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Publié par Patrick Granet

samedi 10 janvier 2015, par Yves
Je ne pense pas que Charlie ait été un journal raciste. Ce serait absurde vu les prises de position de cet hebdomadaire.


Par contre, il est évident qu’il fait partie d’une vieille tradition d’humour franco-français qui consiste à ce que des Franco-Français se moquent des étrangers et des fils d’étrangers en reprenant des stéréotypes racistes pour mieux les ridiculiser. J’avais écrit un texte en 2004 (http://mondialisme.org/spip.php?article183, « Les comiques antiracistes surmédiatisés renforcent les préjugés qu’ils prétendent combattre ») dans lequel j’essayais d’expliquer que les bonnes intentions antiracistes ne suffisent pas. Et cet humour franco-français est tellement puissant qu’il oblige (s’ils veulent être acceptés par les médias) les comiques dont les parents « sont venus d’ailleurs , ou qui seraient eux-mêmes "venus d’ailleurs", à l’adopter ou en tout cas à ne pas le critiquer frontalement.


Si je voulais employer des grands mots je dirais que cet humour est un humour paternaliste, assimilationniste, complètement décalé par rapport à la réalité et à la diversité d’origines de la population française aujourd’hui. Certains diront qu’il s’agit d’un humour colonialiste ou néo-colonialiste, mais dans le cas de "Charlie Hebdo", c’est complètement faux vu leurs prises de position antimilitaristes et hostiles aux interventions de l’armée française depuis la guerre d’Algérie prises par les collaborateurs du journal.


Quand on est un personnage public, aussi sympathiques soient ses idées, il faut aussi comprendre l’impact de ce que l’on dit. Et moduler l’expression de ses idées en fonction de leur réception et de leur compréhension.


Guy Bedos avait retiré son sketch sur le Maroc de son répertoire (dans lequel il faisait parler un beauf qui s’exclamait « Vous vous rendez compte, au Maroc même le roi est arabe ») parce qu’il recevait des lettres de félicitations de racistes.


Si l’on veut un exemple de comique « antiraciste » qui propage en toute bonne conscience des stéréotypes racistes il suffit de penser à Michel Leeb – et même à Elie et Dieudonné, première manière, quand ils étaient des idoles du mouvement antiraciste.


Le fait qu’aujourd’hui (mais le processus a commencé il y a 30 ans à peu près lorsque des ouvriers ont commencé à réclamer des salles de prières dans les entreprises s’attirant alors la fureur des socialistes au pouvoir…) une fraction de l’immigration, des fils d’immigrés devenus français, ou des Franco-Français convertis veuillent pratiquer une religion (l’islam) dans des conditions normales, égalitaires avec celles des autres croyants, français ou étrangers a posé des problèmes nouveaux.


Les comiques antiracistes de Charlie Hebdo, et plus largement bien des gens de gauche antiracistes pleins de bonnes intentions, ne l’ont pas compris.


Ils ont cru que l’on pouvait (au nom d’un athéisme et d’une critique nécessaire des religions que je partage absolument) blasphémer de la même façon avec des croyants d’une religion d’implantation relativement récente, qu’avec des croyants de religions qui se sont progressivement assagis depuis les sanglantes guerres de religions… Enfin quand j’écris « assagis », c’est relatif : il suffit de voir les manifs pour l’école privée en 1984 puis celles plus récentes contre le mariage homosexuel.


Il faut reconnaître que l’islam pose des problèmes nouveaux et spécifiques en France (sans compter tout le contexte international) et que l’humour et la critique de CETTE religion spécifique touchent les musulmans (en tout cas une partie d’entre eux) d’une façon particulière. Ils sont plus à vif, plus « susceptibles » que les autres, qu’ils soient français ou étrangers, d’autant plus que dans le monde dit « arabo-musulman » il se déroule une guerre meurtrière entre les principales branches de l’islam. Et que, si l’on excepte le 11 septembre et ses victimes américaines, l’essentiel des victimes de cette guerre ou des effets collatéraux de cette guerre et des interventions occidentales dans cette région sont MUSULMANES.


Si en plus, ce que nous connaissons bien, on sait que les jeunes (musulmans pratiquants ou simplement musulmans « au faciès ») d’origine africaine ou nord-africaine sont victimes de discriminations comme leurs parents et grands-parents « étrangers », à la fois dans le cadre de l’école, sur le marché du travail, dans les médias et dans la vie sociale, il ne faut pas s’étonner qu’émergent des formes d’expression diverses contre ces discriminations : associatives, démocratiques, politiques traditionnelles (adhésion aux partis de gauche et de droite, aux syndicats) ; mais aussi religieuses extrémistes (salafisme : grosso modo on reste entre nous et on essaie de vivre comme au 7e siècle, de façon tout à fait paisible mais comme une secte) voire pour une infime poignée d’entre eux meurtrières.


Un tel contexte délicat nécessite du doigté, de l’intelligence, de la sensibilité, et l’usage d’un humour graveleux, vulgaire, provocateur, blasphématoire vis-à-vis de l’islam a eu et a des effets politiques désastreux. C’est d’ailleurs pourquoi, au grand malheur de l’équipe de « Charlie Hebdo », j’en suis convaincu, leurs plaisanteries d’athées hostiles à toutes les religions pouvaient faire rire des gens véritablement « islamophobes » (je préfère le terme racistes anti-musulmans) et des gens d’extrême droite (sinon on ne comprend pas pourquoi Marine Le Pen veut tellement que son parti xénophobe et raciste participe à la marche de dimanche ; si les journalistes du NPA ou de Lutte ouvrière avaient été visés, je doute que le FN aurait voulu récupérer l’indignation suscitée par un attentat contre eux).


C’est pourquoi je ne peux pas dire « Je suis Charlie » même si je suis hostile à toute loi pour la répression du blasphème (la moitié des Etats de la planète ont adopté de telles lois, et 7 pays en Europe dont l’Angleterre et l’Allemagne). Même si je suis pour la liberté totale de la presse. Et même si je suis révolté par les exécutions commises à Charlie Hebdo et au supermarché casher hier.


Les journalistes, surtout quand ils sont antiracistes, doivent tenir compte de la sensibilité de leurs lecteurs et surtout de l’immense campagne de propagande qui vise ET l’islam (toutes tendances confondus) ET les musulmans, musulmans de religion ou simplement musulmans de culture ou d’éducation.


Ce que nous, militants solidaires des sans papiers, faisons d’ailleurs dans notre pratique quotidienne : nous nous gardons bien, dans nos permanences juridiques ou dans nos démarches dans les préfectures pour obtenir la régularisation de travailleurs « clandestins », de lancer des réflexions déplacées aux femmes qui viennent avec un hijab ou même avec une burka ou aux hommes qui ont une tenue dite « salafiste » ou tiennent des discours religieux et machistes que nous désapprouvons totalement.


Les considérations critiques ci-dessus vis-à-vis de « Charlie Hebdo » ne visent en rien à « excuser » les exécutions des 12 membres de l’équipe de « Charlie Hebdo », ni les exécutions dans le supermarché casher d’hier, porte de Vincennes. Ni même à expliquer les motivations des tueurs. Ces tueurs et ceux qui les soutiennent sont des fascistes, point barre.


Elles visent simplement à expliquer les réticences compréhensibles de certains musulmans, et de certains athées comme moi, à manifester un soutien acritique et inconditionnel à « Charlie Hebdo » (que traduit malheureusement le slogan « Nous sommes tous/Je suis Charlie Hebdo »), même s’ils sont eux aussi horrifiés par ces meurtres ignobles commis par des gens qui prétendent se réclamer de l’islam.


Nous devons exprimer notre indignation, notre révolte contre ces meurtres et notre solidarité avec les familles des victimes, tout en refusant de nous mélanger avec des partis politiques et des politiciens qui mènent des politiques racistes et discriminatoires, de surcroît dans toute l’Europe, puisque apparemment dimanche on aura droit à la présence de toute une brochette de chefs d’Etat qui mènent des politiques xénophobes et racistes.


Une telle marche est une véritable insulte aux idées généreuses, humanistes, antiracistes défendues par l’équipe de « Charlie Hebdo ».



Sur l’humour et les valeurs de "Charlie Hebdo" et la récupération gouvernementale du dimanche 11 janvier