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Publié par Patrick Granet

Un livre rend hommage au théoricien marxiste Daniel Bensaïd. Mais ce receuil révèle surtout les limites du troskysme et du marxisme bureaucratique.

Daniel Bensaïd s’attache à moderniser le marxisme léninisme. Il contribue à créer la Ligue communiste révolutionnaire (LCR) puis le Nouveau parti anticapitaliste (NPA). Ses organisations, incarnées par Olivier Besancenot, défendent un marxisme révolutionnaire qui se réclame de Léon Trotsky et de Che Guevara. Attaché au Parti et à l’État, Daniel Bensaïd développe également des réflexions intéressantes. Malgré un léninisme poussiéreux, ce philosophe demeure attentif aux nouvelles formes de contestation et au renouveau de la pensée critique. Il demeure l’un des rares universitaires à penser la perspective d’une rupture avec le capitalisme.
Dans un ouvrage collectif des intellectuels, anciens militants de la LCR et du NPA, évoquent les aspects les plus pertinents de la réflexion de Daniel Bensaïd. Décédé en 2010, il reçoit ainsi un hommage intellectuel et militant.

Entre théorie et pratique

Trois militants du Nouveau parti anticapitaliste (NPA) retracent le parcours de Daniel Bensaïd. Charles Michaloux, François Sabado et Olivier Besancenot décrivent la trajectoire militante du philosophe attaché à un trotskisme ouvert. Biberonné dans une famille communiste, le jeune militant s’oppose au colonialisme et à la ligne du Parti communiste. Il se rapproche du trotskisme et participe à la création des Jeunesses communistes révolutionnaires (JCR) en 1966. En Mai 68, il s’immerge dans le mouvement du 22 mars. Il s’adapte aux pratiques libertaires et tente de mettre en perspective la contestation immédiate. Ce léniniste estime que le parti demeure le seul outil pour « capitaliser les expériences, les renouveler au feu vivant des luttes, les analyser et les synthétiser pour tracer les chemins du renversement de l’ordre existant » expliquent les trois militants. En 1969, Daniel Bensaïd participe à la création de la Ligue communiste (LC) qui devient Ligue communiste révolutionnaire (LCR). Dirigeant de la IVème Internationale des trotskistes, il sillonne la planète à la rencontre de ceux qui luttent, notamment en Amérique latine.

« L’idée même de révolution, hier rayonnante d’utopie heureuse, de libération et de fête, semble avoir viré au soleil noir » constate Daniel Bensaïd la fin des années 1980. Il devient l’intellectuel qui défend le communisme révolutionnaire contre l’air du temps libéral. Il s’attache à la transmission de l’espérance révolutionnaire avant un renouveau des luttes sociales à partir du mouvement de 1995. Il tente de donner un contenu stratégique et politique à l’altermondialisme. En 2009, il participe activement à la création du NPA. Il estime que la construction d’un espace de lutte et de réflexion doit se figer dans la forme Parti. C’est l’une de ses limites. Le Parti fossilise la créativité, l’inventivité, les désirs. La débâcle du NPA révèle la sclérose des organisations politiques. Les assemblées de lutte apparaissent au contraire comme des espaces de rencontres, de réflexions et d’action. Mais, contre le déterminisme historique, le marxisme de Daniel Bensaïd s’attache à l’intervention dans la lutte des classes et à la volonté politique.
Contre la résignation ambiante et le fatalisme, il aime citer Blanqui l’insurgé

permanent: « La lutte toujours, la lutte quand même, la lutte jusqu’à l’extinction ».

Dans un entretien accordé à la revue Mouvements, Daniel Bensaïd retrace son parcours intellectuel et politique. Il refuse de concevoir son engagement comme uniquement rationnel. « La raison se mêle toujours à une part de rêve et de passion, de messianisme » souligne Daniel Bensaïd. Il demeure l’un des rares intellectuels à militer activement dans une organisation politique. Il ne renonce pas à son engagement révolutionnaire pour une carrière universitaire plus prestigieuse.

La pensée communiste contre l’air du temps

Michaël Löwy évoque les écrits de Daniel Bensaïd. Il souligne son marxisme ouvert et son « communisme hérétique ». Le Pari mélancolique renoue avec le romantisme révolutionnaire étudié par Michaël Löwy. Dans ce texte, Daniel Bensaïd se réfère à Walter Benjamin, mais aussi à Charles Péguy et Pascal.
Le communisme ne peut pas se réduire à la débâcle bureaucratique de l’URSS. « Il n’est, en dernière analyse, que l’espérance de supprimer l’ordre existant, le nom secret de la résistance et du soulèvement, l’expression de la grande colère noire et rouge des opprimés » décrit Michaël Löwy.
Daniel Bensaïd s’oppose au déterminisme et au scientisme du marxisme orthodoxe. Comme Blanqui, il considère que la politique prime sur l’histoire. Avec Walter Benjamin, il considère la révolution comme une irruption événementielle du possible dans le réel.

Samy Joshua évoque l’originalité de la pensée de Daniel Bensaïd.
L’auteur de La discordance des temps analyse l’importance de la temporalité dans le processus révolutionnaire. « L’époque est au zapping, au quick, au fast, au rapide et à l’instantané. Le temps stratégique s’émiette et se fragmente en épisodes anecdotiques » observe Daniel Bensaïd. Contre le culte de l’immédiateté, il s’attache au temps long de la politique révolutionnaire.
Daniel Bensaïd se réfère au romantisme révolutionnaire et à l’utopie. Il s’attache au principe d’espérance définit par Ernst Bloch et à la notion de « sentinelle messianique » issue de Walter Benjamin.


Philippe Corcuff souligne l’apport intellectuel de Daniel Bensaïd. Le penseur marxiste s’attache à la figure de Walter Benjamin, proche de l’école de Francfort mais aussi des surréalistes. Philippe Corcuff, à partir des analyses de l’historien François Hartog, dénonce le « présentisme ». Cette notion renvoie à un culte du présent, coupé du passé et de l’avenir, qui débouche vers le triomphe de l’immédiateté. La répétition et la vitesse caractérisent la civilisation moderne. Le militantisme actuel repose sur le zapping permanent, avec une recherche constante de la lutte à la mode. En revanche, aucun bilan critique des expériences passées n’est tiré.
Walter Benjamin propose une conception originale du temps dans ses « Thèses sur le concept d’histoire ». Il s’attache à la tradition des opprimés contre la modernité marchande. « A chaque époque, il faut chercher à arracher à nouveau la tradition au conformisme qui est sur la point de la subjuguer » estime Walter Benjamin. Se tourner vers le passé permet d’ouvrir un avenir émancipateur.
Daniel Bensaïd estime que la lutte politique doit permettre une ouverture des possibles. Il compare l’évènement révolutionnaire aux troubles de l’amour. « Dans la rencontre amoureuse des regards, dans la fulgurance de l’évènement, l’infiniment petit domine l’infiniment grand. L’éphémère capture l’éternité » souligne Daniel Bensaïd. Il critique la mode du postmodernisme . Il fustige cet « air du temps imprégné d’un sentiment de dissolution généralisée (tout fout le camp!), d’affaissement du futur et d’anémie historique ».
Mais Philippe Corcuff critique pertinemment le léninisme de Daniel Bensaïd. Le parti bolchevique, avec ses « révolutionnaires professionnels », subit alors une dérive autoritaire.

Renouveau de la pensée marxiste

Alex Callinicos, au contraire, rend hommage au léninisme de Daniel Bensaïd. Le philosophe trotskiste prend le parti de Lénine contre Rosa Luxembourg, critique du parti bolchevique et autoritaire. Pour Daniel Bensaïd, Lénine permet de prendre en compte la spécificité de la dimension politique. Les différentes temporalités s’entrecroisent dans la politique.

Josette Trat souligne l’intérêt de Daniel Bensaïd pour la réflexion féminisme. Le penseur marxiste s’attache à « prendre en compte la diversité des dominations tout en les articulant à l’exploitation de classe et à une perspective anticapitaliste » souligne Josette Trat. Mais il s’oppose également au morcellement communautaire et aux « potages postmodernes » qui valorisent les micro-résistances identitaires. La multiplicité des conflits doit s’inscrire dans la perspective d’une émancipation universalisante.

Catherine Samary présente le communisme hétérodoxe de Daniel Bensaïd. Loin d’un marxisme scientifique rigide, il s’attache à l’inventivité des mouvements sociaux. Il se réfère au romantisme révolutionnaire de Charles Péguy, Ernst Bloch et Walter Benjamin. Le communisme n’est pas un déterminisme historique, mais une ouverture des possibles.
Contrairement au philosophe maoïste Alain Badiou, Daniel Bensaïd critique la bureaucratie et la dérive autoritaire du communisme lorsqu’il se fige dans un régime. Le communisme ne doit pas passer à côté de son devoir d’inventaire.

Esther Vivas évoque les révoltes actuelles et le mouvement des Indignés. Daniel Bensaïd souligne la dimension impromptue, inattendue, intempestive de la révolution. Les révoltes spontanées qui agitent de nombreux pays renvoient à sa réflexion.

Daniel Bensaïd souligne les limites du mouvement altermondialiste Ce nouvel internationalisme n’avance aucun projet de société clairement définit et navigue entre différentes idéologies, souvent réformistes. Surtout, Daniel Bensaïd critique John Holloway. Ce « néolibertaire » occulte l’histoire du mouvement ouvrier qu’il considère comme lié à l’État.
Daniel Bensaïd s’attache au pluralisme et à l’autonomie des différents mouvements de résistance. « C’est ainsi que, dans leur pratique, les mouvements écologistes, syndicaux, de femmes, d’immigrés, d’indigènes, de jeunes, de paysans ont établi des alliances stratégiques et se sont aperçus que cette pratique leur était commune » souligne Esther Vivas. La défense du bien commun, contre l’appropriation et l’accumulation marchande, doit alimenter la réflexion autour d’un nouveau projet d’émancipation.

Les limites du trotskysme

Joao Machado retrace l’expérience du trotskisme brésilien. Daniel Bensaïd suit de près les débats et se rend plusieurs fois au Brésil. Les trotskistes brésiliens participent à la construction du Parti des travailleurs (PT), une organisation ouvrière antistalinienne et pluraliste. Mais, progressivement, ce parti s’institutionnalise.
En 2002, le PT accède au pouvoir avec l’élection de Lula. Les trotskistes participent au gouvernement qui met en œuvre des politiques libérales pour rassurer le FMI et le patronat. « Le parti doit choisir entre son rôle de porte-parole politique des mouvements sociaux et celui de courroie de transmission des mesures du gouvernement dans la société » explique Daniel Bensaïd. Le PT choisit d’exclure les voix dissidentes.
Les trotskistes deviennent des bureaucrates liés à l’État et dépendants des succès électoraux du PT. Ils préfèrent alors ne pas quitter le parti qui mène une politique libérale.

Philippe Pignarre insiste sur l’originalité du marxisme de Daniel Bensaïd. Le théoricien de la LCR refuse de considérer la classe sociale comme un sujet personnifié. Il rejette l’idée d’une conscience psychologique de la classe apportée par une avant-garde selon Philippe Pignarre.
Daniel Bensaïd propose une conception originale du temps. Il refuse la conception linéaire et monotone du temps, qui est celle des réformistes. Mais il rejette également la notion de progrès pourtant développée par la tradition marxiste.
Philippe Pignarre propose une critique intéressante du trotskisme. Ce courant politique s’attache à penser la « période » afin de définir ses « tâches politiques ». Cette vision de la lutte permet d’excuser les échecs. Les trotskistes ont alors toujours raison, mais la période n’était pas propice à donner un écho à leurs idées. Les « campagnes » politiques sont très souvent extérieures aux conditions d’existence des personnes auxquelles elles s’adressent.
Le NPA reproduit les vielles pratiques et routines du trotskisme. Le parti ne favorise pas le développement de l’imagination de la créativité.

Bensaïd et la faillite historique du trotskysme

Daniel Bensaïd peut apparaître comme un intellectuel attachant. Elève d’Henri Lefebvre, il aime citer Guy Debord. Il s’attache à un marxisme utopique, loin de la froideur scientifique. Il participe au mouvement du 22 mars en Mai 68 et entretien l’espérance révolutionnaire dans la période des reniements de la gauche et des années fric.


Mais la trajectoire intellectuelle et militante de Daniel Bensaïd demeure guidée par une mascarade : le trotskysme. Le marxisme léninisme s’attache à une conception autoritaire de la révolution. Il s’agit de construire le parti pour encadrer les masses et les guider vers la révolution communiste. Dans un texte intéressant, Yves Coleman décrit le gouffre qui sépare les trotskystes des jeunes libertaires. Yves Coleman souligne le faible niveau de réflexion critique des jeunes anarchistes. La théorie se limite souvent à un folklore identitaire. Mais les jeunes anarchistes ne consacrent pas toute leur énergie à la vaine construction d’un Parti. Ils participent aux luttes sociales pour agir par rapport à des situations concrètes, ici et maintenant. Ils rejettent le militantisme routinier déconnecté de la vie quotidienne. Les trotskystes organisent des manifestations pour demander un audit citoyen sur la dette, ridicule et inutile. Les libertaires agissent pour lutter avec les précaires, les sans papiers, les mal logés. Ils privilégient l’action directe sur l’interpellation stérile des gouvernants.


Daniel Bensaïd a participé à la construction du Nouveau parti anticapitaliste (NPA). Aujourd’hui, ce projet est en ruines. Le NPA s’est englué dans le citoyennisme avant de rejoindre le Front de gauche. Les trotskystes séparent la fin, le communisme, des moyens pour l’atteindre. Pratiques bureaucratiques et pleurnicheries citoyennes doivent, selon eux, permettre l’avènement d’une révolution. Loin d’un marxisme utopique, les militants trotskystes réclament davantage un aménagement du capitalisme. Mieux, toute forme de pensée critique et de réflexion ne fait que décrédibiliser les mouvements sociaux selon les bureaucrates trotskystes. La scission du NPA pour rallier un Front de gauche nationaliste et réformiste révèle la dérive politicienne des partis bolchéviques.


Philippe Corcuff souligne bien l’impasse marxiste léniniste de la réflexion de Daniel Bensaïd. « L’héritage intellectuel et politique qu’il nous a légué apparaît largement dilapidé dans la conjonction d’hommes d’appareil confondant ouverture et aspiration par la politique professionnelle de la « gauche de la gauche », de bolchéviques sectaires remplaçant son marxisme ouvert par des formules dogmatiques et d’une « direction » d’organisation en manque de repères » résume Philippe Corcuff. Mais, comme le souligne Pierre Bance, la réflexion de Daniel Bensaïd refuse d’analyser les limites du bolchévisme et du marxisme léninisme. La dimension autoritaire et bureaucratique n’est pas une dérive du léninisme mais sa réalisation ultime.


Il semble impossible de créer une société sans État à partir du contrôle de l’État. Il semble absurde de sortir de l’aliénation à travers des moyens aliénés. Les mouvements de contestation actuels insistent sur l’importance des assemblées pour créer des espaces de rencontres et de luttes en dehors des syndicats et des partis. Ses organisations sclérosées ont pour seul objectif de survivre, et non d’alimenter les luttes spontanées. Pour inventer d’autres possibilités d’existence, pour libérer la créativité et les désirs, il semble urgent de détruire toute forme de carcan bureaucratique.


Source: François Sabato (dir.), Daniel Bensaïd l’intempestif, La Découverte, 2012
Extrait du livre sur le site de la revue Contretemps

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