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Publié par Patrick Granet

'Ecole de Francfort alimente une critique radicale de l'aliénation marchande et culturelle. Cette réflexion doit permettre d'agir face à la crise et à l'austérité.


La crise actuelle n’est pas seulement une crise économique et financière qui se réduit à un phénomène temporaire. C’est toute la civilisation marchande qui est en crise. Le désastre semble également écologique, technoscientifique, politique et culturel. La crise s’étend sur tous les aspects de la vie.


La revue Illusio tente d’analyser la crise actuelle à travers les réflexions de l’École de Francfort, dans une démarche transdisciplinaire. Diverses approches se croisent pour alimenter la Théorie critique. Avec l’héritage de la Théorie critique, cette revue tente d’analyser la société moderne, avec l’apport de divers courants de pensée comme la critique de la valeur.


« Si la crise contemporaine concerne également la pensée, il faut veiller à ce que la crise de la pensée n’interdise pas une pensée de la crise », présente la revue Illusio.

Un marxisme hétérodoxe



Douglas Kellner présente l’École de Francfort. En 1930, Max Horkheimer prend la direction de l’Institut de recherches sociales situé à Francfort. Il réunit d’autres universitaires comme Theodor W. Adorno, Erich Fromm ou Herbert Marcuse. Ses chercheurs élaborent une théorie sociale pour penser la société dans sa globalité. Ils refusent donc le cloisonnement disciplinaire. « Mêlant sociologie, psychologie, cultural studies et économie politique, les travaux de cette époque se voulaient une synthèse de la philosophie et de la théorie sociale », présente Douglas Kellner.


Durant les années 1930, ses universitaires marxistes et juifs privilégient l’analyse critique de l’autorité et du fascisme. Ils se réfèrent aux concepts de Karl Marx comme la marchandise, l’argent, la valeur, l’échange et le fétichisme. La pensée de Marx ne se réduit pas à une critique de l’économie capitaliste, mais attaque aussi « les rapports sociaux sous le capitalisme, où toutes les formes de vie et toutes les relations entre les hommes sont régies par la marchandise et par les relations et valeurs liées à l’échange », précise Douglas Kellner. Ce marxisme critique ne se réduit pas à un économisme étroit mais analyse la logique marchande qui colonise tous les domaines de la vie.


La théorie critique s’inscrit également dans une perspective émancipatrice. Comme Marx, la théorie critique s’attache à « l’idée d’une société future conçue comme une collectivité d’hommes libres, rendus possibles par les moyens techniques actuels », souligne Max Horkheimer. La théorie critique présente une pensée originale qui associe Marx avec Nietzsche, Freud ou Max Weber.

Dans les années 1930, l’École de Francfort analyse « l’industrie culturelle ». Marchandisation, standardisation et massification caractérisent la culture moderne. Surtout, cette industrie conserve sa fonction idéologique « de légitimer les sociétés existantes et l’intégration des individus à leur mode vie », souligne Douglas Kellner. Les loisirs imposent une nouvelle manière de penser, d’agir, de vivre. La culture fait régner le conformisme. La consommation de masse permet d’intégrer le prolétariat à la société marchande. Pourtant, Walter Benjamin estime que la créativité artistique peut également favoriser l’émancipation. Le cinéma, le théâtre, la radio ou la photographie permettent aussi de diffuser des idées antagonistes au monde marchand. Walter Benjamin s’attache à des formes culturelles différentes et contestataires.


Mais Adorno et Horkheimer rappellent que la plupart des produits culturels sont soumis aux normes et aux contraintes de la société marchande. Ses deux universitaires observent une mécanique implacable du capital qui impose une « rationalité instrumentale » pour réprimer tous les désirs. « Plus encore, dans la vision extrêmement pessimiste des deux auteurs, l’individu opprimait jusqu’à son propre corps et renonçait à ses désirs à mesure qu’il construisait et intégrait son propre carcan idéologique répressif, se transformant de lui-même en outil de travail et de guerre », résume Douglas Kellner. Adorno et Horkheimer remettent également en cause le marxisme traditionnel qui défend le travail et la modernité occidentale. L’aliénation s’impose dans le travail, mécanisé et routinier, mais aussi dans la consommation avec le spectacle et le modèle du petit bonheur conforme.


L’industrie culturelle et la société de consommation permettent d’intégrer les individus en façonnant leurs besoins, leurs attitudes et leurs comportements. Les biens et les services, mais aussi l’art, les opinions politiques et la vie humaine deviennent des marchandises. La consommation ne se contente plus de satisfaire des besoins mais permet surtout d’affirmer son rang, son prestige et sa place sociale. Même les femmes sont réduites à des objets de consommation qui doivent valoriser leur époux. Mais cette société de consommation découle du mode de production capitaliste. Contrairement à Veblen ou à Huxley, Adorno ne s’inscrit pas dans une logique puritaine qui condamne le bonheur et le plaisir. Il insiste sur l’importance de satisfaire les besoins et les désirs humains. La société marchande est critiquée car elle dégrade la qualité de la vie. Le véritable bonheur ne peut exister que dans une organisation sociale différente. Cette réflexion tranche avec les revendications gauchistes pour une augmentation du pouvoir d’achat et alimente une tradition de critique de la vie quotidienne.





Miguel Abensour découvre la Théorie critique à travers Herbert Marcuse. Ce philosophe s’attache à libérer l’imagination et les désirs dans une perspective utopique. La Théorie critique renoue avec la pensée du jeune Marx contre un marxisme orthodoxe centré sur l’économie. La critique de l’autorité et du pouvoir d’État devient centrale. La culture et la vie quotidienne sont également analysées. La transformation économique ne semble donc pas suffisante pour supprimer la domination et l’aliénation. Les individus intériorisent la domination qui ne se limite pas à un système économique extérieur.

L’héritage de l’École de Francfort
Patrick Vassort insiste sur l’importance de prolonger la démarche de la Théorie critique. Une analyse radicale de l’autorité et de l’ordre social doit rejeter toute forme de réformisme ou de social-démocratie. Horkheimer évoque la nécessité d’adopter un « regard aiguisé par la haine sur ce qui est en place ». Pourtant, avec Honneth et Habermas, l’Ecole de Francfort rentre dans le rang du conformisme intellectuel. « Cette haine nécessaire à l’analyse de ce qui est en place se transforme en adaptation réformiste », souligne Patrick Vassort. Même Marcuse explique la contestation étudiante des années 1960 par l’esprit critique qui règnerait dans les universités. « Institution de reproduction des idéologies dominantes, elle conforme les étudiants (et l’ensemble des personnels) plus qu’elle ne les libère », observe pourtant Patrick Vassort.


Loin d’une libération créative, l’esthétique, la culture et le numérique imposent une uniformisation des modes de vie. « De même l’art et les formes esthétiques ont, comme le reste de la société, été absorbés par la technique et la consommation, par la société marchande », souligne Patrick Vassort. La Théorie critique permet de refuser l’existant, de s’appuyer sur un marxisme hétérodoxe qui ne se limite pas à l’économie, et de libérer une imagination créative qui ouvre les possibilités de révolte.

 

La barbarie contemporaine impose une atomisation et une séparation des individus qui forment alors une masse conformiste. Aucune unité n’émerge et les diverses formes de solidarité semblent disparaître. « Il s’agit au contraire d’une masse d’individus atomisés agissant de manière conforme et sous la forme rationnelle ou pulsionnelle d’une libido aliénée », décrit Patrick Vassort. Cette massification s’accompagne d’une accélération à travers une consommation effrénée de temps, de loisirs, de travail, de flux.


Le conditionnement consumériste et le règne du superflu s’apparentent à un nouveau totalitarisme. « L’homme superflu est ainsi celui dont la subjectivité disparaît derrière le « réalisme » économique et social, la flexibilité, la précarité, la rigueur, la technique, la novation, les impératifs budgétaires, la prospective et les sciences prévisionnelles », observe Patrick Vassort. Les individus perdent toute forme de spontanéité et doivent se soumettre à une automatisation des décisions.


L’existant devient superflu avec l’accélération, et la réalité vécue collectivement s’éloigne avec l’abstraction. Face à cette aliénation moderne, la Théorie critique doit raviver une insoumission à l’accélération, aux technologies, à l’université, au capital et au travail. « Cela passe également par la réappropriation d’une vie dont les hommes ont été dépossédé par l’abstraction née de la société de travail et d’échanges capitalistes », souligne Patrick Vassort.

Lucille Chartain ravive les réflexions de la Théorie critique pour évoquer le Nouveau cinéma allemand. Avec des films comme Good bye Lénine ! ou La vie des autres, l’Allemagne explore son passé à partir d’une évocation des problèmes de la vie quotidienne. Mais ce cinéma peut être également analysé comme un produit de l’industrie culturelle avec thriller et comédie dramatique calibrés pour le succès. Une normalisation et une standardisation du cinéma s’observe. Un film allemand ne se distingue plus du cinéma hollywoodien. Mais Lucille Chartain insiste sur l’importance de la réception individuelle.





Alexander Neumann insiste sur l’apport de la Théorie critique dans le domaine de la sociologie. L’Institut de Francfort développe une observation de diverses catégories sociales comme les employés ou les chômeurs. Ses recherches permettent de s’interroger sur la conscience ouvrière, mais aussi sur l’antisémitisme et sur la soumission à l’autorité. Cette approche sociologique permet d’articuler l’observation empirique, à travers l’enquête, avec la théorisation critique.


Avec la contestation de 1968, les étudiants mettent en pratique les perspectives de la Théorie critique. Ils remettent en cause l’autorité professorale et patriarcale, et occupent même l’Institut de Francfort. Adorno est confronté à la mise en pratique de sa philosophie. « Cela concerne notamment l’expérience corporelle, charnelle ou intime, depuis l’occupation physique de l’Institut en passant par l’exposition du sein, jusqu’à l’interprétation du jazz, qui fait appel à la sensation et au rythme corporel, en tant que musique mineure de divertissement », décrit Alexander Neumann.

Agir face à la crise



Oskar Negt évoque la situation actuelle, avec la crise économique et écologique. Mais, désormais, le pragmatisme prime sur une réflexion politique globale. « Ma thèse est que les temps de crise ne peuvent devenir des temps de prise de conscience que lorsque les hommes perçoivent une alternative à la situation existante », analyse Oskar Negt. Mais les permanents syndicaux se contentent d’une formation technique sans réflexion politique.


Les mobilisations syndicales se limitent à la défense d’un statut sans la perspective de créer une nouvelle communauté humaine. Malgré ses réflexions pertinentes Oskar Negt, comme Habermas, reste enfermé dans un cadre social-démocrate. Ses philosophes se contentent de défendre la démocratie libérale et les droits de l’homme sans la moindre réflexion sur une rupture avec le monde marchand.





Raffaele Laudani analyse le mouvement des « Indignés ». Il s’appuie sur les réflexions d’Herbert Marcuse. Ce philosophe décrit les luttes des années 1968 comme un « Grand Refus » de la société répressive. Il observe une « révolte des pulsions de vie » contre le conformisme social.


Le mouvement des Indignés semble rejeter le pouvoir et les institutions, contrairement aux altermondialistes. Les Indignés expriment un pouvoir destituant. Les manifestations et même les affrontements de rue ne dessinent aucune perspective politique au-delà d’un refus. « Quelles nouvelles formes d’organisation peuvent exprimer aujourd’hui la même innovation créatrice que montra en son temps le mouvement ouvrier par l’invention, par exemple, des maisons du peuple, des caisses de secours mutuel, de la grève, des soviets ? », s’interroge pertinemment Raffaele Laudani.

Dietrich Hoss évoque une limite de l’École de Francfort. Ses philosophes refusent de penser la question de l’organisation qui permet d’articuler la théorie à la pratique. Ce courant ne permet pas véritablement de penser un renouvellement des pratiques de lutte. Horkheimer, en 1937, estime que le théoricien doit dialoguer avec le prolétariat pour permettre une transformation de la société. Mais il estime ensuite que la classe ouvrière s’intègre à la société marchande.


Durant les années 1968 en Allemagne, le mouvement étudiant et le SDS s’appuient sur la théorie critique pour inventer de nouvelles formes de luttes. Un courant "anti-autoritaire" se forme autour de Rudi Dutschke mais aussi du groupe SPUR, proche de l’Internationale situationniste, et de Hans-Jürgen Krahl. Herbert Marcuse semble proche des mouvements contestataires. Mais son concept de grand refus ne précise aucune perspective de lutte. Inversement, Dutschke et Krahl délaissent la réflexion critique pour s’enfermer dans un activisme sur le modèle de la guérilla urbaine.


Aujourd’hui, la question de l’organisation révolutionnaire demeure impensée. John Holloway ou le courant de la critique de la valeur refusent de penser de nouvelles perspectives révolutionnaires. La théorie critique demeure séparée de la pratique. Dans les débats, la discussion semble règlementée et conformiste. Dietrich Hoss propose « la création d’un espace organisationnel de rupture, c’est-à-dire un espace où se produira un flux ininterrompu, indépendants des institutions et organisations traditionnelles, une conspiration à ciel ouvert, un échange permanent d’idées avec comme seul but de s’armer théoriquement pour le renversement radical de l’ordre établi ». Cette proposition semble sympathique. Pourtant, c’est surtout dans les mouvements de lutte que cette réflexion et cette organisation doit se créer, pour ne pas sombrer dans le simple bavardage théorique.

 

 

 

La réflexion de l’École de Francfort permet de comprendre tous les enjeux de la crise actuelle, au-delà de la simple sphère économique. Le conformisme culturel et l’uniformisation des modes de vie expliquent la diminution de la conscience de classe. Mais ce courant fait vivre un marxisme critique mais débouche vers un pessimisme et une forme de résignation.


L’aliénation apparaît comme un rouleau-compresseur indépassable et le prolétariat semble condamné éternellement à la soumission. Paul Mattick critique les limites de cette théorie d'une intégration du prolétariat dans la société marchande. Des révoltes existent et le capitalisme, malgré sa capacité à récupérer sa contestation, n’est pas pour autant inébranlable.


La critique de l’existant doit s’accompagner d’une rupture avec l’ordre marchand. La critique radicale de la civilisation capitaliste doit se diffuser dans les mouvements de lutte pour dépasser leur cadre réformiste et corporatiste. Le refus de l'existant doit également s'accompagner d'une libération de l'imagination et des désirs pour construire une vie passionnante.







Source : « Théorie critique de la crise. École de Francfort, controverses et interprétations », Illusio n° 10-11, Le Bord de l’eau, 2013