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Publié par Patrick Granet

Raoul Vaneigem propose une réflexion sur le surréalisme. Ce mouvement artistique inspire une pensée radicale mais révèle ses limites à travers sa récupération.



Au début des années 1970, Raoul Vaneigem propose une présentation subjective du mouvement surréaliste. Son texte resurgit aujourd’hui et propose des réflexions pertinentes sur la créativité et sa récupération. Raoul Vaneigem apparaît comme une des figures majeures du mouvement situationniste. Il se réfère donc aux avant-gardes artistiques à travers une réappropriation critique.


« Le surréalisme appartient à une des phases terminales de la crise de la culture », ouvre Raoul Vaneigem. Le situationniste critique la société de classes qui repose sur l’isolement, l’aliénation et la séparation. Les différents domaines de la vie semblent cloisonnés. La culture devient une activité séparée des autres aspects de la vie. Dans la première moitié du XIXème siècle, les artistes semblent mépriser les valeurs bourgeoises. « Initialement, tout ce qui s’y conçoit de neuf porte la marque du refus de la bourgeoisie, de l’utilitaire, du fonctionnel », rappelle Raoul Vaneigem. Mais la culture devient rapidement une marchandise et le surréalisme peut faire l’objet d’une récupération.

Tout un courant défend la créativité comme mode d’existence authentique, en rupture avec la logique marchande. Marx et Fourier illustrent ce courant. Lemouvement dada incarne également ce refus des valeurs bourgeoises. « Dada marque à la fois la conscience de l’effritement des idéologies et la volonté de leur suppression au profit de la vie authentique », souligne Raoul Vaneigem. Mais ce mouvement semble trop négatif et semble peu ancré dans les conditions réelles d’existence. Dada ridiculise la culture mais la conçoit toujours comme séparée de la philosophie et de la vie.

Dada aspire à détruire l’art tandis que le surréalisme prétend le réinventer. Mais les surréalistes restent attachés à la forme littéraire et à certaines de ses conventions classiques. « C’est là que le projet de fonder un nouveau mode de penser, de sentir et de vivre, qui soit celui d’un monde nouveau, se perd et s’élabore inséparablement», analyse Raoul Vaneigem. La culture semble toujours conçue comme une sphère séparée, même si les surréalistes méprisent les professionnels de la littérature.

Durant les années 1924-1925, le surréalisme semble particulièrement créatif et dynamique. La publication de la revue La Révolution surréaliste s’accompagne de la création d’un « Bureau de Recherches surréalistes ». « Les rêves, l’écriture automatique, la pratique de Freud, l’invention de jeux, la dérive et le hasard des rencontres, les expériences médiumniques concourent à une unité de préoccupation qui jettent une vive lumière sur les possibilités humaines », décrit Raoul Vaneigem. Le jeu et la créativité doivent permettre de passionner la vie. Le groupe organise des scandales pour attaquer les représentants de la culture dominante. Les surréalistes distribuent des textes pour perturber l’enterrement d’Anatole France et le banquet Saint-Pol-Roux.

Mais les surréalistes se rapprochent progressivement du communisme bureaucratique. En 1926, le groupe s’associe à la revue Clarté qui comprend des intellectuels communistes hostiles au conformisme culturel du stalinisme. En 1927, André Breton adhère au Parti communiste. Mais des surréalistes dissidents refusent la compromission avec la bureaucratie stalinienne. Antonin Artaud, mais aussi René Daumal et la revue Le Grand Jeu, refusent la discipline du surréalisme officiel. René Crevel assume son autonomie mais ne renonce pas au projet politique du surréalisme. Il tente de concilier la poésie avec le matérialisme dialectique.


Mais les surréalistes sont rapidement exclus du Parti communistes. Ils défendent Aragon et sa critique de la patrie. Surtout les surréalistes attaquent toutes les valeurs bourgeoises, y compris la famille et la morale sexuelle. Benjamin Péret publie Je ne mange pas de ce pain là. Le poète surréaliste incite à la liquidation de l’armée, de la police, des prêtres, des patrons, de l’argent, du travail et de toutes les autres formes d’aliénation.

Passionner la vie



Le surréalisme distingue la vie passionnante de la simple survie. Après la littérature pessimiste et mortifère d’un certain romantisme, la barbarie de la guerre mondiale de 1914 ravive le désir de vivre. Des révoltes ouvrières alimentent l’espoir de transformer le monde pour changer la vie. « Et quand le prolétariat reprit la parole au nom de l’histoire avec le mouvement des soviets et Spartacus, le plus grand espoir fut permit sur les chances d’une vie radicalement autre et sur les conditions seules habilitées à la fonder : la liquidation du système marchand et de la civilisation bourgeoise et chrétienne », observe Raoul Vaneigem. Dada exprime le projet d’une révolution totale qui bouleverse tous les aspects de la vie. Ce mouvement de destruction de l’art et de toutes les valeurs rejette surtout le réformisme et aspire à un projet révolutionnaire global. Après l’écrasement des révoltes ouvrières, « Dada reste seul à exiger, à la fois confusément et nettement, la destruction globale de l’art, de la philosophie, de la culture comme secteurs séparés et leur réalisation dans une vie sociale unitaire », souligne Raoul Vaneigem.


Le surréalisme dénonce la tristesse du quotidien et la survie comme absence de vie. Antonin Artaud dénonce la misère existentielle. Dès 1924, son espoir pour une société sans classe avec le règne de la liberté semble disparaître. Les poèmes surréalistes attaquent la religion, la patrie, la famille et toutes les formes d’aliénation dans la vie quotidienne. Le surréalisme dénonce toutes ses institutions, avec leurs normes et leurs contraintes qui empêchent les individus de jouir pleinement de la vie. André Breton fait l’apologie du crime et de l’illégalisme pour mieux dénoncer le conditionnement de l’État. Mais il ne distingue pas les crimes mortifères, comme tirer sur la foule, des actes libérateurs qui permettent de s’extraire du cadre de la légalité.

« L’absence de critique négative cohérente et globale condamne à l’échec et à l’émiettement tout essai d’une révolution totale de la vie quotidienne », analyse Raoul Vaneigem. André Breton insiste sur la libération des désirs avec le moment de la rencontre, de l’amour, de la subjectivité, de la créativité. André Breton se contente de décrire des moments de plaisir dans la vie quotidienne, sans les inscrire dans la perspective d’un mouvement d’émancipation totale du prolétariat. Les surréalistes s’attachent à concilier la poésie, l’amour et la révolte. Pourtant, cette démarche débouche vers un culte de la femme et de l’amour unique. Ainsi, à travers l’amour électif et exclusif, les surréalistes réduisent la femme à un statut d’objet. Les surréalistes réduisent la passion amoureuse au petit couple hétérosexuel. Le surréalisme insiste sur la subjectivité et sur la créativité de chacun dans la vie quotidienne. Pourtant, il délègue le processus révolutionnaire aux bolcheviques. La révolution de la vie quotidienne semble séparée de la révolution sociale.


Le surréalisme s’attache à expérimenter de nouvelles possibilités humaines. La psychanalyse permet de dénoncer l’enfermement psychiatrique et l’éducation castratrice des enfants. L’écriture automatique doit libérer les fantasmes et les pulsions. La créativité permet de sortir du cadre du conditionnement social. Pourtant, Breton utilise l’écriture automatique comme un simple procédé de renouvellement du style littéraire. L’apologie du rêve, de la folie et même de l’hystérie s’inscrivent également dans une démarche artistique. Le rêve et la folie pourraient pourtant permettre d’attaquer l’ordre moral et le conditionnement mental. Les surréalistes se contentent de textes provocateurs sans tenter de réellement déstabiliser l’ordre existant.

Spécialisation artistique et récupération marchande



Pour André Breton, « l’idée de révolution est la sauvegarde la meilleure et la plus efficace de l’individu ». Pourtant, les surréalistes n’inscrivent pas toujours leur pratique dans cette conception libertaire de la révolution. « Dans la confusion même qui l’entoure, le concept de révolution abrite en fait les rêveries de la subjectivité, les passions, la volonté de vivre, la violence des revendications individuelles, tout ce qui répugne à se laisser réduire et manipuler par les révolutions bureaucratiques », rappelle Raoul Vaneigem. Les textes surréalistes peuvent s’inscrire dans cette perspective libertaire. Robert Desnos associe la révolution à la liberté absolue contre tous les conformismes. En 1925, Paul Eluard dénonce le régime communiste qui repose toujours sur l’ordre du travail.


Mais les surréalistes séparent la libération du travail de la lutte des classes. Ils se rallient donc aux communistes puis aux trotskystes. Les surréalistes réhabilitent même la figure ridicule de l’intellectuel au service du peuple, tournée en dérision par Dada. « Éloigné d’une telle radicalité, le surréalisme rêve d’une révolution culturelle, parallèle à l’autre, dont le Parti contrôle l’écluse », résume bien Raoul Vaneigem. Lénine et Lautréamont sont même amalgamés par Breton. L’idée d’une poésie faite par tous permet pourtant d’attaquer toutes les formes de hiérarchies.


Les surréalistes restent avant tout des artistes, ce qui favorise la récupération de leur mouvement. « La vérité d’une imposture fondamentale du surréalisme apparaît dans les faits : l’idéologie de l’art au service de la vie ne résiste pas à la mise au service de la société spectaculaire-marchande de l’art et de la survie », ironise Raoul Vaneigem.

Les surréalistes prétendent réinventer le langage. Ils critiquent même les écrivains professionnels comme Gide. Pourtant, André Breton cède aux coquetteries littéraires et le petit milieu surréaliste se complait dans les exercices de style vides de sens. La littérature devient déconnectée des mouvements de révolte. « Il existe pourtant, chez les plus radicaux, une tentation d’identifier la poésie, comme anti-langage dominant, à la théorie révolutionnaire qui vient des luttes réelles du prolétariat et y retourne comme pratique de radicalisation », nuance Raoul Vaneigem. Le pamphlet Un cadavre perturbe la cérémonie d’enterrement d’Anatole France. L’insulte littéraire s’accompagne alors d’une véritable pratique du scandale pour perturber les mondanités bourgeoises. Les poèmes de Benjamin Péret attaquent l’oppression et bêtise du pouvoir. Mais la pratique des surréalistes semble plus artistique que révolutionnaire.


Breton sous-estime le fétichisme de la marchandise. Il défend la peinture surréaliste rapidement récupérée par le marché de l’art alors qu’il prétend combattre les artistes attirés par l’argent et la notoriété. « Le parti des peintres, volontiers apolitique, dans le sens prudent du terme, forme avec les néo-littérateurs la fraction droitière du surréalisme », constate Raoul Vaneigem. Les arrivistes médiocres comme Dali et Picasso illustrent cette analyse. Les peintres surréalistes ont tous « réussi ». Ils ont surtout utilisé ce mouvement pour lancer leur carrière artistique. En revanche d’autres artistes, comme Klee ou Magritte, s’attachent à donner un sens poétique et créatif aux images.


L’art devient une activité séparée et transformée en simple marchandise par la logique de l’économie. L’art doit être détruit et dépassé. « Dada a la conscience du négatif et non celle du dépassement, le surréalisme a la conscience du dépassement nécessaire mais non celle du négatif », analyse Raoul Vaneigem. Les surréalistes semblent rejeter l’histoire, surtout à partir de 1945 après la seconde guerre mondiale. Les mouvements pour l’émancipation humaine au nom du prolétariat ont tous échoué et André Breton déplore une faillite générale. Les surréalistes se passionnent pour la vie quotidienne, avec la créativité et l’aventure amoureuse, mais n’articulent pas leurs réflexions à une pratique révolutionnaire. Ils dérivent alors vers une simple mystique selon laquelle la beauté de l’art doit révéler le merveilleux. Le surréalisme sombre alors vers l’esthétisme et délaisse sa dimension politique. Il se tourne vers la magie et l’alchimie et considère l’aliénation humaine comme immuable. Breton valorise même un amour sacrificiel et monogame qui s’apparente au puritanisme religieux.


La révolution de la vie quotidienne doit s'inscire dans la lutte de classes pour ne pas sombrer dans la récupération marchande. Mais la réflexion des surréalistes peut aussi alimenter le désir de bouleverser tous les aspects de la vie.





Source : Raoul Vaneigem (Jules-François Dupuis), Histoire désinvolte du surréalisme, Paul Vermont, 1977 (réédition Libertalia, 2013)