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Publié par Patrick Granet

Référence originale: Ramus, F. (2014). Les neurosciences, un épouvantail bien commode. Cités, 60, 51-68.

Les neurosciences suscitent à la fois fascination et répulsion. Auprès du grand public, la fascination est réelle, alimentée par un flux incessant de données donnant d’autant plus une impression de tangibilité, de fiabilité et d’objectivité qu’elles sont appuyées par de magnifiques illustrations en couleurs du cerveau humain, ainsi que par des perspectives d’applications toutes plus extraordinaires les unes que les autres. Au sein des sciences humaines et sociales, en revanche, les neurosciences reçoivent un accueil beaucoup plus mitigé, lorsqu’il ne tourne pas à la théorie du complot, les neurosciences étant vilipendées comme étant l’une des grandes menaces pour l’humanité aux côtés de Big Pharma et du complexe militaro-industriel (avec lesquels elles sont d’ailleurs soupçonnées de complicité; Castéra, 2013; Fansten & Garnoussi, 2014; Gonon, 2011; Rose, 2006). Dans cet article nous examinerons certaines des critiques qui leur sont le plus fréquemment adressées.


Pour commencer, définissons le périmètre. Sous le terme générique de neurosciences, c’est plus généralement l’ensemble de l’approche naturaliste de l’être humain qui est visée, avec les différentes disciplines qui y participent : les neurosciences bien sûr, qu’elles soient moléculaires, cellulaires ou cognitives, la génétique évidemment, mais aussi la psychologie scientifique et l’ensemble des sciences cognitives. Nous puiserons donc nos exemples dans les différents domaines.


A tort ou à raison, les sciences cognitives soulèvent des craintes. Plus exactement, leur évocation donne fréquemment lieu à une litanie de récriminations : réductionnisme, déterminisme, vision incomplète de l’homme… A tel point qu’il est légitime de se poser la question de savoir si ces craintes sont fondées, ou bien s’il s’agit simplement de chiffons rouges agités mécaniquement dans le but de discréditer les sciences cognitives.


Les neurosciences sont-elles réductionnistes ?


S’il est une accusation fréquemment portée aux neurosciences, c’est bien celle de réductionnisme (cf. par exemple: Zarka, 2013). Le lieu commun le plus éculé étant celui de vouloir « réduire l’être humain à un simple amas de neurones ».


Si cette accusation a pu sembler légitime à une époque où de grandes synthèses des travaux en neurosciences donnaient une impression de réductionnisme extrême (Changeux, 1983; Churchland, 1986; Edelman, 1992), elle parait aujourd’hui bien curieuse aux chercheurs en sciences cognitives, qui sont habitués à jongler avec les multiples niveaux de description sans jamais voir les uns se réduire aux autres. L’histoire des sciences montre d’ailleurs que cette crainte est bien peu plausible.


En effet, s’il est vrai que toutes les molécules et tous les concepts de la chimie peuvent se traduire en particules élémentaires et en concepts de la physique, cet état de fait n’a pas pour autant rendu la chimie obsolète et contraint les chimistes à tout reformuler en quarks ou à périr. Les concepts de la chimie restent indispensables à la compréhension correcte des phénomènes qui s’observent à ce niveau de description. De même, il est une évidence que les cellules sont formées de molécules, et que les organismes sont constitués de cellules, et que tout ce qui passe dans un organisme (y compris dans son cerveau) peut en théorie être décrit en termes moléculaires, et donc a fortiori en termes de particules élémentaires. Mais on voit bien qu’une description de l’organisme en termes strictement moléculaires ou atomiques serait non seulement totalement inintelligible pour des êtres humains, mais échouerait sans doute à capturer les régularités et les phénomènes se situant à des niveaux de description plus élevés. C’est pourquoi les biologistes et les concepts qu’ils utilisent ont encore de beaux jours devant eux, ils ne s’inquiètent nullement d’une réduction de leur discipline à la chimie et la physique.


Pourquoi donc les psychologues et les chercheurs en sciences humaines et sociales devraient-ils craindre une réduction de leur discipline (et de l’être humain) à la biologie ? Une telle crainte est tout à fait infondée et ne peut résulter que d’une mauvaise appréciation de l’évolution générale des sciences. Le terme même de réductionnisme est trompeur, car il n’y a à proprement parler pas de réduction d’un niveau de description à l’autre. Il serait plus juste de parler de contact ou d’interface et de complémentarité entre les niveaux de description (comme l'a proposé notamment Chomsky, 2000). Il y a contact entre la physique et la chimie, dans le sens où le langage de l’une peut être traduit (dans les deux sens) dans le langage de l’autre. Il y a aussi contact entre la biologie et la chimie dans le sens où il y a une relation d’équivalence entre une cellule et l’ensemble des molécules qui la composent, ainsi qu’entre différents types d’interactions cellulaires et moléculaires. Cette notion de contact se poursuit au sein même de la biologie entre différents niveaux de description : cellulaire, systémique, physiologique… Le cerveau et ses fonctions peuvent également se décrire au niveau moléculaire, au niveau cellulaire (neuronal), au niveau des réseaux neuronaux (couvert à la fois par les neurosciences intégratives et par les neurosciences computationnelles), et au niveau cérébral macroscopique (celui des neurosciences cognitives).


Bien entendu, l’être humain peut aussi se décrire aux niveaux cognitif (celui du traitement de l’information), phénoménologique (celui du ressenti subjectif), linguistique, anthropologique, sociologique, économique, historique… sans qu’il y ait d’ailleurs nécessairement de hiérarchie ou de changement d’échelle entre ces différents niveaux. Là encore, il n’y a pas de réduction possible d’un niveau à l’autre, mais il y a des interfaces entre niveaux, ce qui n’empêche pas chaque discipline de décrire au mieux des phénomènes qui lui sont propres, avec les méthodes qui sont les plus appropriées à chaque objet.


L’être humain (comme les autres espèces animales d’ailleurs) est une entité complexe qui se décrit à de multiples niveaux, de la particule élémentaire à la société toute entière. Elle peut notamment se décrire comme un ensemble complexe de cellules (dont certaines sont des neurones), mais cette description, aussi riche et féconde soit-elle, est insuffisante à elle seule pour appréhender l’être humain dans sa globalité. Tous les niveaux de description ont un rôle à jouer dans l’explication de l’homme et des phénomènes humains, et aucun d’entre eux n’a de primauté particulière. Il n’y a pas plus de sens à vouloir décrire l’être humain en termes exclusivement moléculaires ou cellulaires qu’il n’y en a à vouloir le décrire en termes exclusivement phénoménologiques, ou en termes exclusivement économiques. Vouloir décrire l’être humain à un unique niveau et ignorer les autres, c’est au mieux se cantonner à une vision bornée et incomplète, et au pire s’exposer à de graves erreurs.


C’est finalement tout l’objet des sciences cognitives que d’officialiser les interfaces entre tous ces niveaux de description et les liens entre les disciplines correspondantes, et elles tirent sans doute de cette démarche transdisciplinaire une bonne part de leur succès.


Les neurosciences sont-elles déterministes ?


L’un des principaux objectifs des sciences cognitives est d’expliquer le comportement humain (dans le sens le plus général du terme, c’est-à-dire incluant les états mentaux non directement observables). Les modèles explicatifs du comportement qu’elles produisent impliquent des facteurs causatifs aux différents niveaux de description pertinents : cognitifs, cérébraux, génétiques, et sociaux. Ces modèles ne sont jamais déterministes, pour la simple et bonne raison que les facteurs qui déterminent un comportement ne sont jamais tous connus, loin de là. Ces modèles identifient certains de ces facteurs, et peuvent au mieux attribuer à chacun d’entre eux un coefficient de détermination du comportement (ou une probabilité), ainsi que spécifier des mécanismes d’interaction entre les différents facteurs. Ces modèles sont donc typiquement probabilistes plutôt que déterministes.


Néanmoins, il est vrai que les sciences cognitives adhèrent de manière générale à une forme de déterminisme causal, c’est-à-dire l’idée que les évènements ont des causes, et sont déterminés par l’ensemble de leurs causes. Il en est des comportements comme des autres types d’évènements observables dans le monde. Les comportements sont nécessairement déterminés par les états cérébraux de leurs auteurs. Quelles que soient les influences présentes et passées subies par le sujet et participant à son comportement, que ces influences soient génétiques, sociales, ou autres, qu’elles soient endogènes ou exogènes, qu’elles soient immédiates ou remontent à sa petite enfance, elles ne peuvent avoir une influence sur le comportement du sujet que dans la mesure où elles ont influencé les états cérébraux déterminant le comportement. Il est donc logique de dire que le comportement est déterminé cérébralement et cognitivement.


Les alternatives à ce déterminisme (dualisme, magie, hasard…) ne sont guère séduisantes. Les quelques tentatives de sauver l’idée d’indéterminisme en invoquant la mécanique quantique et le principe d’incertitude d’Heisenberg (Eccles, 1986) se sont révélées n’être que des analogies inappropriées (Clarke, 2014). Notons d’ailleurs que les sciences humaines et sociales y souscrivent tout autant, qu’elles l’admettent ou pas. Rappelons-nous qu’en son temps, Freud était fier de déclarer que « l’homme n’est plus le maître chez lui ». Et contrairement à ce qu’affirme Zarka (2013), la psychanalyse repose toujours autant sur l’idée de déterminisme psychique et ne laisse pas particulièrement de place à l’aléatoire et l’indéterminisme. De nos jours, bien des acteurs en sciences humaines et sociales semblent adhérer à l’idée exprimée par Michel Onfray selon laquelle « nous sommes façonnés, non pas par nos gènes, mais par notre environnement, par les conditions familiales et socio-historiques dans lesquelles nous évoluons » (Michel Onfray, 2007, cité par Alexandre Lacroix et Nicolas Truong dans Philosophie Magazine n°8, http://www.philomag.com/article,dialogue,nicolas-sarkozy-et-michel-onfray-confidences-entre-ennemis,288.php.) (mais voir Schaeffer, 2007, pour un contre-exemple). Lorsque les sociologues ou les économistes mettent au jour des facteurs qui influencent les comportements, ils ne font en fait rien d’autre que d’ajouter une pierre à l’édifice des modèles causaux expliquant les états cérébraux déterminant le comportement. Les sciences cognitives et la biologie n’ont pas le monopole du déterminisme, toute tentative d’expliquer scientifiquement les causes du comportement est par essence déterministe.


Le fait que nos actions, nos choix, nos sentiments aient une cause est un sujet d’étude à part entière de tout un champ des sciences cognitives et des neurosciences. Ces recherches étudient notamment la sensation subjective que nous avons de « décider librement », de « faire consciemment des choix ». Elles montrent sans ambiguïté qu’à l’instant même où nous avons cette sensation subjective, notre choix est déjà déterminé par des évènements neuronaux parfaitement mesurables antérieurs à cette sensation. Il n’est donc pas surprenant qu’un consensus de plus en plus large se forme, dans les sciences cognitives, autour de l’idée que la sensation de libre-arbitre n’est qu’une illusion fabriquée par notre cerveau (Cashmore, 2010; Roskies, 2006; Wegner, 2002).


Néanmoins, le fait que nos actions soient déterminées par leurs causes n’est pas nécessairement un problème, bien au contraire. L’histoire de la philosophie est riche de débats entre les thèses compatibilistes et incompatibilistes (entre déterminisme et une certaine idée de liberté). En effet, quelle est l’alternative au déterminisme ? La seule alternative connue est le hasard. Mais comme l’a bien expliqué David Hume, le hasard n’est pas la liberté et ne peut sous-tendre la notion de responsabilité. En effet, comment attribuer à quelqu’un la responsabilité de son action si celle-ci est le fruit du hasard ? Même dans notre illusion de libre-arbitre, ce que nous appelons volonté, décision, ce sont bien pour nous des causes déterministes de nos actions. Si la moindre entorse au déterminisme, autrement dit une part de hasard, s’introduisait entre notre volonté et nos actions, c’est justement là que nous perdrions le contrôle de nos actions ! Autrement dit, le déterminisme causal est une condition nécessaire de notre capacité à contrôler notre comportement. Le fait que notre volonté, nos décisions, sont à leur tour des évènements déterminés par leurs causes n’y change rien.


Toutes les sciences de l’être humain œuvrent donc, chacune à sa manière, pour contribuer ensemble à un modèle causal du comportement humain. Ce modèle est déterministe par nature, mais ce fait ne doit pas conduire à le disqualifier. D’innombrables facteurs à de multiples niveaux de description doivent nécessairement être intégrés à un tel modèle. Aucun facteur pris isolément ne détermine le comportement, et n’a de primauté particulière. Notre connaissance de l’ensemble de ces facteurs ainsi que des mécanismes qui les intègrent dans le cerveau afin de sélectionner nos actions progresse, mais est largement incomplète et le restera probablement toujours.


Quant au libre-arbitre, le fait qu’il ne soit qu’un sentiment ne doit rien changer à notre vie quotidienne. A chaque instant, nous prenons des décisions basées sur l’intégration de multiples informations. Cette intégration s’effectue en partie de manière consciente, réflexive et délibérée, et cette partie nous donne l’impression de décider en pleine conscience, de savoir ce que nous décidons et pourquoi nous le décidons. En même temps, cette intégration s’effectue en partie de manière non consciente et nous échappe, nous donnant parfois l’impression que nous prenons certaines décisions au hasard ou sur la base d’intuitions indéfinissables. Conscients ou pas, les mécanismes en question sont des causes de nos décisions, et eux-mêmes ont des causes (l’ensemble des informations prises en compte dans la décision, telles qu’elles sont représentées dans la structure et l’activité cérébrale). Comprendre les mécanismes du traitement de l’information, du jugement, et de la décision, n’implique en rien que le jugement et la décision n’existent pas ! Contrairement à l’idée couramment ressassée, le déterminisme causal n’est pas incompatible avec la liberté et la responsabilité dans le sens courant de ces termes. De nombreux philosophes ont proposé différentes manières de réconcilier ces notions, le plus connu et le plus convaincant à mon sens étant Daniel Dennett (1984, 2003) défendant une approche compatibiliste entre le déterminisme causal et les formes de libre-arbitre qui valent la peine d’être revendiquées (pour paraphraser le titre d’un de ses livres) (voir aussi Ramus, 2011).


Les neurosciences offrent-elles une vision incomplète de l’homme ?


Le cognitivisme « conçoit le cerveau comme un ordinateur. Or, l'ordinateur n'a pas d'affects, pas de jouissance, et c'est ce qui est terrible avec le cognitivisme : il évacue toute dimension affective, émotionnelle. » (Jean-Claude Maleval, interviewé par Gérard Miller dans La Vie du 24 mai 2012.
Même s’il est faux que les sciences cognitives conçoivent le cerveau comme un ordinateur, il est exact qu’il y a eu une époque où le mot cognition pouvait faire référence exclusivement aux processus dits « de haut niveau », comme le langage ou le raisonnement, et où il était couramment opposé à des notions comme la perception ou les émotions. Il est aujourd’hui largement admis que cette opposition était arbitraire et n’a plus de raison d’être. Les émotions et les perceptions étant elles aussi des représentations porteuses d’information, elles sont maintenant englobées dans une acception maximaliste de la cognition, faisant référence à l’ensemble des représentations et processus mentaux de l’être humain, sans exception.


De fait, l’étude des émotions, de l’attachement, et de l’humeur est aujourd’hui un secteur particulièrement dynamique des sciences cognitives. Par exemple, dans l’encyclopédie de référence des neurosciences cognitives (Gazzaniga, 2009), la partie VIII, comprenant 9 chapitres, y est entièrement consacrée. De nombreuses revues scientifiques sont consacrées au sujet, par exemple Cognition & Emotion, ou encore Social Cognitive and Affective Neuroscience, ainsi que des livres de référence tels que Cognitive Neuroscience of Emotion (Lane, Nadel, & Ahern, 2000) ou encore The Emotional Brain (LeDoux, 1996).


Au-delà de cet exemple, peut-on reprocher aux neurosciences de n’offrir qu’une vision partielle de l’homme ? On pourrait tout aussi bien faire le même reproche à toutes les sciences humaines et sociales, puisqu’elles négligent délibérément les facteurs biologiques. Or, il n’y a lieu de le reprocher ni aux unes ni aux autres. Comme nous l’avons expliqué ci-dessus, les disciplines opèrent dans une large mesure en autonomie les unes vis-à-vis des autres. Ne serait-ce que parce que la démarche scientifique impose d’étudier les problèmes simples avant les problèmes complexes, les facteurs pris isolément avant de les étudier en interaction. Les neurosciences, comme les sciences sociales, se focalisent légitimement sur les effets de facteurs bien spécifiques, qu’ils soient biologiques ou sociaux. Ne pas prendre en compte les autres types de facteurs ne relève pas nécessairement de l’ignorance ou de la sous-estimation de leurs effets, il s’agit simplement d’une neutralisation méthodologique, revenant à supposer « toutes choses égales par ailleurs » aux autres niveaux de description, hypothèse sans laquelle il est impossible de travailler. Ainsi, les neurosciences cognitives étudient des groupes d’individus en faisant abstraction des facteurs qu’elles ne peuvent ou ne souhaitent contrôler, par exemple les parcours de vie nécessairement différents que toutes ces personnes ont eus. Lorsque l’on compare des groupes recevant des traitements expérimentaux différents, on s’appuie sur la loi des grands nombres pour supposer que les membres de ces groupes ne diffèrent pas en moyenne selon ces facteurs non contrôlés (parcours de vie ou autres), de manière à ce que de telles différences ne soient pas confondues avec le traitement expérimental et ne remettent ainsi pas en cause l’interprétation des résultats. De manière symétrique, la sociologie étudie des groupes d’individus en faisant abstraction des facteurs biologiques (génétiques, cérébraux, hormonaux…) qui peuvent affecter les comportements de ces individus mais qu’elle n’est pas en mesure de contrôler, et utilise (dans le meilleur des cas) à nouveau la stratégie des grands nombres pour supposer que ces facteurs ne diffèrent pas entre les groupes et n’obèrent donc pas l’interprétation des facteurs sociaux qui sont l’objet de l’étude.


A un niveau intermédiaire entre neurosciences et sociologie, la psychologie scientifique procède de même, en neutralisant méthodologiquement à la fois les différences biologiques et les différences sociologiques potentielles entre les groupes qu’elle étudie. Chaque discipline peut, au moins dans un premier temps, fonctionner en autonomie, à son niveau de description propre, mais pas dans l’ignorance des autres niveaux de description. Il devient vite crucial d’avoir conscience des facteurs opérant aux autres niveaux de description pour s’assurer que ceux-ci n’interfèrent pas avec le but de l’étude.


De fait, la plupart des scientifiques estiment que les facteurs sociaux, tout comme les facteurs biologiques, sont importants, et agissent de concert sur l’individu. C’est bien cette vision qui sous-tend les études d’héritabilité (familiales, de jumeaux, ou d’adoption), qui, contrairement aux idées reçues, ne se focalisent pas que sur la génétique : elles visent à quantifier la part respective des facteurs génétiques et non génétiques dans la variation des phénotypes. Dire que l’héritabilité de la dyslexie est d’environ 60 %, c’est équivalent à dire que les facteurs non génétiques expliquent 40 % de la variance, ce qui est tout à fait considérable. Les chiffres précis sont à considérer avec prudence, mais l’influence réelle des deux types de facteurs reste incontestable. Les résultats récents de la génétique moléculaire ont largement confirmé la pertinence des données d’héritabilité, en mettant directement en évidence de nombreux gènes, dont des variations sont associées aux troubles développementaux (Huguet, Ey, & Bourgeron, 2013; Ramus, 2010; Ramus & Fisher, 2009; Scerri & Schulte-Korne, 2010).


Ces gènes n’auraient pas pu être découverts sans temporairement ignorer les facteurs sociaux. De même que des facteurs sociaux influençant les mêmes troubles n’auraient pas pu être découverts sans ignorer les facteurs biologiques. Maintenant que les recherches ont suffisamment avancé et que des facteurs précis ont été identifiés dans les deux domaines, il est permis de poser la question, plus complexe, de l’action conjointe des facteurs biologiques et sociaux. En particulier, les effets de ces différents facteurs sont-ils simplement additifs, ou bien interagissent-ils (au sens statistique du terme) ? Dans ces études dites « d’interaction gène-environnement », on étudie notamment si la réponse des individus à un facteur social donné dépend, ou non, de leur génotype.


Considérons par exemple le cas emblématique du trouble des conduites, à propos duquel l’Expertise collective de l’Inserm (2005) a fait l’objet d’interprétations tout à fait abusives. Etant donnée l’héritabilité modérée de ce trouble (environ 30%, Viding, Jones, Frick, Moffitt, & Plomin, 2008), on est dans un cas de figure où les facteurs psychosociaux jouent certainement un rôle important, qu’il s’agisse de facteurs globalement prédisposants, comme la maltraitance, ou de facteurs déclenchant plus directement les actes agressifs ou antisociaux tels que les provocations ou menaces perçues, l’état de nécessité, les opportunités, etc. Personne ne penserait à contester la prépondérance de tels facteurs. En revanche, l’interprétation de telles données peut être plus complexe que ce que suggère la psychologie naïve. Par exemple, le fait que les enfants maltraités soient plus susceptibles de devenir des adultes agressifs et des parents maltraitants est souvent interprété comme reflétant une reproduction des actes dont ils ont été victimes, en quelque sorte une forme d’apprentissage par imitation. Pourtant, la simple corrélation entre les actes subis et les actes commis n’est pas une preuve suffisante de cette interprétation. Celle-ci pourrait tout aussi bien résulter de la transmission de certains facteurs génétiques de parents à enfants. De fait, l’étude des mécanismes biologiques sous-jacents peut suggérer des interprétations plus complexes. Considérons le fait que tous les enfants maltraités et exposés à des facteurs déclenchants ne manifestent pas nécessairement des comportements assimilables au trouble des conduites. Plus généralement, face à des facteurs environnementaux prédisposants similaires, on observe une grande variabilité interindividuelle, qui pourrait être en partie due à de la variabilité dans la constitution biologique des individus.


Il se trouve que cette hypothèse est au moins en partie vérifiée, via la monoamine-oxydase-A (MAO-A), une enzyme qui dégrade la sérotonine ainsi que d’autres neurotransmetteurs, et dont le gène, situé sur le chromosome X, possède deux allèles notés H et L, induisant respectivement une haute et une basse expression de la protéine. Certaines études ont suggéré une association directe entre l’allèle L et la susceptibilité au trouble des conduites, mais un nombre à peu près équivalent d’études n’ont pas confirmé cette association. L’hypothèse d’une interaction gène-environnement a, elle, été confortée par des données convergentes. Caspi et collègues (2002) ont en effet montré que les garçons maltraités avaient non seulement un risque globalement plus grand de développer un trouble des conduites que les garçons non maltraités, mais que ce risque doublait s’ils portaient l’allèle L par rapport à l’allèle H, et triplait par rapport aux garçons porteurs de l’allèle L mais non maltraités. Ces résultats ont été répliqués dans au moins deux autres études indépendantes et confirmés par une méta-analyse (Kim-Cohen et al., 2006).


Ainsi, l’allèle de la MAO-A à lui seul n’a pas d’effet direct sur le trouble des conduites. En revanche, en conjonction avec la maltraitance, il en démultiplie les effets, ce qui suggère qu’il confère une sensibilité accrue à des événements traumatisants. Cette hypothèse est confirmée par une étude d’imagerie cérébrale montrant que les sujets sains, porteurs de l’allèle L, ont une activité accrue de l’amygdale face à des stimuli menaçants, une activité plus faible du cortex préfrontal en réponse à la réaction de l’amygdale, et une activité plus faible du cortex cingulaire antérieur pendant une tâche d’inhibition. Ces différences fonctionnelles entre les porteurs des deux allèles sont complétées par des différences de quantité de matière grise dans les mêmes aires cérébrales, pour suggérer que l’allèle L prédispose à une sensibilité accrue aux menaces perçues, qui est, de plus, moins bien compensée au niveau cortical par des capacités de contrôle et d’inhibition des réactions associées (Meyer-Lindenberg et al., 2006).


Bien qu’il ne s’agisse ici que d’un exemple, de nombreuses études montrent aujourd’hui l’intérêt qu’il y a à combiner les résultats des sciences sociales à ceux des sciences cognitives et de la génétique afin de parvenir une vision plus intégrée de l’ensemble des facteurs agissant sur le développement et le comportement humain, et de leurs interactions (Rutter, 2006). Elles illustrent également le fait que le cerveau est l’incontournable point de convergence des influences biologiques et des influences sociales.


Les neurosciences sont-elles peu fiables ?


Un certain nombre d’articles récemment parus dans des grandes revues internationales ont pointé des défauts dans le système de publication scientifique induisant une perte de fiabilité des résultats publiés en neurosciences, en génétique, en psychologie, dans les essais cliniques, comme dans d’autres domaines (Button et al., 2013; Coyne, Thombs, & Hagedoorn, 2010; Funder et al., 2014; Ioannidis, 2005, 2008, 2011; John, Loewenstein, & Prelec, 2012). En France, le neurobiologiste François Gonon s’est fait une spécialité de vulgariser ces débats et de promouvoir un scepticisme généralisé à l’égard des neurosciences (Boraud & Gonon, 2013; Gonon, 2011; Gonon & Konsman, 2011).


Les défauts pointés sont bien réels et une source légitime d’inquiétude pour la communauté scientifique. Ils incluent notamment : la publication d’études à effectifs trop petits pour être statistiquement robustes ; le biais de publication en faveur des résultats positifs, et la difficulté à publier des résultats négatifs et des non-réplications ; conséquence du précédent point, des pratiques d’analyses des données discutables pour faire émerger à tout prix des résultats positifs ; dans les revues qui se veulent les plus prestigieuses, le biais de publication en faveur des résultats les plus étonnants et les plus susceptibles d’attirer l’attention des médias ; le décalage entre les résultats obtenus et les conclusions annoncées ; dans la recherche médicale, les perspectives thérapeutiques exagérées des résultats fondamentaux ; et enfin, une couche supplémentaire de simplification et d’exagération ajoutée par les médias, avec parfois la complicité de certaines revues scientifiques et de certains auteurs des publications.


Faut-il pour autant en déduire, comme le suggère insidieusement Gonon, que les neurosciences n’apportent aucune connaissance fiable, et que la psychiatrie ferait mieux de les ignorer et d’en rester à des descriptions purement cliniques et subjectives ? Evidemment, non ! D’une part, les problèmes décrits n’affectent qu’une fraction des résultats du domaine, et non la totalité des neurosciences. Ils ne sont d’ailleurs pas spécifiques aux neurosciences, et affectent de fait tout autant la psychologie et la psychiatrie non biologiques. D’autre part, la communauté est en train de prendre conscience de ces problèmes, et certaines mesures ont déjà été mises en places. Par exemple, dans le domaine des essais cliniques sur les médicaments, le problème de la publication sélective des résultats positifs (montrant un effet thérapeutique du médicament), et de la distorsion induite sur les résultats des méta-analyses, a été identifié de longue date. Une réponse efficace a été apportée par les grandes revues médicales, qui exigent depuis plusieurs années que tous les essais cliniques soient avant leur commencement pré-enregistrés dans une base de données publique (incluant une étude de puissance statistique justifiant les effectifs prévus, une description précise de leur plan expérimental et de leur plan d’analyse). Les revues médicales n’acceptent plus aucun article rapportant des résultats d’essais cliniques qui n’auraient pas été préalablement enregistrés. Ceci induit une incitation forte à l’enregistrement des essais, et permet d’évaluer la conformité des analyses statistiques à celles qui avaient été prévues initialement (pour éviter la trituration des données), d’identifier les essais dont les résultats n’ont pas été publiés par la suite, de quantifier le phénomène de biais de publication et de le prendre en compte dans les méta-analyses. Ces mesures ayant fait la preuve de leur efficacité dans le domaine des essais cliniques, des discussions sont actuellement en cours visant à les généraliser à tous les autres domaines scientifiques (cf. par exemple Neuroskeptic, 2013). Une grande revue de neurosciences cognitives a même déjà pris l’engagement de publier toutes les études préalablement enregistrées et validées, quels que soient leurs résultats (Chambers, 2013).


Parallèlement à cela, quelle alternative proposent François Gonon et ses alliés (par exemple, Chvetzoff, Chvetzoff, & Pierron, 2012) ? D’en rester à la psychologie et à la psychiatrie psychanalytique à la française, bien isolées des autres disciplines et de ce qui se passe dans les autres pays ? Ce serait ignorer que ce courant pose des problèmes bien plus graves que les neurosciences, par son rejet de la démarche scientifique la plus élémentaire, son refus d’évaluer ses théories et ses pratiques en confrontant ses hypothèses à des données factuelles et de soumettre ses travaux à l’expertise internationale (Ramus, 2012, 2013a, 2014). Bien sûr, lorsque l’on ne produit que des interprétations, mais pas de données factuelles vérifiables par d’autres, la question même de la fiabilité des résultats ne se pose même pas. Mais y gagne-t-on au change ? Au moins la recherche scientifique, malgré les défauts et les faiblesses de ses institutions et de ses acteurs, est constamment soumise à une obligation d’adéquation avec le monde réel et dispose de mécanismes auto-correcteurs qui garantissent que les modèles qu’elle produit collent toujours plus à la réalité.


Conclusions


En France, les neurosciences ont bon dos. Pour mieux les critiquer, on les caricature, on leur attribue des objectifs et des caractéristiques qu’elles n’ont pas (réductionnisme, déterminisme). Leurs limites sont critiquées, parfois à juste titre, mais pour mieux balayer l’ensemble du champ d’un revers de main, pour masquer les faiblesses des courants encore dominants en psychologie et en psychiatrie en France, et pour justifier une forme d’ignorance délibérée des dimensions biologiques de l’être humain.


Comme toutes les disciplines scientifiques, les sciences cognitives ont des limites, et sont ouvertes à la critique, ce qui est bien naturel si l’on pense que la critique est le moteur même de la démarche scientifique. Elles sont aussi, par définition, ouvertes aux apports des autres disciplines, quelles qu’elles soient. La seule condition de cette ouverture est une convergence épistémologique minimale, concernant la démarche scientifique. Les idées et les résultats venant des autres disciplines ne peuvent être prises en considération que dans la mesure où elles sont suffisamment étayées par des données factuelles, qu’elles proviennent de l’observation ou de l’expérimentation, et où suffisamment de rigueur méthodologique a été mise en œuvre pour pouvoir écarter des interprétations alternatives des mêmes résultats. C’est faute d’une telle convergence épistémologique que l’alliance entre les neurosciences et la psychanalyse n’a pu se réaliser, malgré bien des promesses (Kandel, 1998; Magistretti & Ansermet, 2007; Panksepp & Solms, 2012; Ramus, 2007, 2013b).


Encore faut-il préciser que l’intransigeance des sciences cognitives sur la démarche scientifique n’est pas du scientisme ou du positivisme, contrairement aux accusations récurrentes (Gonon, 2013; Labouret, 2012; Tavernier, 2012; Zarifian, 2007). Plus personne ne souscrit à ces anciennes doctrines. En particulier, plus personne ne croit à la possibilité de tout comprendre grâce à la science. En revanche, il n’existe aucune autre forme connue d’acquisition du savoir qui puisse aboutir à des connaissances objectives et fiables (Bricmont, 2000). De même, plus personne n’imagine que le progrès scientifique entraîne nécessairement le progrès humain. Toutefois, on imagine mal pouvoir défendre la proposition inverse, à savoir que le progrès humain puisse résulter de l’ignorance… La seule chose sur laquelle aucune discipline scientifique ne peut transiger, c’est le cœur même de la science, c’est la démarche scientifique réduite à sa plus simple expression : 1) formuler des hypothèses (en ayant conscience que ce ne sont que des hypothèses) ; 2) générer des prédictions issues des connaissances acquises et des hypothèses ; 3) confronter ces prédictions avec des données factuelles ; 4) subordonner la validation, la réfutation ou la modification des hypothèses à cette confrontation. Tous les acteurs des sciences humaines et sociales qui font leurs ces exigences peuvent contribuer à la grande aventure des sciences cognitives et y sont les bienvenus.


Note
Des passages du présent article sont adaptés de Ramus (2007 ; 2011).


Réferences




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Publié par Franck Ramus à 19:38
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Libellés : génétique, neurosciences, science, sciences cognitives, société
2 commentaires:


Franck Ramus30 décembre 2014 11:21
Un commentateur sur Facebook me donne l'occasion d'illustrer un usage des neurosciences comme épouvantial bien commode.
"Il me semble qu'une des critiques importantes formulée à l'égard des neurosciences est, dans le cadre thérapeutique, de ne pas tenir compte du sujet, de le réduire à un objet d'étude etc..."
Effectivement, on lit souvent cela. Pourtant, les neurosciences ne sont pas une pratique thérapeutique, et ne constituent pas une école de pensée sur la psychothérapie.
La critique (généralement émise par des psychanalystes) s'adresse en fait aux psychothérapies fondées sur des preuves (notamment TCC), et ces dernières ne sont amalgamées avec les neurosciences que pour jouer sur l'effet repoussoir du mot (dans leurs cercles). Mais en fait les TCC ont peu de liens directs avec les neurosciences.
Bref, dans ce cas de figure l'usage du mot neurosciences sert à discréditer, et à détourner l'attention de l'existence de psychothérapies efficaces et des preuves de leur efficacité (qui ne viennent pas des neurosciences).


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Franck Ramus30 décembre 2014 11:23
Et à l'étonnement de ce commentateur que les TCC n'aient pas de lien avec les neurosciences je répond:
Disons qu'elles sont compatibles avec les neurosciences, ce qui n'est déjà pas si mal. Notamment elles sont parfaitement compatibles avec tout ce qui est connu sur les mécanismes neuronaux des apprentissages. Mais comme je l'explique dans mon article, ce n'est pas le même niveau de description. La seule chose qui puisse valider une psychothérapie, c'est la démonstration de son efficacité sur les patients dans un essai clinique. Aucun enregistrement de neurone ni image du cerveau ne peut parler de cela. Au mieux en montrer des corrélats cérébraux.


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Les neurosciences, un épouvantail bien commode
Les neurosciences, un épouvantail bien commode
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