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Publié par Patrick Granet

Ébauche sur le prolétariat du 21eme siecle

Pour parler de précarité et de chômage, il est nécessaire de comprendre ce qu’est la classe ouvrière (travailleurs-euses de tous secteurs confondus), et les nouvelles dynamiques de la crise. Il nous semble également nécessaire de comprendre la relation qui existe entre précarité et crise, à l’intérieur de la lutte de classe. Et comprendre la crise ne veut pas dire attendre sagement l’effondrement du capitalisme, mais analyser à quel moment ce système est le plus faible pour que nous puissions agir [1].

LA CRISE - Il existe une différence profonde entre les vieilles crises de surproduction incontrôlables, mais desquelles le capitalisme encore jeune pouvait se sortir en renouvelant son fonctionnement, et la crise actuelle, qui surgit dans un vieil organisme, rongé par des décennies de parasitisme financier exacerbé ces derniers temps. Les scénarios qui essaient de prévoir le futur n’indiquent aucune reprise, et nous assistons même plutôt à une détérioration continue de l’économie mondiale qui a repris la voie qui l’avait conduite à l’effondrement de la finance et de la production en 2007-2009, avec aujourd’hui, en plus, des conséquences aggravantes : hausse des prix des matières premières (en premier lieu la hausse du pétrole), ralentissement de la locomotive asiatique et difficultés de nombreux États européens à soutenir les niveaux d’endettement public.

LE TRAVAIL - De façon générale, les travailleurs peuvent se diviser en trois catégories :

— Les travailleurs-euses directement producteur-trice-s de plus-value, sous la forme de marchandises physiques et de services productifs (ouvrie-è-r-e-s industriels, technicien-ne-s industriels, salarié-e-s agricoles, etc.) ;

— Les travailleurs-euses indirectement producteur-trice-s qui se trouvent dans la sphère de la circulation de la valeur (administration, services sociaux, etc.) ;

— Les travailleurs-euses de contrôle : police, instances religieuses, idéologues, politiques, etc. Cette division est à considérer comme étant une part indissoluble du capital, dans la mesure où elle est indispensable à ses besoins reproductifs.

LES ZOMBIES - La catégorie des « chômeurs-euses », quant à elle, est ambiguë ; nous préférons la définition « d’armée industrielle de réserve », terme qui rend cette catégorie moins passive et moins figée [2]. On assiste aujourd’hui à une expansion de cette catégorie d’un point de vue quantitatif, et elle touche maintenant les trois formes de travail décrites ci-dessus ; l’expansion est donc aussi qualitative. Ce phénomène est dû à la crise et aux nouvelles formes de production flexible, pas seulement à cause du développement des machines et de la concurrence entre travailleurs imposée par les patron-e-s, mais à cause aussi de la valorisation [3] insuffisante qui fait que les travailleurs-euses sont exclu-e-s de l’accumulation capitaliste. Pris comme un tout, les mouvements généraux des salaires sont exclusivement régulés par la dilatation et la contraction de l’armée industrielle de réserve, et celles-ci correspondent à des changements périodiques du cycle industriel. Ils ne sont, par conséquent, pas déterminés par les variations du nombre absolu de la population active, mais par les proportions variables dans laquelle la classe ouvrière est divisée en armée active et de réserve, par l’augmentation ou la diminution de la quantité relative de l’excédent de population, selon qu’elle soit tour à tour intégrée, ou libérée.

Marx appelait « lumpenprolétariat » une frange de la population ouvrière qui ne se soumettait pas au mécanisme productif capitaliste et qui, pour lui échapper et subsister, recourait au vol, ou à divers trafics. En quelque sorte, cette couche de population apparaît à l’aube du capitalisme, pour constituer ensuite une partie de l’armée de réserve. Durant cette période, le lumpenprolétariat pouvait être attiré soit par la classe dominante, soit par le prolétariat lui-même. Cependant, en échappant à l’unification de classe, en faisant obstacle à la « généralisation du salariat », il constituait potentiellement une couche réactionnaire (voir ce que dit Marx au sujet des Lazzaroni qui écrasèrent la révolution napolitaine). Il faut ajouter que les différents discours dirigés contre le lumpenprolétariat furent la plupart du temps inspirés par une morale du travail encore plus ignoble que l’existence même de cette population ; d’autant plus ignoble que la morale a pour présupposé l’oubli total des causes de l’ignominie humaine [4]. À l’heure actuelle, la morale du travail a perdu ses justifications, et parler de lumpenprolétariat n’a plus de sens, il vaut mieux parler d’étendue de l’armée industrielle de réserve, ou d’une économie pseudo-criminelle qui se greffe sur l’économie « réelle ».

La crise actuelle a engendré une étendue de ce « lumpenproletariat », qui couvre aujourd’hui un champ beaucoup plus large que celui décrit par Marx. Les aller-retours, de nos jours, entre formation, travail et chômage sont continus. Un manœuvre du bâtiment travaillera le week-end au noir pour servir dans un restaurant, puis vendra des cigarettes de contrebande sur les marchés. Une jeune femme avec une formation d’esthéticienne sera successivement caissière, hôtesse d’accueil, chômeuse et femme de chambre. Il devient impossible de s’identifier à une catégorie, une classe de travailleurs-euses fixe et stable. Les ouvrie-è-r-e-s sont menacé-e-s, tôt ou tard, d’être exclus des processus de production et donc, étant donné la domination du capital dans nos sociétés, de perdre toute possibilité de vivre. Ils/elles ne peuvent survivre qu’en recourant à des expédients, à l’intérieur de l’accumulation flexible, dans un cycle productif marqué par une haute flexibilité productive et une précarité contractuelle.

Plus précisément, une fois expulsé-e-s du processus de production ou, dans le cas des jeunes, sans avoir eu la possibilité d’y entrer, deux attitudes s’offrent à eux/elles : soit réclamer le plein emploi et le droit au travail, donc revendiquer le maintien du capitalisme (depuis Keynes, c’est là que réside le rêve de tous les capitalistes gestionnaires qui ont remplacé les économistes, car il n’y a plus d’économie politique) ; soit rejeter la société en la détruisant, en refusant le travail en tant que possibilité de survie, où ce rejet ne veut pas dire abandonner la sphère du capital, mais simplement augmenter le nombre des travailleurs-euses flexibles. Le résultat est le même, mais les chemins pour y arriver diffèrent.

C’est pour ces raisons que nous parlons d’une nouvelle composition de classe :le Zombie Prolétaire Moderne, corvéable à merci, au teint gris et au corps meurtri, sans langage, potentiellement violent envers les êtres humains et se nourrissant directement sur une société censément saine. À l’inverse des vampires ou des momies, de lignées aristocratiques, les zombies, réputés sans conscience ni humanité, représentent la part exclue de la société, seulement capable de destruction aveugle. C’est le capital stagnant et parasite qui produit lui-même la dé-intégration, et qui favorise le développement de ce prolétariat zombifié.

Ce processus, transposé par exemple à l’échelle de la ville, s’appelle gentrification, une ville assainie et militarisée pour les riches, et une zone péri-urbaine indéfinie pour le reste de la population. Le nihilisme social qui s’empare de beaucoup de prolétaires reflète le vide existant dans la société, la disparition de l’ancienne classe ouvrière et les balbutiements de la classe universelle qui commence à englober les nouvelles classes moyennes par leur prolétarisation. Théoriser ce lumpenprolétariat reviendrait à nier le phénomène en tant que généralité et à le confiner à la périphérie de la société afin de pouvoir tranquillement exalter la figure du/ de (la) prolétaire-travailleur-euse, entendu dans son sens classique.

Heureusement, dans la culture vaudou haïtienne, le zombie trouve aussi la vie dans la mort, comme rébellion et affranchissement de l’esclavage. Les prolétaires qui luttent de façon directe, permettent, par une destruction soi-disant aveugle, l’avènement d’une conscience. Exalter ces luttes en tant que telles conduirait évidemment à une mythification de la violence et de la terreur, alors qu’il est indéniable que le communisme ne peut se développer sans un éveil simultané des consciences.

Le nouveau prolétariat zombie est aujourd’hui l’armée industrielle de réserve, représentée par le/la travailleur-euse précaire moderne, un-e nouveau/nouvelle travailleur-euse collectif-ve potentiel, dans une production flexible et mondiale. Nous ne savons pas quelles formes de lutte utiliseront les zombies pour s’affranchir du nouvel esclavage, mais nous sommes sûrs que le processus de dé-intégration de la société, produit par le capitalisme, remettra la lutte des classes au centre de la partie.

Groupe de discussion Marseille-ZOMBI

[1] M. Roelandts, Dynamiques, contradictions et crises du capitalisme, Contradictions, 2010, Belgique.

[2] Marx distinguait trois formes de l’armée industrielle de réserve : flottante, latente et stagnante. Chap. 23. Le Capital, 1.

— La partie flottante se réfère aux chômeurs temporaires, vieux travailleurs expulsés du processus de production, liés par l’organisation du travail aux vieilles concentrations industrielles.

— La partie latente se compose du segment de la population qui n’est pas encore pleinement intégré dans la production capitaliste, et forme ainsi un réservoir de travailleurs potentiels pour la production. C’est, historiquement, une partie de la population rurale, et aujourd’hui les immigrés et travailleurs extra-communautaires ;

— La partie stagnante se compose des personnes marginalisées, à « l’emploi extrêmement irrégulier ». C’est, de nos jours, la masse de travailleurs CDD, et tout le travail au noir.

[3] C’est le processus de création de valeur, un phénomène spécifique à la société capitaliste. Quand à la valeur d’une marchandise, vient s’adjoindre la plus-value. Marx, quand il analyse le processus de production, distingue entre le processus de travail et celui de valorisation. Dans la société capitaliste, les travailleurs ne produisent pas pour eux-mêmes, pas pour satisfaire leurs propres nécessités fondamentales, ce qui détermine la production c’est le capital. Bien que le travailleur y participe, le processus de valorisation ne concerne que le capital, qui s’auto-valorise, et qui augmente de valeur à la fin du cycle productif.

[4] Invariance, « Le KAPD et le mouvement prolétarien », 1971.