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Publié par Patrick Granet

mardi 20 janvier 2015, par Yves
La publication, en septembre 2012) d’un « Appel des « libertaires » à lutter contre l’« islamophobie » » (cf. le texte de l’appel à la fin de cet article) et plusieurs articles parus dans le mensuel d’Alternative libertaire ont relancé la discussion sur l’« islamophobie ». Malheureusement cette discussion n’a été relancée qu’en accroissant encore, si c’est possible, la confusion entretenue par les 57 Etats de l’Organisation de la Conférence islamique et la Commission des droits de l’homme de l’ONU, qui promeuvent ce concept creux d’« islamophobie » aux côtés d’une pléthore d’intellectuels en quête de chaires universitaires ou de niches dans le champ intellectuel et éditorial.


Pour déblayer un peu le terrain voici dix questions auxquelles il serait salutaire que les « libertaires » récemment montés dans le char de la croisade anti-« islamophobie » aux côtés des 57 Etats de l’OCI et des instances de l’ONU se prononcent clairement :


1. Quelles sont les différences politiques et théoriques entre votre Appel et l’argumentaire de la Commission des droits de l’homme de l’ONU (qui assimile « l’islamophobie« à un racisme, confondant racisme contre des individus voire des peuples extra-européens et critique d’une religion comme l’islam) et des 57 Etats de l’Organisation de la Conférence Islamique ?


Il est intéressant de noter comme en témoignent les documents de l’ONU (http://www.humanrights.ch/fr/Instruments/International/Divers-organes-de-loNU/idart_6794-content.html) que l’Organisation de la Conférence Islamique a tenté d’imposer la notion de « diffamation des religions » au sein de l’ONU, pour élargir son combat contre « l’islamophobie », mais, en fait, que dans ses propositions la seule religion dont la « diffamation« était mentionnée était... l’islam.


Il suffit d’ailleurs de lire ce que dit le Coran sur le judaïsme et le christianisme pour comprendre pourquoi le délit de blasphème que l’OCI voudrait imposer partout est à sens unique pour les Etats membres de cette organisation obscurantiste.


Ceux qui s’intéressent à ces questions pourront consulter ce forum pour le dialogue islamo-chrétien (http://www.dialogueislam-chretien.com/t604-pourquoi-le-coran-dit-que-chretiens-adorent-leurs-pretres), donc fréquenté par des croyants qui en principe souhaitent dialoguer dans le respect mutuel, pour voir à quel point les critiques de l’islam contre les chrétiens sont virulentes. Quant à celles contre les juifs, elles n’ont rien à leur envier.


Dans la mesure où les signataires de l’Appel cautionnent une initiative étatique internationale de grande envergure, il me semble essentiel qu’ils précisent en quoi leur démarche est originale et sur quels points précis elle s’en distingue.


2. Les « libertaires » sont-ils favorables à la peine de mort ou à des peines d’emprisonnement contre ceux qui critiquent l’islam dans les pays dits musulmans, que cette critique soit faite sur le terrain du rationalisme scientifique, de la littérature, du cinéma, de la chanson ou du blasphème le plus grossier et le plus stupide ?


La question peut sembler loufoque, mais il faut quand même commencer par là. Sur les 57 Etats de l’Organisation de la Conférence islamique rappelons que nombre d’entre eux ont des lois punissant de peines de prison, du fouet ou de la peine de mort le « blasphème » – ce que nos « libertaires » appellent l’« islamophobie ».


Si nos « libertaires » désapprouvent véritablement toute répression étatique contre ce que eux et leurs amis de l’ONU et de l’OCI appellent l’« islamophobie », qu’envisagent-ils comme mesures alternatives aux fatwas, lapidations, amputations, meurtres et condamnations au bûcher, comme ce qui s’est encore produit le vendredi 22 décembre 2012 au Pakistan où 200 personnes ont attaqué un commissariat pour brûler un « islamophobe » ?


3. Les « libertaires » soutiennent-ils vraiment le combat des athées et des militants hostiles à la religion musulmane et à toutes les religions dans les pays dits musulmans ?


Les Partis communistes-ouvriers d’Iran et d’Irak mènent dans leur pays et dans l’émigration des campagnes contre toutes les religions et pour le droit des musulmans à apostasier. La revue Ni patrie ni frontières a souligné à plusieurs reprises ses points d’accord et de désaccord avec les partisans de Mansoor Hekmat en Irak et en Iran, tout en traduisant et publiant leurs textes.


Les « libertaires » soutiennent-ils, en dehors de leurs divergences avec ces communistes-léninistes dogmatiques, le droit des Iraniens et des Irakiens à défendre des conceptions athées et à renier la foi que leurs parents leur ont imposée ?


Comment concilient-ils ce soutien (éventuel ?) à ces camarades avec leurs tirades contre l’« islamophobie » ?


Tous les athées et communistes militants des pays dits musulmans seraient-ils islamophobes ?


4. Les « libertaires » soutiennent-ils les droits démocratiques de toutes les religions minoritaires dans les pays dits musulmans et de quelle façon ?


Les « libertaires » ont-ils quelque chose à dire sur les persécutions dont sont victimes les juifs, les protestants, les hindous, les bouddhistes, les catholiques et les coptes dans les pays dits musulmans ? Ils nous répondront sans doute que les questions religieuses sont « manipulées par l’impérialisme et le sionisme » dans les pays dits musulmans. Ou qu’il s’agit de questions sociales qui n’ont rien à voir avec la religion. La langue de bois est bien rôdée dans les milieux « libertaires ».


Cela ne fera que confirmer, je le crains, ma méfiance vis-à-vis de tous ces marxistes, anarchistes, « libertaires » ou ultragauches qui se refusent toujours à défendre les droits démocratiques des minorités religieuses où qu’elles soient… y compris en France. La question du hijab (improprement appelé « foulard ») a bien montré à quel point il fallait renouveler la réflexion sur les formes de la lutte antireligieuse sous peine de faire le jeu de l’extrême droite. Mais elle ne doit pas nous inciter pour autant à abandonner la lutte contre l’obscurantisme religieux. Et parler d’une« injonction à l’athéisme » comme le fait l’Appel n’est pas sérieux. Ce vocabulaire aurait parfaitement sa place dans la bouche d’un Tariq Ramadan (musulman) ou d’un Jean Bauberot (protestant) ! Tous les médias et les Etats occidentaux défendent becs et ongles les religions chrétienne, juive, bouddhiste, hindouiste, comme une composante identitaire essentielle aux êtres humains !!!


5. Les « libertaires » sont-ils favorables à des lois contre le blasphème dans les pays occidentaux, qu’ils soient de tradition catholique ou protestante ? Quels combats mènent-ils contre ces législations ?


Rappelons que de nombreux Etats occidentaux ont produit des lois contre le blasphème : Canada (2 ans de prison maximum) ; Allemagne, Autriche, Finlande, Danemark, Irlande (25 000 euros maximum), Norvège, Pologne sans compter la Russie (3 ans de prison maximum), la Suisse et la Grèce. Que font les « libertaires » quand des auteurs sont poursuivis dans ces pays ? Ne sont-ils solidaires que lorsque les auteurs « blasphèment » contre les religions chrétiennes ou juive mais par lorsque la religion musulmane est visée ?


6. Tous les « islamophobes » sont-ils des fascistes ou des crypto-fascistes ?


C’est du moins ce qu’affirme Alternative libertaire en comparant Caroline Fourest à une islamophobe de gauche (ce qu’à notre avis elle n’était pas à l’époque même si ses dérapages récents la conduisent dans cette direction), et en la mettant sur le même plan que le fasciste Alain Soral, qualifié d’islamophobe de droite ?


Si le concept d’« islamophobie » peut s’appliquer à des gens qui vont de Voltaire à Salman Rushdie et Taslima Nasreen, de la féministe démocratie bourgeoise Caroline Fourest au fasciste antisémite et complotiste Alain Soral, il n’est pas étonnant que le camp des anti-islamophobes aille, lui, de Tony Blair (dont Tariq Ramadan fut le conseiller es « islamophobie ») à l’ONU et aux Etats de l’OCI, en passant par Alternative libertaire et les Indigènes de la République.


La vieille rhétorique « Si tu ne penses pas comme moi tu es un fasciste, conscient ou inconscient » n’impressionnera que les militants au crâne rasé (c’est plus chic quand on est un libertaire quinqua ou sexagénaire) et aux idées courtes.


Pour notre part, nous réservons l’étiquette de fasciste à des individus, des groupes ou des Etats précis. C’est galvauder le concept, semer la confusion et désarmer les militants que de tracer le moindre trait d’égalité entre une féministe démocrate bourgeoise fut-elle islamo-paranoiaque et un militant fasciste.


7. L’islam politique existe-t-il ? Quelle acception donner à ce concept ? Doit-on le combattre et comment ?


Pour les néoconservateurs on sait que ce concept recouvre tous les partis qui se réclament de l’islam de l’AKP à Al-Qaïda en passant par les Frères musulmans.


Mais le concept d’islam politique que signifie-t-il donc pour les « libertaires » ?


Si on en croit l’Organisation communiste libertaire, le Hezbollah représente un respectable mouvement de libération nationale voire un exemple de stratégie militaire. Si on en croit les trotskystes du SWP ou de la Quatrième Internationale, aussi d’ailleurs.


Par contre, après les 17 exécutions commises par des djihadistes à Paris les 7,8 et 9 janvier, on a tout à coup vu fleurir l’expression "fascisme religieux" ou "fascistes religieux", sans que le champ d’application de ces concepts soit le moins du moins du monde précisé.


Tant que les « libertaires » n’auront pas clarifié ces questions, il n’est pas étonnant qu’ils n’aient aucun regard critique sur la gigantesque campagne financée par les Etats du Golfe, le Pakistan, l’Indonésie, etc., pour légitimer le concept d’« islamophobie » dans toutes les instances bourgeoises internationales et qu’ils n’aient pas d’analyse crédible des forces politiques dans le monde dit "arabo-musulman".


8. Existe-t-il une différence entre l’« islamophobie » et le racisme anti-arabes ?


Si on en croit nos « libertaires », ce serait la même chose.


En défendant une telle affirmation on désarme les militants, surtout dans les pays européens qui ont subi la domination idéologique chrétienne pendant des siècles et ont eu, pour certains d’entre eux, une tradition coloniale. En effet, il faut séparer


– la défense des droits démocratiques des minorités religieuses, de toutes les minorités religieuses, par exemple dans un pays comme la France,

– de la lutte contre le racisme qui frappe les Africains non pas à cause de leur pratique de l’islam mais à cause de leur couleur de peau et des stéréotypes racistes qui touchent les Noirs depuis des siècles, y compris quand ils sont chrétiens (les Antillais protestants ou catholiques sont-ils victimes de l’« islamophobie » ou bien du racisme ? on a honte de poser ce type de questions pour élèves de CP mais c’est malheureusement nécessaire quand on lit la prose des Indigènes ou de leurs amis d’Alternative libertaire) ;

– de la lutte contre le racisme qui frappe les Arabes et les Kabyles, en raison du passé colonial et notamment de la guerre d’Algérie et de la présence militaire française au Maghreb et en Afrique. Dans le cas des Algériens, ce n’était pas une lutte antireligieuse (donc potentiellement islamophobe) qui était menée en Algérie (le colonialisme français s’accommodait très bien des écoles religieuses musulmanes puisque cela lui permettait de maintenir l’ignorance et l’illettrisme parmi les enfants algériens) mais l’oppression d’un peuple (les Algériens) par une minorité de colons français et une armée étrangère.



9. Les « libertaires » comptent-ils abandonner la nécessaire critique de l’aliénation religieuse et l’invasion du champ politique par toutes sortes de revendications religieuses-identitaires ? Si la réponse est négative, comment comptent-ils mener cette lutte en l’adaptant aux conditions du XXIe siècle et sans cautionner les initiatives des Identitaires fascisants ou des néoconservateurs de tout poil ?


Si la réponse est positive, rejoindre le combat des nationalistes de gauche, des Identitaires de gauche ou des tiersmondistes ce n’est en rien « libertaire ». C’est tout simplement rejoindre le combat de ceux qui portent les valises des futurs constructeurs d’Etats et exploiteurs, individus qui n’expriment aucune critique vis-à-vis de l’idéologie des 57 Etats de l’OCI et de l’ONU sur la question de l’« islamophobie ».


En admettant même que ce concept d’« islamophobie » (pour ma part je préfère le terme de paranoïa antimusulmane ou d’islamo-paranoïa, utilisé par Raphaël Liogier) ait un intérêt, serve à désigner un phénomène nouveau, différent de celui du racisme anti-Arabes, différent de l’intolérance antireligieuse pratiquée toute une série d’Etats (qu’ils soient athées comme l’URSS, la Chine ou les démocraties populaires, musulmans comme l’Arabie saoudite, ou hindouiste comme l’Inde actuelle), il serait bon que nos « libertaires » nous expliquent enfin LEUR PROPRE CONCEPTION de la lutte contre l’« islamophobie » imaginaire ou réelle dont sont victimes les prolétaires musulmans.


10. La dénonciation mécanique et systématique de l’« islamophobie » ne remplace-t-elle pas commodément la lutte contre le racisme institutionnel qui frappe toutes les structures étatiques et militantes, donc y compris les organisations « libertaires » ?


On a l’impression que cette dénonciation de l’« islamophobie » a une fonction précise : trouver encore de nouvelles cibles à l’extérieur des organisations « libertaires » ou d’extrême gauche (les islamophobes), ce qui évite de s’interroger sur les mécanismes d’exclusion des prolétaires immigrés, d’origine non européenne, des grandes organisations syndicales et politiques de gauche, d’extrême gauche et des groupuscules « libertaires » et anarchistes.


En effet, la dénonciation de l’« islamophobie », voire même cette nouvelle manie importée des cercles intellectuels potsmodernes de chercher les traces de la colonisation partout, empêchent en fait de s’intéresser aux façons de lutter parmi tous les prolétaires, quelles que soient leurs origines, leurs convictions religieuses ou antireligieuses, contre les discriminations racistes mises en place par l’Etat avec le soutien des partis et syndicats.


Une réunion de quartier avec toute la fine fleur de la gauche, de l’extrême gauche et des libertaires m’avait permis il y a quelques années de constater à quel point ces militants sincères, mais obnubilés par la lutte contre « l’islamophobie », avaient peu de liens concrets avec des prolétaires immigrés (musulmans ou pas) locaux. Pour eux, tout prolétaire d’origine africaine ou nord-africaine était automatiquement « musulman » et ils n’avaient aucune idée des revendications concrètes pouvant être mises en avant dans les entreprises, dans les administrations, pour casser les discriminations institutionnelles. Par contre, ils étaient intarissables quand il s’agissait de dénoncer de manière abstraite l’islamophobie et le racisme.


Y.C., Ni patrie ni frontières, texte écrit fin 2012 et retouché en janvier 2015


P.S. Une camarade m’a écrit pour me faire remarquer que mon texte était trop général, visait toutes les personnes sensibles à la paranoïa antimusulmane et réalisait donc un amalgame injuste entre les "libertaires" signataires de l’Appel et les personnes sensibles à la fois à la paranoïa antimusulmane et à l’antisémitisme et qui ne souhaitent pas faire de hiérarchie entre les deux, contrairement aux signataires et soutiens de l’Appel. Pour ma part, il me semble que l’imposition (par presque tous les Etats et les médias du monde) d’un concept erroné comme celui de l’ "islamophobie" n’est pas sans conséquences. Tel était le but de ce texte, qui ne fait que reprendre une position développée depuis les débuts de la revue "Ni patrie ni frontières"


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ANNEXE :


L’appel des libertaires


contre l’islamophobie


Anarchistes, communistes libertaires, anarcho-syndicalistes, autonomes, artistes, organisés ou non-organisés, nous faisons part de notre condamnation totale de l’islamophobie sous toutes ses formes. Nous affirmons que l’islamophobie est une forme de racisme.


Nous avons le désagréable pressentiment, au regard de l’actualité, que l’islamophobie, comme un racisme respectable et vertueux, devient l’un des ressorts privilégiés de la gauche au pouvoir et de la gauche bien-pensante.


Nous faisons le constat exaspérant que les thématiques progressistes comme le féminisme, la laïcité ou la liberté d’expression sont régulièrement invoqués pour le justifier. Le fait qu’en février, à peine passé à gauche, le Sénat ait voté une loi d’interdiction de certains emplois aux femmes voilées ne fait que confirmer nos craintes. Il en est de même quant aux comportements et discours néocoloniaux et racistes du Parti de Gauche et des organisateurs du fameux débat sur « Comment faire face au Front national » (sic) à la Fête de l’Humanité .


Les conséquences de l’islamophobie sont grandes pour celles et ceux qui la subissent : des lois liberticides votées ces dernières années jusqu’aux discriminations insidieuses, parfois flagrantes (par ex : les 4 animateurs de Gennevilliers suspendus car faisant le ramadan), sans parler des insultes et agressions diverses. Ces attaques racistes risquent fort de croître, et nous devons nous préparer à les combattre sans aucune ambiguïté.


En tant que libertaires nous réfutons et combattons tout raisonnement islamophobe porté au nom de l’idéologie libertaire et avons décidé de l’affirmer clairement par cet appel.


Parce que nous pensons qu’au sein du discours médiatique dominant, journalistique et politique, certains « philosophes », « dessinateurs » et « écrivains » surmédiatisés, comme Michel Onfray, Caroline Fourest ou l’équipe de Charlie Hebdo, participent de cette islamophobie ambiante et de sa propagation en se positionnant parfois comme libertaires, ou en agissant au nom de la tradition et de l’idéologie libertaires.


Parce que nous constatons que certains secteurs de « notre famille politique » sont imprégnés par l’idéologie islamophobe, et cela est insupportable. Cela se traduit au mieux par un désintérêt pour cette question (parfois par une condamnation certes claire de l’islamophobie mais couplée de moult rappels du combat primordial contre l’aliénation religieuse), au pire par le refus de reconnaître l’islamophobie comme un racisme voire par le fait de s’affirmer islamophobe au nom d’un anticléricalisme primaire importé de contextes historiques différents, voire par des connivences et compromissions inacceptables, heureusement marginales mais pas assez vigoureusement condamnées.


Certaines choses doivent donc être rappelées à nos « camarades ».


NON, le terme islamophobie n’a pas été inventé par le régime iranien pour empêcher la critique de l’islam comme le proclame Caroline Fourest, le terme existait d’ailleurs déjà au début du XXe siècle.


NON, combattre l’islamophobie ne nous fait pas reculer devant les formes d’oppression que peuvent prendre les phénomènes religieux. Nous apportons ainsi notre soutien total à nos camarades en lutte au Maghreb, au Machrek et au Moyen-Orient qui s’opposent à un salafisme qui prend là-bas les formes réactionnaires et fascistes, et cela au plus grand bénéfice de l’impérialisme occidental.


NON, tous les musulmans qui luttent contre les lois islamophobes ne sont pas des crypto-islamistes ni des communautaristes venus faire du prosélytisme ou souhaitant interdire le blasphème. Beaucoup d’entre eux et elles sont des acteurs et actrices du mouvement social à part entière. Ils et elles luttent, s’auto-organisent, se battent pour leurs droits, contre le patriarcat, le racisme et pour la justice sociale au quotidien en revendiquant la spécificité de leurs oppressions et en pointant les contradictions qu’il peut y avoir au sein d’un certain discours « militant ». Critiquer leur façon de s’organiser ou de militer est une chose, les disqualifier par un discours marginalisant et raciste en est une autre.


La critique récurrente qui est faite à ceux qui parlent d’islamophobie , est qu’ils sont les porteurs d’un concept qui produirait du communautarisme. Nous disons que l’islamophobie est la politique de l’Etat envers de nombreux fils d’immigrés. Cette politique, il l’avait déjà expérimentée avec certains colonisés. L’islamophobie est bien un instrument de la domination, ce que le Palestinien Edward Saïd décrivait comme « la longue histoire d’intervention impérialiste de l’Occident dans le monde islamique, de l’assaut continu contre sa culture et ses traditions qui constitue un élément normal du discours universitaire et populaire, et (peut-être le plus important) du dédain ouvert avec lequel les aspirations et souhaits des musulmans, et particulièrement des Arabes, sont traités . » Dans la parfaite lignée de la structure de « l’orientalisme », l’Occident disqualifie l’Orient par le prisme de l’islamophobie et régénère par là sa pseudo-supériorité morale. Assumée ou dissimulée, cette structure de pensée gangrène une vaste partie du champ politique progressiste.


L’islamophobie n’est donc pas un concept flottant manié par des militants mal intentionnés, comme certains réactionnaires se plaisent sournoisement à l’inventer, mais une politique de la domination, de l’Etat postcolonial, qui imprime les corps des dominés. Dénoncer l’islamophobie n’est pas non plus l’apanage d’une communauté qui chercherait à se défendre. C’est au contraire un langage raciste de peur permanente qui désigne le paria sous les traits imprécis du musulman. A Salman Rushdie qui affirme lui aussi que l’islamophobie n’existe pas, car les musulmans ne sont pas une race, il faut rappeler, à lui et à tous ceux qui connaissent si mal l’histoire du racisme en Europe, que l’antisémitisme concerne les juifs, qui ne sont pas non plus une race.


Ce langage voudrait aussi imposer une assignation : tout Arabe, tout Africain, ou parfois tout être, ayant l’islam comme part de sa culture et comme part de son histoire serait un être essentiellement réactionnaire, fondamentalement religieux, et donc incompatible avec les principes fondamentaux républicains – principes par ailleurs complètement désincarnés, qui ne servent que pour justifier cette exclusion. Comme l’a montré Frantz Fanon, le colonisé, « par l’intermédiaire de la religion, ne tient pas compte du colon ». « Par le fatalisme, toute initiative est enlevée à l’oppresseur, la cause des maux, de la misère, du destin revenant à Dieu. L’individu accepte ainsi la dissolution décidée par Dieu, s’aplatit devant le colon et devant le sort et, par une sorte de rééquilibration intérieure, accède à une sérénité de pierre . »


Assigner les colonisés, et aujourd’hui les fils d’immigrés, à une religion, relève d’une dynamique de domination expérimentée dans les anciennes colonies. Les islamophobes n’ont peur que d’une chose : que les dominés s’emparent des armes de la critique sociale et de la philosophie, car c’est sur ce terrain que se prépare leur défaite, sur ce terrain que la lutte sociale se déploie et nous réunit.


Au-delà de l’islamophobie, ce problème soulève le peu d’intérêt et d’engagement contre le racisme visant les enfants d’immigrés issus de la colonisation. Ce sont aussi toutes les questions liées aux quartiers populaires qui font les frais d’un déficit d’engagement de la part du mouvement social. Pour preuve le peu de personnes militant contre les violences policières et les crimes racistes et sécuritaires.


Les populations issues de la colonisation, qu’elles soient noires, arabes, musulmanes, habitantes des quartiers populaires, ont décidé de ne plus rester à la place où l’on veut les assigner et s’affirment comme forces politiques en s’auto-organisant. Nous devons avancer côte à côte et lutter contre le racisme sous toutes ses formes, de toutes nos forces.


L’islamophobie dominante, encouragée par tous les pouvoirs occidentaux, est aussi l’occasion de diviser ceux qui devraient s’unir, et unir ceux qui devraient être divisés. Dans une société régie par le spectacle, elle a en outre pour fonction de jeter de vastes écrans de fumée sur les réalités sociales. Ne tombons donc pas dans le piège !


Enfin ce problème pose aussi la question d’une sorte d’injonction à l’athéisme, condition sine qua non pour prendre part à la guerre sociale et militer dans une organisation libertaire. Il serait donc impossible ou infondé d’exprimer sa foi si l’on est croyant, tout en partageant certaines convictions progressistes. Nous nous opposons à l’essentialisation des croyants et du phénomène religieux, qui se fait sans donner la parole aux premiers concernés, et qui nous conduit aujourd’hui aux pires amalgames.


Notre opposition sans concession à l’islamophobie, en tant que libertaires, doit se faire entendre sur cette question. Nous sommes aussi le reflet d’un certain nombre de contradictions : de même que nous sommes traversés par les rapports de domination sexistes ou homophobes, ce qui est aujourd’hui (plus ou moins !) reconnu par le mouvement libertaire, nous devons reconnaître l’être aussi par les rapports de domination racistes, postcoloniaux et faire le travail qui s’impose, dans le contexte social où l’on se trouve.


Contre cette arme coloniale de division massive et de « régénération du racisme » qu’est l’islamophobie, contre la construction d’un nouvel ennemi intérieur, nous affirmons en tant que libertaires notre solidarité avec celles et ceux qui luttent et s’auto-organisent contre cette oppression, et appelons au sursaut antiraciste partout pour les mois et les années à venir.


Jeudi 27 septembre 2012




Dix questions aux « libertaires » sur l’« islamophobie » et le racisme

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