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Publié par Patrick Granet

Les économistes qui se positionnent comme de valeureux
fantassins intellectuels du capitalisme prédisent que
l'Afrique va connaître une croissance extraordinaire au
cours de ce siècle. Il n'est pas douteux qu'il y a
encore sur ce continent bien des terres à accaparer pour
l'agrobusiness, beaucoup de ressources à piller et de
main d'oeuvre à exploiter à outrance. Les chiffres
seront flatteurs et les réalités humaines et écologiques
plus catastrophiques que jamais. Outre le virus Ebola qui
frappe plusieurs pays subsahariens, c'est la peste qui
sévit depuis quelques semaines à Madagascar. C'est dire
l'état sanitaire de l'Afrique que les multinationales
considèrent comme un Eldorado pour les décennies à venir.

Dans cette configuration, il y a une donne qui n'est
jamais évoquée par les politistes et économistes experts
en chiffres, prédictions hasardeuses et mensonges : les
luttes des peuples d'Afrique pour leur dignité, leur
liberté et une existence meilleure. Ainsi presque rien
n'a percé du mouvement de révolte du 11 novembre au
Tchad des enseignants non-payés et des étudiants, ainsi
que celui des habitants contre la pénurie et
l'augmentation de l'essence. La répression de ces
manifestations a fait une dizaine de morts. Il est
également important de revenir sur les événements
récents au Burkina Faso dont les médias français se sont
rapidement désintéressés.

À la suite du renversement par le peuple du Burkina Faso de
l'autocrate Blaise Compaoré, une lettre d'une habitante
d'une ville de province de ce pays nous est parvenue dont
voici un large extrait :

« Nous sommes très contents mais aussi toujours sur le qui
vive concernant la suite des événements. Cependant, j'ai
le sentiment qu'une part du pessimisme burkinabé a disparu
avec son président et les gens ont maintenant le sentiment
de pouvoir, par leur nombre, faire bouger les choses et ça,
c'est merveilleux à voir ! »

« Bien sûr, la France a encore excellé en matière
d'affaire étrangère... c'est un ressenti profond de
manipulation de la part des puissances occidentales et
particulièrement de la France qui est en train de bouillir
ici... et le problème est que ce ressenti est tout à fait
justifié au vu des politiques françaises au Burkina Faso.
Tant que la France-Afrique ne cessera pas... le Burkina Faso
sera toujours pieds et poings liés à un système de fausse
indépendance. Ils ne pourront pas juger celui qui les a
maintenus la tête sous l'eau depuis 27 ans, celui qui a
tué pour arriver au pouvoir, celui qui a tué des
journalistes et opposants politiques, celui qui a totalement
écrasé le pays par des politiques terribles dictées par
le FMI. Pour moi, la misère qui règne ici, il en est
totalement responsable... les gens ont besoin de justice et
la France leur a enlevé cette possibilité en extradant
Blaise du Burkina Faso !... c'est juste une honte ! »

« La situation sécuritaire est revenue au calme pour le
moment, les Ouagalais ont balayé leur rue, les gens
cotisent pour financer les soins des blessés, des
collectifs issus de la société civile se créent... de
nouveaux espoirs vont naître ! »

Voici un témoignage qui tranche avec le traitement
médiatique expéditif et convenu en France de ce qui
s'est produit dans ce pays. Il est un des plus pauvres au
monde alors qu'il dispose de richesses minières et
produit beaucoup de coton, mais il est aussi un des plus
riches de longue date en capacités à créer, à
s'organiser, à contester et à se rebeller contre ceux
qui l'oppriment et le pillent allègrement pour le compte
des grosses entreprises occidentales. Du reste, une grève
des mineurs de l'or a éclaté dans la foulée du
soulèvement à Ouagadougou.
C'est bien aussi par peur d'un soulèvement social
général que les postes clés ont été confiés à des
militaires dont celui des Mines justement, de l'Intérieur
et de la Défense. Michel Kafando, le pantin ex-diplomate
ayant été choisi comme président en petit comité avec
l'aval de Paris, s'est empressé de nommer Premier
ministre le lieutenant-colonel Zida, ex-n°2 de la garde
prétorienne de Compaoré. On a là un tandem du genre
Poutine-Medvedev qui ne devrait pas du tout calmer bien
longtemps la colère des jeunes chômeurs, des paysans et
des salariés.

Ce témoignage en provenance du Burkina Faso met aussi
celles et ceux qui habitent l'hexagone français devant
leurs responsabilités. Car la fin de la Françafrique ne
peut s'envisager sans combattre ici l'État français
impérialiste qui a une base militaire à Ouagadougou. Cet
État oeuvre en synergie avec les patrons du CAC 40 pour
maintenir en place toute une série d'hommes de main à
leurs ordres à la tête des anciennes colonies françaises,
comme Idriss Déby au Tchad depuis 24 ans, comme Blaise
Compaoré chouchouté pendant 27 ans par tous les locataires
de l'Élysée. Ce dernier a été obligeamment exfiltré
par un hélicoptère français chez ses amis en Côte
d'Ivoire, les Ouattara, Soro et compagnie, qu'il avait
aidés à prendre le pouvoir au prix de grandes tueries.
Compaoré, qui fut aussi l'ami du massacreur Charles
Taylor au Libéria, coule à présent des jours tranquilles
au Maroc. Et dire que s'il avait décroché à temps du
pouvoir à Ouagadougou, il serait à la tête de la
francophonie comme François Hollande le lui avait promis...

Dans une bonne partie de l'Afrique, le soulèvement du
peuple burkinabé a été accueilli comme une embellie, un
gage d'espoir que d'autres canailles au pouvoir soient
un jour « dégagées » par la rue et que l'injustice
sociale n'est pas une fatalité.
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Chili 1970-1973
Nanotoxiques et nanobusiness
L'écrivain national
Une histoire en Islande
Le Japon au fil des saisons
Bags & Trane
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CHILI 1970-1973
Est-il encore bien nécessaire de s'intéresser à ce qui
s'est passé au Chili entre 1970 et 1973, sans se faire du
mal et en apprenant quelque chose de neuf et d'utile pour
les luttes d'aujourd'hui ? Notre réponse est
catégoriquement oui.

L'ouvrage de Franck Gaudichaud, « Chili 1970-1973, mille
jours qui ébranlèrent le monde » (éd Presses
universitaires de Rennes, août 2013, 345 pages) est centré
sur les mobilisations populaires urbaines et les luttes
ouvrières au cours des quelque mille jours que dura le
gouvernement de Salvador Allende et des partis de l'Unité
Populaire (essentiellement le Parti socialiste et le Parti
communiste). Il n'est pas seulement le fruit d'une
recherche minutieuse dans les publications et les archives,
mais aussi (et de façon essentielle) d'entretiens entre
2002 et 2005 avec des dirigeants politiques ou syndicaux à
différents niveaux de responsabilité, ainsi qu'avec de
simples militants et ouvriers qui ont vécu intensément
cette période.

Ce livre est le condensé d'une thèse de doctorat avec un
appareil critique important et des considérations
méthodologiques développées, ce qui ne rend pas sa
lecture aisée. La contrepartie très positive est qu'il
permet de comprendre de façon nuancée et détaillée ce
que les différents secteurs mobilisés ont fait, tenté,
projeté de faire, et quels rapports ils ont entretenus avec
le gouvernement et les partis qui le soutenaient y compris
de façon critique comme le MIR.
Précisons également que Franck Gaudichaud ne se réfugie
pas dans une fausse neutralité. Sans jouer les donneurs de
leçons comme c'est trop facile après coup, il porte un
regard critique sur les diverses politiques, interventions
et prises de positions des partis de gauche et d'extrême
gauche et de la centrale syndicale CUT. L'auteur met
clairement en regard l'État géré par Allende et les
partis de l'Unité Populaire (UP), et les « pouvoirs
populaires constituants » dont la configuration est
complexe, fragile, et qui ne sont pas parvenus à
s'affirmer de façon décisive. Leur situation est très
fluctuante au travers de ce qu'il appelle « les trois
respirations saccadées du pouvoir populaire » entre
l'élection d'Allende en 1970 et le coup d'État
militaire du 11 septembre 1973. À l'évidence il n'y a
pas eu un double pouvoir au Chili comme dans les débuts de
la Révolution russe de 1917 ou de la Révolution espagnole
de 1936, mais un processus intermittent tendant vers cela.

En quoi consistent ces « pouvoirs populaires
constituants » selon Franck Gaudichaud ? Ce sont les
structures nouvelles qui ont émergé dans certaines villes
et dans la périphérie de Santiago, coordinations
ouvrières (« Cordons industriels »), « Commandos
communaux », campements autogérés de « pobladores »
(habitants des quartiers pauvres et des bidonvilles) ou
comités pour l'approvisionnement et le contrôle des prix.
Les staliniens et les socialistes intégrés aux appareils y
sont hostiles. Ce sont souvent des militants du MIR ou du PS
moins inféodés au gouvernement qui encouragent et parfois
animent de telles initiatives. Mais ils en limitent aussi la
portée et finalement négligent ou craignent leur potentiel
révolutionnaire. Les comportements de « caudillisme »
militant entrent en jeu, mais aussi une donnée fondamentale
qui est clairement pointée dans les conclusions du livre
(page 302) : « au-delà de ses divisions, l'ensemble de
la gauche partisane et de larges fractions du mouvement
social ont partagé « une conception profondément
étatiste du mouvement social » ».

Le livre échappe à deux visions réductrices à propos de
la classe ouvrière chilienne. Elle n'a ni été une
classe suivant docilement les consignes des partis de
l'UP, ni une classe ayant réussi de façon significative
à s'autonomiser par rapport à ces partis et au
gouvernement d'Allende. En d'autres termes il n'y a eu
ni suivisme global et continu, ni constitution, pour
reprendre un concept d'Oskar Negt, d'un « espace
public oppositionnel ou prolétarien » durable et
cohérent, permettant à terme aux acteurs des luttes de
prendre en main leur destin, sans se laisser paralyser par
les partis de gauche gouvernementaux et les dirigeants
syndicaux.

À la lecture de ce livre, on comprend mieux à quel point
croire en une complémentarité entre les institutions de
l'État et celles autonomes des travailleurs (censées
contrôler les premières) relève de l'aveuglement et
conduit à un échec cuisant ou à une tragédie.
Dès qu'un mouvement émerge « d'en bas », comme on
l'a vu de Hong Kong au Chiapas en passant par la Tunisie,
l'Espagne ou la Grèce, les problèmes se posent de ses
rapports aux institutions étatiques et aux organisations
déjà intégrées ou espérant s'intégrer à cette
machinerie étatique. Ce livre contribue à ouvrir une
discussion très utile pour clarifier les problèmes liés
à cette question.


NANOTOXIQUES ET NANOBUSINESS
« Nanotoxiques » de Roger Lenglet est un
« thriller » rondement mené, sans outrance et sans
concession. Sauf qu'il ne s'agit pas d'une fiction
mais d'une enquête sur un pan de la réalité
physico-chimique et industrielle qui risque fort de
compromettre la santé et la vie d'un nombre incalculable
d'êtres humains. L'ouvrage de Roger Lenglet,
« Nanotoxiques, une enquête » (éd Actes Sud, mars
2014, 232 pages) se signale à la fois par sa précision et
le caractère percutant pour ne pas dire effrayant des faits
qui y sont relevés. Un nouveau scandale sanitaire mondial
est en marche depuis plusieurs décennies au mépris du
principe de précaution et des études de toxicologie.

Des mots tels que l'amiante, le nucléaire, les OGM ou les
pesticides nous sont familiers. Ils évoquent un danger pour
la santé et tout simplement pour la vie. Il va maintenant
nous falloir intégrer au plus vite un nouveau terme à
notre vocabulaire : les nanotoxiques. Et surtout il va nous
falloir agir en conséquence pour imposer leur interdiction,
même si cela est déjà bien tardif.

La découverte des nanoparticules et le développement
exponentiel des nanotechnologies ont été présentés par
leurs instigateurs comme une formidable saga. L'auteur en
présente les étapes principales avec une ironie amplement
justifiée. Il signale qu'un des principaux scientifiques
promoteurs de ces fabuleuses nanoparticules, Eric Drexler,
s'est retiré de son lobby quand il a compris la
catastrophe qui risquait de couver derrière tout cela. Mais
d'autres comme Richard E. Smalley, prix Nobel de chimie,
affairiste et en plus créationniste, ont foncé sans
scrupule dans le lobbying des nanoparticules pour le compte
des industriels, avec la complicité sans retenue des
responsables politiques aussi bien aux États-Unis qu'en
Europe. L'argent public a coulé et coule toujours à
flots pour développer les nanotechnologies tandis que
l'argent se fait rare pour étudier leur toxicité.

Les nanoparticules, contrairement aux particules ultrafines
issues d'activités polluantes ou d'événements
naturels, sont produites volontairement et se retrouvent
dans des milliers de marchandises : aliments « aux
saveurs inédites », cosmétiques « agissant en
profondeur », vêtements et articles de sports
« performants », fours et réfrigérateurs
« autonettoyants », matériel informatique et portables,
objets pour les bébés, produits ménagers, composants
automobiles, armes sophistiquées… La liste est
interminable. Tout s'est fait en douce et a été
commercialisé sans contrôle et au mépris des
réglementations obligeant à tester la toxicité de
substances avant de les mettre en vente.

Or les nanoparticules peuvent avoir des effets dangereux car
elles peuvent traverser tous les organes, y compris le
cerveau où elles sont lourdement suspectées de jouer un
rôle dans les maladies de Parkinson et d'Alzheimer. Le
rôle de certains nanomatériaux est parfaitement avéré
dans un certain nombre de cancers. Il faut avoir à
l'esprit que des nanoparticules peuvent atteindre le noyau
de la cellule et provoquer des « suicides » de cellules.

La pression du lobby des multinationales est telle que très
peu de scientifiques ont osé se mouiller dans cette
affaire. L'exemple assez édifiant et décevant, cité par
Lenglet, est celui d'Étienne Klein, un physicien connu
qui est un excellent vulgarisateur des découvertes en
physique mais ne semble pas troublé outre mesure par le
développement des nanotoxiques. Toutefois des associations
et des scientifiques se sont engagés avec vigueur pour
dénoncer ce nanobusiness et exiger des interdictions, des
contrôles et toute la lumière sur ce secteur.

Plusieurs sites Web signalés par l'auteur à la fin rendent
compte de cette activité nécessaire, notamment
http://sciencescitoyennes.org,
www.avicenne.com,
www.veillenanos.fr et
www.piecesetmaindoeuvre.com


L'ÉCRIVAIN NATIONAL
Le titre du dernier roman de Serge Joncour vaut déjà son
pesant d'ironie : « L'écrivain national »
(Flammarion, août 2014, 390 pages). Le héros de ce récit,
qui par une étrange coïncidence se prénomme Serge comme
l'auteur, se voit affublé de ce titre flatteur par le
maire d'une petite bourgade du Morvan où il a été
invité à rester en résidence pour un mois. Les
sympathiques libraires du cru se sont démenés pour ramener
des lecteurs et lui organiser tout un programme de
rencontres et de séances d'atelier d'écriture. Le
romancier parisien est également censé écrire au final un
feuilleton sur cette riante localité de Donzières,
« labellisée Village fleuri de France depuis 2002 ».

Au premier abord, tout cela respire à pleins poumons
l'air pur de la France profonde et bonne enfant. Sauf que
la curiosité de l'écrivain pour un fait divers qui vient
de se produire dans la région met en branle toute une
mécanique d'événements où les animosités et les
intérêts locaux vont singulièrement refroidir la
bienveillance à l'égard de « l'écrivain
national » que l'on avait commencé par assommer de
louanges et de boissons alcoolisées. Il comprend à ses
dépens que pour le maire et les notables du coin, la
culture qu'il incarne sert à cautionner ou promouvoir un
projet de grande scierie qui devrait rapporter gros. Il y a
dans cette histoire comme un parfum qui fait songer à la
configuration des problèmes à Sivens ou à
Notre-Dame-des-Landes.

Loin de se moquer sournoisement des habitants de la commune
ou de ces jeunes néoruraux écolos comme on les appelle
aujourd'hui, Serge Joncour éprouve de l'empathie et
pratique une très plaisante autodérision à l'égard
d'un écrivain perdu dans ses repères, à supposer
qu'il en ait eus avant de débarquer en terrain pas du
tout conquis.


UNE HISTOIRE EN ISLANDE
Depuis le Xe siècle la littérature islandaise se porte
bien et cela continue. Le seul défi pour nous est de
mémoriser le nom des auteurs. Nous vous avions recommandé
il y a un an « La lettre à Helga » de Bergsveinn
Birgisson (éd Zulma, 211 pages, septembre 2013). Nous
pouvons tout autant vous conseiller la lecture tonique et
rafraîchissante en cette fin d'année de
« L'Exception » de la romancière Audur Ava
Olafsdottir (Zulma, mai 2014, 338 pages).

L'histoire commence justement un 31 décembre à Reykjavik
où il fait bien froid et où le chaleureux repas de la
Saint-Sylvestre prend une étrange tournure quand le mari de
la narratrice, Maria, lui déclare ex abrupto qu'il la
quitte pour rejoindre celui qu'il aime. Lequel est un
collègue qui habite dans la rue d'à côté. Eh oui, il
semblait que Joki était heureux depuis onze ans comme mari
hétérosexuel et père de deux jumeaux ; mais sa femme
doit se rendre à l'évidence : il est homosexuel et donc
il la quitte, en gardant bien sûr le meilleur souvenir
d'elle.

Bien que le désarroi de Maria soit terrible, ce n'est pas
dans le registre du drame aux couleurs les plus noires que
les choses vont évoluer. Sa voisine Perla y est pour
beaucoup. Pour un oui ou un non, elle vient lui emprunter
quelque chose, car elle est gourmande Perla et ne dit pas
non si on lui propose un porto. Elle multiplie les occasions
de faire une petite causette avec Maria, pour faire le point
mine de rien. Perla cumule trois particularités : elle est
naine, elle exerce comme psychanalyste et elle complète ses
revenus en écrivant comme « nègre » des polars pour un
auteur renommé.

Ce qui empêche Maria de trop dériver, bien qu'à
plusieurs reprises son goût de vivre soit chancelant,
c'est la présence de ses deux adorables jumeaux de deux
ans et demi. Perla lui a dit : « Être mère, c'est
être constamment dérangée. Toute pensée, tout travail
est interrompu par un enfant ». Dans son cas, cela a du
bon. Sa fille est intrépide et domine volontiers son petit
frère. Il faut dire qu'elle est l'aînée puisqu'elle
a quatorze minutes de plus que lui à la naissance.

Maria a un autre voisin, un grand jeune homme timide,
toujours prêt à l'aider et pas insensible au charme de
cette belle femme esseulée. Et puis il y a les parents et
les beaux-parents de Maria qui ont bien sûr leur point de
vue sur cette situation des plus inattendues. Tout est
finement observé. C'est une réussite que d'aborder un
tel sujet qui n'a rien de drôle, à la fois avec
réalisme et une poésie légère. Voilà un joli roman à
lire pour terminer l'année.


LE JAPON AU FIL DES SAISONS
Le musée Cernuschi à Paris a le grand avantage de
présenter de très bonnes expositions qui n'attirent pas
pour autant la foule. Voir de belles oeuvres sans être
épuisé par une longue attente ni être bousculé ou devoir
se déhancher ou tirer du cou pour les voir furtivement en
entier devient à notre époque un privilège rare.
L'exposition actuelle qui dure jusqu'au 11 janvier
présente des oeuvres japonaises sur papier ou sur soie et
illustre les différents courants picturaux au cours des
XVIIIe et XIXe siècle. Ce sont des peintures de grand
format qui étaient destinées à des paravents ou à des
parois coulissantes.

Comme on le sait ou l'on peut s'en douter, la peinture
japonaise ancienne doit beaucoup à la l'art raffiné des
peintres chinois. Les éléments de la nature (concept
occidental sans équivalent direct en japonais) y sont
prépondérants et traités au fil des mois et des saisons.
Cette tendance semble avoir été insufflée par le
bouddhisme, mais elle entrait en phase avec les croyances
locales très liées aux divinités de la « nature ».
Mais chez les peintres japonais, c'est la saisie du
fugitif qui semble l'emporter sur la contemplation des
éléments et des lieux.

Comme les contributions du catalogue l'expliquent très
bien, les branches, les fleurs, la lune, les oiseaux, les
singes ou les insectes sont dans leur traitement le
résultat d'une alchimie complexe entre peinture et
poésie, entre réalisme et imaginaire. Un paysage peut
avoir été vu ou non par le peintre, mais avoir été
longuement « observé », ressenti par lui, grâce à un
poème, un rêve ou une remémoration.

Outre l'intérêt des textes, il faut saluer la qualité
des reproductions du catalogue (pas excessivement coûteux)
où aucune oeuvre n'a été coupée ou reproduite sur deux
pages comme c'est trop souvent le cas. D'autant plus que
des détails sont également présentés.
On appréciera en particulier la reproduction de deux
paravents de grands paysages en automne et au printemps,
avec de petits personnages en train de pique-niquer ou se
promener, qui est repliée en trois morceaux à chaque fois
afin d'avoir une vue d'ensemble.


BAGS & TRANE
Avant de constituer son propre quartette en 1960, le
saxophoniste et compositeur John Coltrane avait eu
l'occasion de faire des rencontres au sommet de l'art du
jazz avec notamment Thelonious Monk, Miles Davis, Cannonball
Adderley, ou plus tard avec Duke Ellington.
Nous voudrions attirer l'attention sur une de ces
magnifiques rencontres qui est passée presque inaperçue.
En 1959 John Coltrane a enregistré un album avec le
vibraphoniste Milt Jackson intitulé « Bags & Trane »
(CD Atlantic, avec les notes originales en anglais devenues
microscopiques et strictement illisibles ; celles en
japonais sont lisibles, pour ceux qui connaissent cette
langue). Ne disons pas trop de mal des rééditions en CD
car celle-ci nous permet d'entendre huit morceaux au lieu
de cinq sur le vinyle.

Avant d'en dire plus sur cet album, arrêtons nous un
instant sur le contexte de 1959 qualifiée à juste titre
d'« année fantastique » dans le numéro de septembre
de Jazz Magazine/Jazzman. Elle se présentait au premier
abord comme plutôt triste avec la disparition de trois
grands artistes, Billie Holiday, Lester Young et Sidney
Bechet. Le lyrisme lunaire, sophistiqué et mélancolique de
Billie et Lester, et celui solaire et rageur de Sidney
Bechet allaient-ils s'évanouir ?
Les rares jeunots qui se passionnaient pour le jazz, dont on
disait encore pis que pendre à l'époque (celle de De
Gaulle, de la guerre d'Algérie et de l'hypocrisie
morale), avaient de quoi s'inquiéter. À tort. Car cette
même année 1959 fut celle où Charles Mingus délivra ses
chefs-d'oeuvre (« Blues and Roots », « Ah Um ») ;
Miles Davis, John Coltrane, Cannonball Adderley et Bill
Evans coupaient le souffle à tout le monde avec « Kind of
Blues » ; Gil Evans réalisait des prodiges d'invention
avec « Great Jazz Standards » et « Sketches of
Spain » ; et enfin Ornette Coleman et Don Cherry
ouvraient de nouvelles voies esthétiques qui allaient
exploser avec le free jazz.

Revenons à la seule et unique rencontre entre John Coltrane
et Milt Jackson qui sont entourés d'excellents musiciens.
Hank Jones, tout en délicatesse, est au piano, Connie Kay
à la batterie est parfait comme toujours et Paul Chambers
à la basse prend plusieurs solos qui sont parmi les plus
beaux de sa carrière. On en jugera en particulier dans la
cinquième plage intitulée « The Late Late Blues ».
John Coltrane est ici encore un musicien délicat, apaisé
et dans une connivence parfaite avec le vibraphoniste
inspiré du Modern Jazz Quartet.

L'année suivante, une tout autre aventure pleine de feux
allait commencer pour Coltrane et bien d'autres créateurs
audacieux.

Bonnes fêtes à toutes et à tous,

Samuel Holder

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  Journal de notre bord. Lettre 162

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