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Publié par Patrick Granet

militant anarchiste, responsable des Editions Libertaires et fondateur de l’école libertaire Bonaventure
lundi 30 juillet 2007
par federation nationale



Jean-Marc Raynaud, bonjour. Tu es un militant anarchiste, responsable des Editions Libertaires et fondateur de l’école libertaire Bonaventure qui vient de fermer après neuf années d’existence. Pourrais-tu nous parler de cette école ?


L’école Bonaventure est l’aboutissement de 20 ans de réflexions et d’expérimentations éducatives. A l’origine, au milieu des années 80, il y eut, pendant 4 ans, la colo libertaire Bakounine. Fin des années 80, sur l’île d’Oléron, il y eut, ensuite, une crèche parentale, l’île aux enfants, dont le projet éducatif était clairement libertaire. Et en 1993, toujours sur l’île d’Oléron, il y eut l’école libertaire Bonaventure.


C’est quoi une école libertaire ?


Une école libertaire, c’est comme toutes les écoles un endroit où on apprend à lire, écrire, compter. Mais on y apprend à lire écrire, compter, par des méthodes actives qui donnent sens à l’apprentissage et permettent aux enfants par delà la transmission de savoirs de construire leurs propres savoirs. Un seul exemple, à Bonaventure les enfants faisaient la cuisine et les courses. Pour faire les courses, il faut savoir lire. Et pour faire la cuisine, il faut savoir compter. Bref on n’apprend pas pour apprendre, on apprend pour des raisons concrètes.


Une école libertaire c’est également une école qui se fixe comme objectif la réussite de chaque enfant. Il n’y a donc ni notes, ni compétition. La coopération et l’entraide sont les valeurs de ce type d’école. Chaque enfant est considéré comme un cas particulier que l’on doit amener à son maximum scolaire.


Une école libertaire, c’est, enfin, une école où les enfants apprennent l’autogestion au rythme des droits et des devoirs. C’est pour cela qu’on a souvent qualifié Bonaventure de république éducative.


Bien. Mais comment ça s’est passé concrètement pour Bonaventure ?


Bonaventure, en tant que projet, a, d’abord, été présenté à l’Education Nationale. Pour qu’il puisse exister en son sein. Refus !


Comme Célestin Freinet, antérieurement, avec l’école de Vence, nous n’avons donc eut d’autre choix que de réaliser Bonaventure en dehors de l’Education Nationale.


Pour autant nous sommes restés fidèles à nos valeurs d’éducation populaire.


C’est ainsi que Bonaventure fut une école laïque, gratuite, fonctionnant à l’égalité des rémunérations, à la propriété collective de ses biens meubles et immeubles et à l’autogestion généralisée.


De 1993 à 2001, l’école libertaire Bonaventure aura scolarisé et éduqué une cinquantaine d’enfants de 3 à 12 ans. Elle leur aura appris à lire, écrire, compter, et surtout, à apprendre à apprendre. Elle leur aura également appris à s’autogérer et à être des citoyens actifs d’une petite république éducative.


En 2001, l’école libertaire Bonaventure a été contrainte de fermer sous la pression de différentes administrations qui ne voyaient pas d’un bon œil que des libertaires fassent fonctionner une école laïque et gratuite dans un village où le pouvoir venait de fermer l’école publique.


Tu es l’un des animateurs des éditions Libertaires. Pourrais-tu nous en dire un peu plus ?


Il en est des éditions Libertaires comme de l’école libertaire Bonaventure. C’était un vieux rêve que nous avons simplement décidé de réaliser.


Le mouvement libertaire plonge ses racines dans la nuit des temps du mouvement ouvrier et socialiste. Il s’est illustré ici et là. Lors de la révolution russe jusqu’en 1921. En Espagne, de 1936 à 1939, en impulsant la plus grande révolution sociale de tous les temps. En mai 68… Et aujourd’hui, il est en pleine renaissance.


Aussi, à quelques uns nous avons décidé d’accompagner cette renaissance en créant un outil éditorial donnant largement la parole aux libertaires. A leur histoire comme à leurs analyses de la situation présente.


Pour l’heure, les éditions Libertaires c’est une équipe d’une dizaine de personnes. C’est une quinzaine de livres par an. Une diffusion dans toutes les bonnes librairies, comme dans les FNACS.


Nous avons, bien évidement une collection Propos mécréants, avec « Les 12 preuves de l’inexistence de dieu » de Sébastien Faure, « Pourquoi je suis athée » d’André Lorulot, « La religion c’est l’opium du peuple »… Mais nous avons aussi une collection Théâtre, Poésie, BD, Livres d’art et, bien sûr, des collections relatives aux grandes problématiques politiques et sociales d’hier comme d’aujourd’hui. Mais toujours avec le même leitmotiv : « Ni dieu, Ni Maître » !


Nous sommes les seuls éditeurs à refuser le copyright.


Tous nos livres sont donc, sans droits aucun, libres de publication ici, là ou ailleurs.


C’est notre conception, non marchande, de la libre circulation des idées.


Il y a deux ans, tu as été arrêté par la police anti terroriste. Pourquoi ?


L’école libertaire Bonaventure, parce que laïque et gratuite, était ouverte à tous les enfants.


Or, l’un de ses enfants s’est révélé être le fils de membres de l’organisation indépendantiste basque ETA.


Vous le saviez, ou pas ?


Au début, non !


On imagine mal des clandestins d’ETA aller inscrire leur enfants dans une école en annonçant la couleur.


Mais, très vite, parce que les enfants ça parle, nous avons eut quelques doutes sur les parents du petit.


Nous en avons alors discuté entre nous et nous en sommes arrivés à la conclusion que tout cela ne nous regardait pas, que tous les enfants ont droit à l’école et que les enfants ne sont pas responsables de leurs parents.


Il faut reconnaître que nous nous étions attachés à cet enfant et que nous redoutions de ne plus le revoir si nous interpellions ses parents.


En fait vous avez fait ce que tout enseignant et tout éducateur devrait faire.


Je crois.


Nous avons scolarisé cet enfant pendant deux ans et demi. Et, nous l’avons même hébergé chez nous, car à Bonaventure l’internat avait lieu chez les familles bonaventuriénes.


Aussi, quand la police a arrêté les parents de cet enfant (cela faisait trois ans qu’il avait quitté Bonaventure) elle a fait une enquête et nous a placé en garde à vue histoire de savoir si nous n’étions pas membres ou complices d’ETA.


Notre garde à vue a duré 4 jours et 4 nuits. Nous avons été interrogés 20 h sur 24. On nous a empêché de dormir, de manger, de nous laver… Ca a été très éprouvant physiquement et psychologiquement.


Pas de chance pour la police, nous n’avons jamais rien eut à voir avec le crétinisme nationaliste, une lutte armée d’un autre âge, l’assassinat à la petite semaine terroriste d’innocents ou de pauvres bougres de militaires ou de policiers, et, donc, avec ETA.


Nous avons, donc, été relâchés sans être mis en examen, sans être inculpés de quoi que ce soit, et, bien sûr, sans excuses.


Quelles conclusions tirez-vous de tout cela ?


Par delà notre petite aventure personnelle, deux questions se posent. Premièrement, les enfants ont-ils ou non droit à l’école et à l’éducation ? Et, deuxièmement, les enfants sont-ils ou non responsables de leurs parents ?


Au jour d’aujourd’hui des enseignants et des éducateurs sont arrêtés par la police parce qu’ils scolarisent des enfants de sans papiers. Ce qui signifie clairement que seuls certains enfants ont droit à l’école et à l’éducation et que tous les enfants sont responsables de leurs parents.


Cela nous rappelle des heures sombres de notre histoire récente.


Pour ce qui nous concerne, mon épouse et moi-même, nous avons décidé d’assumer ce qui est l’honneur de tout éducateur, à savoir éduquer tous les enfants et ne pas les tenir pour responsables de leurs parents.


C’est ainsi que quand la police est venue nous arrêter le 30 novembre 2004, il y avait un petit mot sur la porte daté du 31 octobre 2004 (soit un mois avant). Il était intitulé : « A vous qui arrêtiez, déjà, ceux qui hébergeaient des enfants juifs lors de la dernière guerre ».


Les jeunes policiers étaient décomposés en le lisant.


Ils n’avaient pas vu les choses sous cet angle !


Depuis quelques années tu as rejoint la Libre Pensée…


En tant que libertaire j’ai toujours eu beaucoup de respect pour les libres penseurs qui se sont battus contre l’oppression religieuse et qui ont mis en œuvre ce qu’on appelle la laïcité. Mais c’est vrai que je suis de cette génération qui pensait que la laïcité était quelque chose de définitivement acquis et qui croyait que la religion ne résisterait pas aux progrès de la science et à l’élévation du niveau culturel. De ce fait, j’ais eut longtemps tendance à considérer le combat libre penseur comme ringard.


Les faits, la remontée en puissance du religieux, son appétit de pouvoir, l’exacerbation de ses tendances les plus obscurantistes, m’ont amené à réviser mon jugement et à comprendre que rien n’était jamais acquis et que certains combats devaient être permanents.


C’est donc tout à fait naturellement que j’ai rejoint la Libre Pensée il y a quelques années.


Comment vois-tu les rapports entre la Libre Pensée et l’anarchisme ?


Jadis, les rapports entre la Libre Pensée et l’anarchisme étaient assez étroits. Non entre les organisations représentant les uns et les autres car la Libre Pensée comme les anarchistes ont toujours eut l’indépendance chevillée au corps, mais entre les individus qui étaient souvent et libres penseurs et anarchistes.


Et puis, de la part des anarchistes, il y a eut une certaine désaffection pour le combat libre penseur. Disons que nous le trouvions désuet.


Nous sommes en train de revenir sur cette analyse.


Nous reprenons en effet conscience de la remontée du religieux, de la volonté cléricale de peser sur la vie de la société et du danger totalitaire représenté par des fondamentalismes férocement obscurantistes.


Aussi, dans notre journal (Le Monde Libertaire) comme dans le cadre des éditions Libertaires, nous recommençons à faire feu de tout bois contre le danger religieux et à défendre becs et ongles la laïcité.


A l’évidence ce serait une bonne chose que les organisations libertaires et libre penseuses se concertent pour combattre ensemble l’ennemi commun.


Un dernier mot.


Ceux qui luttent ne sont pas sûrs de gagner. Ceux qui ne luttent pas sont sûrs de perdre. Ceux qui luttent collectivement pour un idéal de liberté, d’égalité, d’entraide, d’autogestion et de laïcité, s’ils ne sont pas sûrs de gagner, sont au moins sûr de ne jamais perdre.


Je vous laisse réfléchir là-dessus.





Libre Pensée et Anarchisme : La Libre Pensée reçoit Jean-Marc Raynaud,