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Publié par Patrick Granet

Dans un entretien avec Yann Barthès du Petit Journal diffusé le 22 janvier, Edwy Plenel a fait un amalgame entre les caricaturistes de Charlie Hebdo et Éric Zemmour. Un amalgame, c’est-à-dire un raccourci de pensée qui attribue à A les caractéristiques de B. Exactement comme ceux qui confondent volontairement les assassins du 7 janvier et tous les musulmans. Cet amalgame se joue autour de la confusion entre l’insulte et la caricature. Je vais m’appuyer pour le démontrer sur la transcription intégrale de l’extrait de l’entretien que j’ajoute à la fin du présent texte. Je ne vais pas ici traiter de la validité de la comparaison entre les caricatures publiées dans Charlie Hebdo et les déclarations racistes ou révisionnistes d’Éric Zemmour, chacun est en mesure de s’en faire une opinion et le débat continue. Ce qui m’importe ici c’est cet amalgame que, pour ma part, je trouve parfaitement scandaleux.


Interrogé sur la une du Charlie du 14 janvier, Edwy Plenel réagit en indiquant qu’il comprend que l’on puisse la trouver choquante, tout en ajoutant qu’il n’est lui-même pas choqué, parce qu’il ne serait « pas concerné ». Il pose ensuite que l’on ne devrait pas, dans le débat public, « tout prendre à l’ironie, tout prendre à la moquerie ». Puis il affirme respecter la « transgression de la caricature », sauf « si elle s’attaque à des gens, si elle s’attaque à des personnes, si elle s’attaque à des identités ». Son auditeur est alors tenté de penser que la une de Charlie en question s’attaque à des gens, des personnes ou des « identités ». Il prononce alors la phrase suivante :


«Oui mais je pense que par exemple la haine ne peut pas avoir l’excuse de l’humour. On peut pas dire " voilà, j’insulte… ". »


Légitimement interloqué, Yann Barthès lui demande si c’est le cas avec la une de Charlie. Et c’est ici que se noue quelque chose de très grave qui demande une attention toute particulière : Edwy Plenel répond que non, bien sûr il ne parle pas de Charlie, puis immédiatement introduit Éric Zemmour et ses outrances insupportables. Il ajoute aussitôt après :


« C’est-à-dire que le débat public ne peut pas avoir comme norme la caricature. Donc je soutiens, je défends, j’appuie, je suis solidaire, mais je dis : " attention ". »


C’est ici que l’amalgame se met en place, car comment comprendre cela autrement que comme une qualification des déclarations d’Éric Zemmour ? Edwy Plenel semble poser ici que ce que dit le polémiste est de l’ordre de la caricature, tout comme les dessins de Charlie. Or non, il ne s’agit pas de caricature, mais d’insulte, du point de vue de bon nombre d’observateurs dont je fais partie. Mais à nouveau ceci n’est pas l’objet de cette démonstration, retenons juste que « caricature » sert de pivot et regroupe Charlie et Éric Zemmour une première fois. Edwy Plenel demande alors :


« Comment vous allez expliquer à un jeune dans un lycée aujourd’hui qu’il doit pas dire n’importe quoi dans la cour de récréation, qu’il doit pas insulter quelqu’un parce qu’il est juif, parce qu’il est musulman, parce qu’il est autre chose ? »


L’insulte (Zemmour) et la caricature (Charlie) sont désormais synonymes dans les propos d’Edwy Plenel. Une nouvelle fois Yann Barthès fait preuve de bon sens :


« Insulter quelqu’un et faire des caricatures, c’est pas pareil. »


Ce à quoi Edwy Plenel répond, à nouveau, en disant oui et son contraire pour enfoncer le clou de l’amalgame :


« Non bien sûr, je suis bien sûr d’accord, mais je dis juste que dans ce moment de solidarité avec les caricatures, et avec les caricaturistes, on ne doit pas considérer que notre espace public doit avoir comme norme le fait de caricaturer l’autre. »


Donc si l’on suit Edwy Plenel, être solidaire des caricaturistes assassinés c’est affirmer que faire des caricatures n’est pas normal, ce qui est assez logique puisqu’il vient de nous dire que faire des caricatures et insulter, c’est la même chose. Il n’a pas dit « insulter l’autre », mais bien « caricaturer l’autre ». Les dessinateurs de Charlie sont morts parce qu’ils ont insulté l’autre de la même manière qu’Éric Zemmour, voilà ce que nous dit Edwy Plenel remis à l’endroit. Et il parachève son théorème en assénant :


« La caricature est un genre, c’est une transgression, c’est un art. Mais la vie ensemble n’est pas la transgression, la vie ensemble ce n’est pas s’insulter et se caricaturer. »


Les deux actes, l’insulte et la caricature, sont définitivement amalgamés, fondus en un seul : Charlie = Zemmour, CQFD.


Edwy Plenel nous avait habitués à mieux que ce genre de déclarations à l’emporte-pièce. Dégrader la caricature, la stigmatiser en l’amalgamant à l’insulte voire au révisionnisme, c’est décidément une bien étrange façon de défendre un « art » et la liberté d’expression. C’est aussi une piètre manière de mener une campagne « pour les musulmans », pour reprendre le titre d’un ouvrage dans lequel Edwy Plenel cite entre autres un livre de Pierre Tevanian dont j’ai démontré ici même qu’il s’appuyait sur un trucage grossier des écrits de Marx. Triste époque…





Transcription de l’entretien :


Yann Barthès : Cette une de Charlie, beaucoup de musulmans la trouvent choquante, et vous ?


Edwy Plenel : Moi je défends le droit pluraliste dans la presse, et le droit, donc, à la caricature. Mais je ne pense pas que toute la presse est la même. Je n’aurais pas pour ma part… On l’a mise, hein, sur Médiapart par solidarité.


Y.B. : Est-ce que vous la trouvez choquante ?


E.P. : Je pense, je comprends que des gens puissent la trouver choquante. Je pense qu’on a des sensibilités. Je suis pas pour qu’on tue, et je trouve scandaleux, et comme nous tous, et comme tous nos compatriotes de toute origine, qu’on tue pour ça. Mais…


Y.B. : Est-ce que vous, vous la trouvez choquante ?


E.P. : Moi, personnellement, non, je suis pas concerné, mais… Comment dire… Je vais vous dire la vérité, c’est que…


Y.B. : Il y a beaucoup de « mais » dans ce que vous dites.


E.P. : Oui, parce que c’est un sujet délicat. Mais le sujet délicat c’est que je suis pas dans l’idée que dans le débat public, surtout dans le moment que nous traversons, on peut tout prendre à la rigolade, tout prendre à l’ironie, tout prendre à la moquerie. Donc, je respecte cette transgression de la caricature. Mais, moi…


Y.B. : C’est pas justement le moment de défendre la rigolade et la moquerie ?


E.P. : Ça dépend si elle s’attaque à des gens, si elle s’attaque à des personnes, si elle s’attaque à des identités. C’est-à-dire qu’on ne peut pas… Je pense notamment…


Y.B. : Là on commence à faire des différences, dans ce que vous dites.


E.P. : Oui mais je pense que par exemple la haine ne peut pas avoir l’excuse de l’humour. On peut pas dire « voilà, j’insulte… ».


Y.B. : C’est le cas, là ?


E.P. : Pas là, non, pas là, non, pas là. Mais dans notre espace public c’est pas Charlie Hebdo notre problème. Évidemment. En revanche qu’est-ce qu’on a entendu dans des mois sur les grands médias ? Qu’est-ce qu’ont entendu nos compatriotes notamment d’origine, de culture et de croyance musulmanes, dans la bouche d’un Éric Zemmour ? Par exemple. Ils ont entendu des choses très choquantes, discriminantes, stigmatisantes. C’est ce que j’appelle faire… Agiter des épouvantails qui peuvent produire des monstres. Donc je pense qu’on doit réfléchir à ça. C’est-à-dire que le débat public ne peut pas avoir comme norme la caricature. Donc je soutiens, je défends, j’appuie, je suis solidaire, mais je dis : « attention ». Pour une raison toute simple. Comment vous allez expliquer à un jeune dans un lycée aujourd’hui qu’il doit pas dire n’importe quoi dans la cour de récréation, qu’il doit pas insulter quelqu’un parce qu’il est juif, parce qu’il est musulman, parce qu’il est autre chose, parce qu’il est noir, et ainsi de suite, qu’il doit se tenir sur les réseaux sociaux ? Si on lui explique ça, et on a raison, il faut que nous, dans l’espace public, on fasse attention.


Y.B. : Insulter quelqu’un et faire des caricatures, c’est pas pareil.


E.P. : Non bien sûr, je suis bien sûr d’accord, mais je dis juste que dans ce moment de solidarité avec les caricatures, et avec les caricaturistes, on ne doit pas considérer que notre espace public doit avoir comme norme le fait de caricaturer l’autre. La caricature est un genre, c’est une transgression, c’est un art. Mais la vie ensemble n’est pas la transgression, la vie ensemble ce n’est pas s’insulter et se caricaturer.


Y.B. : Pour…


E.P. : Est-ce que… C’est un peu « touchy », difficile, ce que je dis mais je pense qu’il faut le comprendre, dans le moment actuel. Faut se ressaisir, là-dessus.






Qu'est ce qu'il est courageux le directeur de notre journal! Quel franc-parler!
Heureusement, nous avons des Germinal Pinalie, des Monica M., des Danyves, des Pizzi et les autres...
Eh bien moi qui ne suis rien du tout, je réponds que cette une de Charlie est tout sauf choquante. Au contraire, elle témoigne d'une volonté de pardon dont je serais parfaitement incapable après avoir subi une telle épreuve. Elle est la preuve d'une très noble élévation d'esprit et elle est une leçon pour moi.
Qu'elle puisse scandaliser prouve que nous n'avons à faire, d'un côté comme de l'autre qu'à des faibles d'esprit pour ne pas dire de sinistres crétins.
ALERTER
24/01/2015, 14:18 | PAR MONICA M. EN RÉPONSE AU COMMENTAIRE DE LAMBERT1 LE 24/01/2015 À 14:16


Diagnostic partagé.
ALERTER

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