpréter des dessins qui lui semblent politiquement insultants sans tenir compte du contexte dans lequel ceux-ci ont été produits ? Personne ne doute de l’orientation « libérale », respectable du magazine New Yorker. En juillet 2008, cette publication présenta en « une » un dessin représentant Michelle Obama, avec une coiffure afro, un fusil et des vêtements militaires et Barack Obama vêtu d’un kamis musulman et portant un turban, tous deux entrechoquant leurs poings, tandis qu’un drapeau américain brûlait dans leur cheminée [et qu’un portrait de Ben Laden était accroché au mur ; on trouvera ce dessin sur la notice de Wikipedia en anglais consacrée au New Yorker, NdT]. Cette publication provoqua un contrecoup totalement insensé, tout aussi incendiaire et irresponsable. D’un autre côté, toute personne dotée d’une cerveau en bon état de fonctionnement avait compris, à l’époque, qu’il ne s’agissait pas d’une prise de position éditoriale du New Yorker contre Obama, mais d’une parodie de la propagande hystérique diffusée par le Tea Party et Fox News. Bien sûr, nous gauchistes américains et britanniques, nous considérons pleinement qualifiés pour reconnaître une mauvaise satire lorsqu’elle émane de la fraction « libérale » de notre classe dominante. Comme nous sommes intelligents !

Mais que savons-nous de la tradition française ? Comment déterminer avec certitude si cette couverture incendiaire de Charlie Hebdo qui affirme : « Les esclaves sexuelles de Boko Haram en colère : Touchez pas à nos allocs » et représente des femmes enceintes, exprime – ou pas – le racisme de Charlie Hebdo ? Ce dessin n’est pas paru dans le New Yorker et nous n’avons donc aucun autre cadre de référence que celui offert par cette petite partie de notre matière grise dont nous préférons réserver l’usage... pour une utilisation ultérieure.

Charlie Hebdo cherchait à ridiculiser l’islam jusqu’à ce que « l’islam soit aussi banalisé que le catholicisme (9) », c’est-à-dire que jusqu’à ce que l’islam soit pleinement accepté comme étant un élément aussi authentique, obscène et rétrograde du caractère national français que le christianisme. Pas plus, mais pas moins. « 100 coups de fouet si vous n’êtes pas morts de rire », comme le proclamait une couverture de Charlie Hebdo (10) qui visait autant les fanfarons djihadistes actuels que les épouvantails islamiques comiquement dégonflés du Front national.

La fracture provoquée par les assassinats de Charlie Hebdo souligne de façon saisissante la division croissante apparue entre deux tendances de la gauche radicale. La tendance hostile à Charlie Hebdo, en accordant aux islamistes le droit et la légitimité morale de se sentir offensés, leur a également offert un alibi « antiraciste » et de « gauche » pour réagir contre ces offenses. Et ce faisant, elle a rejeté et abandonné les laïcs, les homosexuels, les féministes, les révolutionnaires et les démocrates qui militent au sein de ces communautés minoritaires en Occident et dans les nations dont ils ont émigré. Une fraction de la gauche radicale a modifié ses calculs tactiques pour pouvoir accueillir l’hypothèse nationaliste selon laquelle les musulmans les plus politiquement actifs défendent, et défendront dans un avenir prévisible, des conceptions sociales réactionnaires, deviendront des clérico-fascistes, et constituent donc la force la plus prometteuse en fonction de laquelle toute alliance anti-impérialiste significative doit être conçue. Le regretté Chris Harman, du Socialist Workers Party britannique, a formulé explicitement cette idée : « Sur certaines questions nous serons du même côté que les islamistes contre l’impérialisme et contre l’Etat. C’était le cas, par exemple, dans un grand nombre de pays lors de la seconde guerre du Golfe. Ce devrait être le cas dans des pays comme la France ou la Grande Bretagne lorsqu’il s’agit de combattre le racisme. Là où les islamistes sont dans l’opposition, notre règle de conduite doit être : “ avec les islamistes parfois, avec l’Etat jamais ”. » (Le Prophète et le prolétariat, automne 1994,https://www.marxists.org/francais/harman/1994/00/prophet.htm).

Un tel raisonnement exclut la possibilité de lutter de façon déterminée à la fois contre l’impérialisme et contre le cléricalisme autoritaire. Au départ cette position se présente justement comme un simple « changement de vitesse », une petite concession à la « réalité », puis elle se transforme en une stratégie alternative qui s’adapte à cette réalité. Elle s’explique par la profonde démoralisation ressentie dans le monde arabe face à l’effondrement du mouvement ouvrier et du projet socialiste. Mais ses répercussions sont profondes. Car cette alliance « rouge-brune » entre une partie de la gauche radicale et les cléricaux-fascistes rompt efficacement le lien traditionnel entre les anti-impérialistes des métropoles [occidentales] et nos compatriotes du tiers-monde qui luttent, nos alliés et camarades qui veulent élargir et compléter la transformation socialiste à l’échelle mondiale en se fondant sur des valeurs démocratiques et des idéaux révolutionnaires communs. Cette alliance avec la réaction, proposée par un courant de la gauche radicale, constitue une attaque préventive contre la capacité future des révolutionnaires arabes de se regrouper et de reprendre leur combat pour le socialisme.

À la base, cette alliance est également malhonnête, et, plus important encore, nationaliste. Le calcul et le raisonnement qui l’inspirent pourrait être formulé en ces termes : « Chaque coup contre l’impérialisme, quelle qu’en soit la source et quelles que soient ses conséquences internes pour les nations arabes et musulmanes, représente aussi un coup contre le capitalisme global du Nord. Il renforce ainsi nos propres perspectives de transformation sociale et de libération en Occident. Personne ne peut nous accuser d’abandonner les victimes de l’impérialisme entre les mains des partisans du cléricalisme autoritaire. Au contraire, nous exprimons ainsi notre profond respect pour leur identité et les choix politiques déterminés par cette identité. Charlie Hebdo est raciste parce qu’il ne soutient pas la politique effectivement ascendante de l’anti-impérialisme, politique choisie par les victimes de l’impérialisme. »

Plutôt que de lier nos destins, ce mouvement rouge-brun accepte que l’humanité se divise en deux zones : ici, en Occident, nous pouvons lutter pour l’émancipation de l’exploitation et de l’oppression ; là-bas, nous devons accepter la domination d’une oumma réactionnaire effrayée par les impulsions libératrices de la révolution et des bouleversements sociaux.

Pire encore, ce mouvement subordonne notre émancipation du capitalisme à leur asservissement au cléricalisme réactionnaire.

Barry Finger est un militant de la gauche radicale qui vit à New York, il est membre du comité de rédaction de la revue New Politics. On pourra lire un certain nombre de ses articles sur son blog : http://newpol.org/blog/17

NOTES DU TRADUCTEUR

1. Le titre original anglais était « Charlie Hebdo et la politique de l’anti-impérialisme » [http://www.workersliberty.org/node/24665 ] ; je me suis permis de le changer pour être plus fidèle au contenu de l’article lui-même. Liberal en anglais signifie souvent de gauche, au sens réformiste ; left est ambivalent et peut désigner la gauche et/ou l’extrême gauche ; quant à socialist il est souvent, mais pas toujours, synonyme de révolutionnaire, d’où des ambiguïtés pas toujours faciles à éviter dans la traduction de ce texte. YC, Ni patrie ni frontières.

2. Bill Donahue, sociologue et militant né en 1947, président de la Catholic League depuis 1993. Il mène campagne contre la « diffamation » et les « discriminations » dont seraient victimes les catholiques et le catholicisme. Il a déclaré le jour même des assassinats de Charlie Hebdo : « Ce qui unit les musulmans dans leur colère contre Charlie Hebdo c’est la façon vulgaire dont Mahomet a été représenté dans cette publication. Ils protestent contre le fait qu’ils sont délibérément insultés depuis des années. Sur ce point, je suis totalement en accord avec eux (...). Stephane Charbonnier, le rédacteur en chef, a été tué aujourd’hui. Il est dommage qu’il n’ait pas compris le rôle qu’il a joué dans sa mort tragique. En 2012, lorsqu’on lui demanda pourquoi il insultait les musulmans, il avait répondu : “ Mahomet n’est pas sacré pour moi. ” [En fait la citation complète est : « Mahomet n’est pas sacré pour moi. Je ne blâme pas les musulmans de ne pas rire de nos dessins. J’obéis à la loi française. Je n’obéis pas à la loi islamique. », NdT.] S’il n’avait pas fait preuve d’autant de narcissisme, il serait peut être encore en vie. Mahomet n’est pas sacré pour moi non plus, mais il ne me viendrait jamais à l’idée d’insulter délibérément les musulmans en salissant leur prophète. » On ne s’étonnera pas qu’un tel individu, grand partisan de « l’autocensure » responsable, ait déclaré que « Hollywood est contrôlé par des Juifs laïques qui haïssent le christianisme en général et le catholicisme en particulier » et critiqué les créateurs du feuilleton satirique « South Park » parce qu’ils acceptèrent en 2006 de supprimer une représentation de Mahomet dans cette série de dessins animés corrosifs.

3. Richard Seymour, né en 1997, en Irlande du nord, ex-militant du SWP britannique et journaliste marxiste très présent dans les médias officiels (NdT).

4. Cette photo représente un crucifix plongé dans un bocal d’urine et fut exposée à Avignon en France, en 2010/2011. En avril 2011, des mouvements catholiques intégristes proches de l’extrême droite lancèrent une campagne contre cette œuvre, avec le soutien de l’archevêque d’Avignon et de trois députés UMP ; un millier de personnes manifestèrent et Piss Christ fut vandalisé par des militants qui agressèrent à cette occasion plusieurs gardiens qui étaient intervenus (NdT)..

5. RCP : cette organisation maoïste fut créée en 1975 par Bob Avakian et est l’un des nombreux groupes issus du SDS américain, lui-même mouvement étudiant de masse (100 000 membres en 1968) à la fois hostile à la guerre du Vietnam, favorable au mouvement des droits civiques et partisan de l’action directe. Après la dissolution du SDS en 1969, plusieurs groupes d’extrême gauche (surtout maoïstes) puisèrent dans cette mouvance et de nombreuses féministes firent également leurs premières armes dans le SDS (NdT)..

6. Workers World Party, groupe maoïste fondé en 1959, suite à une scission dans le SWP américain (trotskiste) et qui soutient la Corée du Nord avec ferveur (NdT)..

7. L’un des précurseurs de cette tentative d’amalgame très répandu dans les médias anglosaxons aujourd’hui est sans doute Alain Gresh, auteur d’un article paru en 2012 dans Le Monde Diplomatique où il se demandait benoîtement qu’aurait-on pensé d’un journal satirique allemand, de gauche, antiraciste, qui se serait moqué des juifs sous la république de Weimar (cf. à ce propos la note 1 de ce textehttp://www.mondialisme.org/spip.php?article2290). Louis Aliot, député du Front national, s’indigna d’ailleurs que l’enterrement de Charb ait été retransmis sur BFM TV en ces termes : « Est-ce que vous imaginez l’inverse ? À la télévision, un enterrement avec des chants nazis, des drapeaux nazis, des anciens nazis ? Parce que moi, dans mon esprit, je ne fais pas la différence entre l’un et l’autre. » Une très symbolique et inquiétante convergence d’« analyses »... (NdT)..

8. Contrairement à une légende tenace chez beaucoup de gauchistes, cette expression ne vient pas des néoconservateurs américains ou des partisans du conflit ou de la guerre des civilisations, mais des spécialistes universitaires de l’Italie mussolinienne, du Portugal salazariste et de l’Espagne franquiste et elle est née dans les années 20 (raison pour laquelle, sans doute, elle fut utilisée par le trotskiste Tony Cliff à propos des Frères musulmans dans la revue officielle de la Quatrième internationale en 1946). Après, la question de savoir si elle s’applique au djihadisme internationaliste actuel est un autre problème... (NdT).

9. Selon Charb, cité dans l’article intitulé « A Charlie Hebdo, on n’a “pas l’impression d’égorger quelqu’un avec un feutre” », Le Monde, 20 septembre 2012, NdT.

10. En novembre 2011, suite à l’incendie des locaux du journal, NdT.

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