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Publié par Patrick Granet

L’expression « monde libre » a donné de la liberté une image bien singulière : elle circonscrit l’espace où toutes les tyrannies prospèrent sous le règne sans partage de l’argent. La démocratie représentative ne sort pas de ce cercle, elle en est même la meilleure représentation. Elle sert d’écran à l’oppression, et ne représente rien de plus en vérité que l’exigence de servitude volontaire, stade suprême de l’aliénation : je fais ce que vous attendez que je fasse sans que vous ayez rien à me demander ! Sans doute faut-il y voir une illustration du constat cynique de ce milliardaire selon lequel la lutte des classes existe toujours, mais c’est la classe des riches qui fait la guerre et qui la gagne. Comment a-t-elle assuré son succès ? Par la manipulation des masses façon 1984, mais à front renversé, une stratégie de retournement du sens des luttes, avec l’illusion consensuelle du « tous ensemble » pour occulter le « Un contre tous » du capital libéré de toute contrainte.

Big Brother s’est enveloppé du manteau du Léviathan moderne, cousu d’une multitude de pancartes : « Je suis Charlie ». Le symbole restera la grande procession où l’ordre de marche s’établira de lui-même, sans directives, mais dans la bonne direction. Je marche, donc je suis, non pas moi-même, mais ceux qui sont devant moi et m’ouvrent la route. La liberté guide nos pas — pour nous aider à aliéner sans bruit et sans fureur notre liberté de choix et notre droit de refus en les déposant aux pieds de la sainte statue républicaine : la Police — scientifique, s’il vous plaît ! —, l’Armée ! Symbole de cet abandon de souveraineté et version Internet du baiser de Judas, une image : un marcheur qui embrasse un policier aux anges, et rend ainsi hommage à ses bons maîtres. La police non plus avec nous, mais nous avec la police ! Merci qui ? Merci la police ! CRS, mon amour !

Avec la dépolitisation complète des luttes et l’abolition des frontières entre les classes, « riches et pauvres » se donnent la main. Ils sont appelés à fraterniser, et le « peuple de gauche » est invité, par toutes les composantes d’une intelligentsia en transes, à communier librement avec... la droite pour la défense de valeurs « républicaines » vidées de tout contenu de revendication politique et sociale. Et ainsi se voit relégitimé le pouvoir des responsables de la barbarie qu’elle prétend dénoncer. Les grand-messes républicaines en sont l’expression.

Le défilé de masse qui a suivi le massacre à la kalachnikov des membres d’un hebdomadaire satirique coupable d’images dites blasphématoires à l’encontre du prophète Mahomet et la sanglante prise d’otages des clients d’une épicerie casher, ce défilé a mis en scène pour notre monde, sous la houlette des spécialistes politiques et policiers, le geste de réconciliation entre bourgeois et prolétaire qui clôt le vertigineuxMetropolis de Fritz Lang. L’art de la tyrannie est de tout faire au nom de la liberté...

En rang, je défile. Les dirigeants et responsables politiques qui, en d’autres temps, eussent été justement appelés valets du capital ont pris la tête d’une foule qui brandissait fièrement le signe de son propre assujettissement accepté : l’écriteau qui a pour seule pensée revendicative l’affirmation d’une unanimité dont les invités de marque ont dû apprécier l’infinie tolérance. Tout esprit contestataire se trouve noyé dans cet océan de porteurs de pancartes sans identité, alors que devant, de très curieux amis de la liberté et ennemis de l’intolérance paradent avec leurs titres en bandoulière, titres qui font d’eux, et pas seulement symboliquement, les maîtres d’œuvre de la politique de répression et de régression sociale partout à l’œuvre dans le monde.

Comme chaque fois dans l’histoire, c’est à ceux qui sont censés défendre une idée ou un principe d’émancipation, et qui ont ainsi une légitimité reconnue, que revient le privilège de la mettre en terre. Il en a été ainsi du socialisme, et il n’existait pas d’autres institutions plus habilitées que le gouvernement né de la victoire électorale d’un Parti dit socialiste pour éradiquer toute pensée de cet ordre ; pour porter en terre jusqu’à la mémoire de ce que représentaient dans l’histoire les manifestations pour la défense des valeurs matérielles et morales des exploités — ce qu’il est convenu d’appeler les conquêtes ouvrières de l’après-guerre. Et c’est la raison pour laquelle les représentants de cette appellation sévèrement contrôlée remplissent cette tâche avec un dévouement et une efficacité dignes d’admiration et de reconnaissance.

Pouvaient-ils espérer mieux ces fossoyeurs du socialisme et de toute lutte sociale que de faire passer leur politique de régression sous le signe de la lutte contre le terrorisme, et de se présenter comme les défenseurs de la liberté d’expression ! Le défilé ouvrait une voie royale à cette réorientation politique. Car si on ne récupère que ce qui est récupérable, on doit faire confiance au pouvoir PS : maître en la matière avec ses réseaux, avec une idéologie parfaitement rodée à l’usage et le double langage qui convient à son rôle, il sait braquer les projecteurs sur ce qu’il convient de présenter aux yeux des citoyens horrifiés par la tuerie. Mais le changement de perspective ne change rien pour autant à la réalité : il n’en reste pas moins aux ordres, voué à mener la politique pour laquelle il a été élu. Il « pique tout » à la droite, dit, à propos de la politique sécuritaire, un journaliste qui ne s’en effraie pas pour autant, bien au contraire !

Un problème, justement, devrait être posé avant tout autre : que signifie le terme même de liberté d’expression dans la bouche de ceux qui sont censés en défendre les principes quand la présence dans le cortège des partisans de la liberté d’exploitation au lieu de susciter la fureur des marcheurs a bénéficié de leur faveur, voire éveillé leur ferveur ? Tout dépend aussi des conditions dans lesquelles on peut l’exprimer, et du moment historique où s’opposent défenseurs et détracteurs.

La lutte pour la liberté d’expression que symbolise, non sans ambiguïté, la parole de Voltaire se place dans une ligne ascendante, celle de la résistance à l’Ancien Régime, de la révolte contre un ordre moral encore enraciné et de la volonté d’une classe sociale courtisée, et qui ne manquait pas de moyens pour se faire entendre. Rien à voir avec ce qui est aujourd’hui en cause, à savoir une politique de renoncement et de régression alors que la liberté de parole consiste à revenir sur tout ce qui était à la racine des conquêtes de liberté et de fraternité. Il n’est que d’entendre les éloges, et ceux qui les dispensent, pour savoir que l’ironie voltairienne n’aurait pas épargné la classe politique qui invoque le grand homme ; et qu’elle n’aurait pas eu de mal à clouer au pilori ceux mêmes qui l’encensent aujourd’hui.

Certains n’ont pas craint d’évoquer de manière emphatique la prise de la Bastille, la fête de la Fédération, alors qu’il s’est agi au contraire d’éviter soigneusement de faire entendre la moindre voix qui renverrait aux causes du mouvement ; d’étouffer toute parole de critique radicale qui hier encore eût été la réponse appropriée à un tel événement. Discuter du bien-fondé des caricatures, des vertus de la laïcité, de la place du christianisme, de l’islam ou du judaïsme — le recentrage des polémiques est déjà révélateur du degré de rétrécissement d’une culture de la révolte qui imprégnait les esprits depuis la Libération.

Mettre l’accent sur une unité factice pour occulter les différences réelles et empêcher toute dissidence de se faire jour, c’est en fait ce qui a été la préoccupation principale des milieux dirigeants. Le résultat a dépassé de loin leurs espérances et là est le véritable enseignement de ces événements. La leçon s’adresse également aux opposants à cette politique. On peut certes reprendre la critique « gauchiste » de la politique impérialiste de la France et de ses visées, de sa volonté de rester militairement présente là où les intérêts économiques menacés pèsent lourd dans la balance, et voir dans le consensus des partis le produit d’une alliance objective. Mais le grand rassemblement qui a vu les sans-voix répondre présents aux dirigeants réclame que l’on s’interroge sur l’origine et les raisons de cet assentiment, sur ce que signifie un tel mouvement de consentement à la démission collective. C’est de l’écrasement de toute liberté d’expression radicale, dans les échanges spontanés comme dans les écrits, dont témoigne ce vide idéologique abyssal ; et cette unanimité confondante ne pouvait être qu’à l’image de ce qu’il en est désormais dans la vie courante, où la censure prend des formes inédites et singulières par rapport à ce qu’il en fut.

Ce qui suscite la pâmoison des journalistes et qui aurait fait de Charlie Hebdo le représentant d’un « humour corrosif » et de l’irrévérence voltairienne appartient en vérité à cet état d’esprit bien commun qui ravale l’humour à une humeur provocatrice dont le contenu politique ne va guère au-delà de la dérision quant à l’hypocrisie des mœurs et des idées consacrées par l’ordre moral et ses désordres, et déjà si fatiguées par l’usure qu’il n’est nul besoin de les mettre en relief et d’en surligner les effets pour en traduire l’insignifiance. Rien de cette surenchère ne risquait d’éveiller la crainte des gouvernants en donnant la mesure déshumanisante du faux-semblant inhérent à leur politique de régression sociale. Toute critique radicale étant interdite, ou exclue de cette vision de la société, chacun peut donc se reconnaître dans cette caricature de la caricature, et s’affirmer Charlie sans avoir conscience de revendiquer ainsi une conformité. Charlie se prêtait à ce qu’on attendait d’une culture du consensus qui s’accorde parfaitement avec les enjeux « sociétaux » destinés à faire passer le reste, c’est-à-dire l’essentiel.

Preuve par l’absurde, la fonction de l’économiste qui figure parmi les victimes ; la vigilance de tel médiateur, attentif à tenir l’Élysée au courant des urgences ; ou, à quelques encablures, la présence du PC, champion comme chacun sait pour tout ce qui relève de la liberté d’expression ; et le repli de Charlie, amputé, sur ce lieu d’affinité politique, Libération, ce concentré du conformisme journalistique, professeur de morale de la gauche institutionnelle à qui il fournit l’antidote chaque fois qu’il s’agit d’annuler les effets d’une expression susceptible de défendre encore une conception radicale de la critique sociale.

La première liberté d’expression ? Ne pas hurler avec les loups, ces loups se fussent-ils tous baptisés Charlie pour les besoins de leur cause, et pour faire oublier que la terreur sociale née de la crise épouse parfaitement le terrorisme, de quelque lieu qu’il vienne et de quelque religion qu’il se réclame. Et pas de surprise quant au point d’arrivée obligé de cette grande marche : je suis fidèle à Charlie, donc je vote, et la France ne sera plus comme avant, mais... comme après chaque élection, et jusqu’à la prochaine.

L.J.

Crédit photographique : ERIC FEFERBERG