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Publié par Patrick Granet

« Quand je cuisine pour le mouvement Occupy à Londres, je contribue à changer le monde. »


Une personne interviewée sur RFI


Ce qui suit est une version développée de ma brève intervention au congrès de l’Alliance for Workers Liberty le 22 octobre 2011 à Londres. Les passages entre crochets ont été ajoutés en juillet 2012 (1).


Je voudrais tout d’abord remercier l’AWL pour son invitation. A ma connaissance, l’AWL est la seule organisation de l’extrême gauche européenne qui essaie de discuter sérieusement avec d’autres courants réformistes ou révolutionnaires [en organisant des débats contradictoires avec eux]. Je ne partage pas le respect dogmatique de l’AWL à l’égard du léninisme et du trotskysme, mais au moins nous avons quelque chose d’important en commun : la conviction que les discussions peuvent être utiles et fructueuses, tant qu’elles ne sont pas menées de façon sectaire et/ou diffamatoire. Je reconnais donc la validité de vos efforts pour discuter avec d’autres courants de pensée et vous confronter avec leurs thèses, même si je suis totalement en désaccord avec vous.


Les anarchistes du XXIe siècle devraient, eux aussi, se souvenir des vertus indéniables des débats politiques, puisque Emma Goldman et Voltairine de Cleyre, pour ne citer que deux exemples célèbres, ont participé à des débats avec des socialistes (marxistes) et ont été conquises à .. l’anarchisme grâce à ces échanges d’idées !


Ce n’est pas là que gît notre désaccord à propos de « l’anarchisme » actuel. Il me semble que vos articles à ce sujet dans « Workers Liberty » ont été trop centrés sur le « vieil » anarchisme du XIXe siècle et ont négligé la diversité (et la confusion) des courants anarchistes et libertaires actuels. (Un anarchiste de la vieille école m’a expliqué un jour que les « libertaires » étaient, selon lui, des anarchistes mous, généralement quadra ou quinquagénaires, quasiment réformistes, alors que les véritables anarchistes étaient des jeunes révolutionnaires, purs et durs...)


Editant en France une revue qui, depuis presque 10 ans, a publié de nombreux textes anarchistes et marxistes pour stimuler le débat et la réflexion politiques, j’ai eu l’occasion de rencontrer de nombreux jeunes « anarchistes ». Ce qui m’a frappé, c’est à quel point (en général) ils ignorent « leurs » classiques : Proudhon, Bakounine, Stirner ou Kropotkine. Il faudrait certainement, pour aborder de façon détaillée les rapports entre les trotskystes et les anarchistes aujourd’hui, traiter de nombreux autres points mais je voudrais dans cet article en souligner uniquement cinq, [liés à mon expérience personnelle].


1. Les trotskystes, lorsqu’ils discutent avec de jeunes « anarchistes » aujourd’hui devraient savoir qu’ils n’ont pas reçu, et ne valorisent pas, la même « formation ».


Les trotskystes sont généralement formés dans des « écoles du Parti » [des universités d’été, des stages de formation, ou des écoles de cadres], où ils apprennent l’histoire du mouvement ouvrier et les lois fondamentales de « la science » marxiste. Du moins, c’était la tradition jusque dans les années 70 et 80 en France dans les différents groupes se réclamant de la Quatrième Internationale. Et en général, la presse trotskyste actuelle met encore l’accent sur l’importance d’une culture historique – aussi biaisée soit-elle. Cela s’est également produit (dans une optique anarchiste, évidemment différente de la précédente) dans la CNT espagnole avant la Seconde Guerre mondiale, ou, dans certains groupes anarchistes traditionnels avant les années 1960, mais ce n’est plus vrai en Europe, du moins à ma connaissance.


La culture politique des jeunes « anarchistes » européens est beaucoup plus diversifiée : elle puise dans des films ou documentaires radicaux ou marginaux, des bandes dessinées et des musiques parapolitiques, [des ouvrages de science fiction], dans la littérature du mouvement altermondialiste, et de petites brochures reproduites par, ou diffusées dans, les « infokiosques », sur Internet, etc


Il faut aussi signaler que les anarchistes dotés d’une solide culture historique n’ont absolument pas l’intention d’oublier ou de minimiser les actes et les écrits de Léon Trotsky [qu’il fût au pouvoir ou en exil]. Vous ne convaincrez jamais ces anarchistes que vous avez raison à propos de Cronstadt ou de Makhno, parce que le rôle de Trotsky dans la répression de ces mouvements révolutionnaires est à la fois bien connu et bien documenté. Les mensonges, les calomnies, et les déformations de Trotsky et des trotskystes au sujet de ces épisodes historiques immunisent les anarchistes cultivés contre toute tentative de séduction de votre part, et avec raison. Ils considèrent le trotskysme classique comme une part du problème, et absolument pas comme un élément de la solution.


2. Les jeunes « anarchistes » veulent AGIR DÈS MAINTENANT.


Et « agir maintenant » ne signifie pas pour eux s’engager dans un long processus d’« accumulation primitive » de militants (ou de cadres) pour construire le Parti, processus qu’affectionnent tellement les trotskystes de la vieille école. Les anarchistes qui ont l’approche la plus « physique » et parfois la plus « machiste » veulent affronter les flics, lancer des cocktails Molotov, casser la gueule aux fascistes, détruire le siège de tel ou tel parti bourgeois, etc. Les plus « pacifiques » d’entre eux (mais ils peuvent aussi soutenir les actions des premiers, voire y participer) veulent construire de nouvelles relations humaines ici et maintenant. Cela les conduit à organiser des squats ou des « communes » ; à remettre en cause les relations entre les sexes, maintenant et pas dans un avenir communiste lointain ; à cultiver des légumes pour bénéficier d’une alimentation saine et tisser des liens collectifs ; à récupérer des aliments (encore comestibles) dans les poubelles des supermarchés pour les distribuer et / ou les faire cuire ; à cuisiner pour des personnes sans-abri ou pauvres ; à soutenir les luttes des « sans papiers » de façon concrète ; à occuper des agences pour l’emploi ; à organiser des chômeurs et des travailleurs précaires ; à discuter des multiples façons de changer leur vie quotidienne, ici et maintenant.


3. Les jeunes « anarchistes » ne sont pas à la recherche d’une science qui expliquerait tout – contrairement aux trotskystes.


Ils se méfient spontanément du stalinisme « marxiste-léniniste » (ce qui est plutôt positif), mais ils pensent aussi souvent que Marx, Lénine et Trotsky étaient des types ennuyeux qui ont vécu il y a 70, 100 ou 150 ans et ne servent guère à comprendre les réalités d’aujourd’hui. Ils haïssent évidemment Lénine et Trotsky à cause de l’écrasement du soulèvement de Cronstadt, de la répression menée contre les anarchistes en Russie, etc, mais, surtout, ils ne recherchent pas une approche scientifique, cohérente, quête que les trotskystes prétendent si bruyamment mener. Ils sont inspirés par des idées économiques et sociologiques différentes, hétérogènes, qui vous semblent, à vous marxistes, totalement incohérentes et parfois même réactionnaires. Ils peuvent être inspirés par des intellectuels postmodernes, confus, multiculturalistes, à la mode, tout comme par d’obscurs penseurs végétaliens ou pré-écologistes. Mais, lorsqu’ils écrivent sur « l’économie » (qui, comme le sait tout bon marxiste, n’est pas une réalité séparée, mais imbriquée dans les relations sociales), ils utilisent souvent un vocabulaire marxisant qui peut vous faire croire qu’ils sont susceptibles d’être facilement « gagnés » à votre science marxiste bien-aimée. Cruelle illusion.


En règle générale, la presse anarchiste valorise beaucoup plus les « anecdotes » sur la vie privée, les expériences à petite échelle, que la plupart des journaux trotskystes. Les jeunes anarchistes apprécient les formes les plus créatives de la propagande : théâtre de rue, vidéos humoristiques sur le Net, manifestations culturelles, dont ils pensent qu’elles sont aussi efficaces que les réunions traditionnelles, les journaux, ou les tracts. C’est en partie lié à la tradition des « ateneos » (sortes de centres culturels, librairies, bibliothèques, etc) dans la CNT espagnole [et à la façon dont les anarchistes ont toujours considéré et valorisé la culture et l’art].


4. Les jeunes « anarchistes » veulent être actifs dans leur milieu social, leur quartier et/ou éventuellement leur lieu de travail et désirent voir les résultats concrets de leur action dès maintenant.


Cela ne les intéresse guère de vendre des journaux ou de distribuer des tracts si leur contenu n’est pas lié à un changement concret dans la vie des individus qui les entourent. Ils n’ont guère envie de se rendre à des dizaines de kilomètres de leur domicile pour distribuer des tracts à des personnes qu’ils n’ont jamais rencontrées. Et s’ils se déplacent très loin de leur lieu de vie habituel, c’est davantage pour découvrir des réalités inconnues et apprendre qu’afin de propager une idéologie spécifique en direction d’ouvriers, de paysans ou d’individus opprimés censés être ignorants.


Leurs actes et leurs propositions, même lorsqu’ils découlent d’une politique et de slogans confus, ont une certaine résonance chez les jeunes travailleurs précaires ou les étudiants, influencés par l’idéologie altermondialiste (les « Indignados » en sont un bon exemple). Ils sont comme un poisson dans l’eau dans ces « nouveaux mouvements sociaux », car ils ne veulent pas imposer une idéologie (même si, en réalité, ils sont porteurs de théories confuses).


5. Les jeunes anarchistes ont une vision différente du militantisme, étant donné leur leur statut socio-professionnel.


Les trotskystes ont, au XXe siècle, essayé de se faire embaucher dans de grandes usines et de grandes entreprises. Ils ont réussi parfois à occuper des positions à l’intérieur de la bureaucratie syndicale dans le secteur public ou, moins souvent, dans le secteur privé. Les jeunes anarchistes vivent souvent dans une situation précaire comme tous les membres de leur génération (du moins, bien sûr, dans la classe ouvrière et les couches inférieures de la petite bourgeoisie) ; ils travaillent dans des centres d’appels, en intérim, font des petits boulots, [vivent du RMI ou du RSA], et n’ont pas tellement envie de travailler dans de grandes usines ou de grandes entreprises – qui de toute façon ont presque partout été « dégraissées » et réduites à de petites unités de production, au moins en Europe. Cela peut aussi expliquer pourquoi ils ne définissent pas des stratégies syndicales à long terme, ne s’engagent pas dans la construction de tendances à l’intérieur des syndicats, ne s’installent pas dans une routine syndicale ; et pourquoi ils privilégient l’action directe dans leur quartier, plutôt que sur leur lieu de travail qui varie sans cesse. Certains anarchistes ont pourtant repris à leur compte la stratégie trotskyste d’infiltration dans la bureaucratie syndicale ; d’autres, au contraire [la majorité ?], pensent que les syndicats représentent des obstacles et des freins face à l’émergence des formes d’auto-organisation, et que ces structures combattront toujours tout courant autonome parmi les travailleurs radicaux.


Ce petit article peut donner l’impression que les jeunes « anarchistes » seraient des individus au sang chaud, hypersensibles, empathiques et drôles, tandis que les trotskystes seraient des types froids, insensibles, indifférents et ennuyeux.


Eh bien, il y a un chouïa de vérité dans ces clichés caricaturaux mutuellement partagés. Donc, si des trotskystes veulent discuter sérieusement avec les jeunes anarchistes d’aujourd’hui, ces militants (ainsi que leurs organisations) devraient commencer par se remettre en question un peu... en fait beaucoup, sur les points que j’ai soulignés, et sur bien d’autres questions. Qui sait, il en sortira peut-être quelque chose d’intéressant...?


Y.C., Ni patrie ni frontières, novembre 2011/juillet 2012


1. Cet article est paru en anglais dans "Solidarity" en novembre 2011, l’hebdomadaire de l’AWL et sur le site de cette organisation, ainsi que sur le site libcom où il a fait l’objet d’accusations assez grotesques. Visiblement l’ironie de ce témoignage a échappé à ces camarades. On trouvera ces débats que sur http://www.workersliberty.org/yves et libcom http://libcom.org/forums/feedback-content/really-fucking-tired-awl-now-05112011, sur lequel j’ai posté les précisions suivantes :


"Je n’avais pas la prétention de tout expliquer sur l’anarchisme en 1000 mots, seulement d’introduire quelques questions de base que les trotskystes devraient se poser s’ils souhaitent vraiment dialoguer avec des anarchistes. Dans mon esprit, si les trotskystes réussissaient à aborder ces problèmes, ils remettraient en cause le trotskysme, le léninisme et aussi le marxisme.


Ce n’était pas un signe de mépris ou de condescendance de ma part que de qualifier les anarchistes ayant moins de 30 ans de « jeunes », comme on me l’a reproché. C’est une donnée biologique personnelle, rien d’autre (j’ai 61 ans). J’ai essayé (apparemment de façon maladroite) de tirer quelques leçons de mes nombreux contacts avec des "anarchistes" beaucoup plus jeunes que moi qui ont de grands espoirs et de grandes illusions (au sens noble de ce mot, la capacité de rêver).


Sur le site libertaire Libcom certains internautes m’ont accusé d’avoir cherché à aider les trotskystes à recruter ou à manipuler les anarchistes. Ces derniers sont, à mon humble avis, assez intelligents pour ne pas être séduits par de belles paroles venant d’un groupe marxiste....


Il me semblait clair que si les trotskystes voulaient discuter avec les anarchistes, ils devraient remettre en question tout leur programme et abandonner le trotskysme dans les « poubelles de l’histoire ». Mais ce qui m’apparaissait évident ne l’a pas du tout été pour certains internautes. Et c’est dommage."



Cinq petites choses que les trotskystes devraient savoir sur les jeunes « anarchistes » d’aujourd’hui

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