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Publié par Patrick Granet

Un nouveau Srebrenica ? L’émissaire spécial des Nations unies pour la Syrie, Staffan de Mistura, n’a pas hésité, vendredi 10 octobre, à dresser le macabre parallèle entre la situation dans la ville syrienne de Kobané, assiégée depuis la mi-septembre par les combattants de l’Etat islamique (EI), avec le sort tragique de Srebrenica, dans l’ex-Yougoslavie, où les Serbes de Bosnie avaient massacré près de 8 000 musulmans en 1995, alors qu’ils étaient censés bénéficier de la protection des forces de l’ONU déployées sur place.
« Vous vous souvenez de Srebrenica ? Nous, oui, nous n’avons pas oublié et nous ne nous le pardonnerons sans doute jamais », a insisté M. de Mistura, lors d’une conférence de presse à Genève, au cours de laquelle il a exhorté la Turquie à ouvrir sa frontière pour permettre aux volontaires de rejoindre les miliciens kurdes qui défendent Kobané, et ce qu’il reste de sa population. Sinon, a-t-il averti, si la ville tombe aux mains des djihadistes, « les civils seront très probablement massacrés ». « Quand il y a une menace imminente contre les civils, nous ne pouvons pas, nous ne devons pas, rester silencieux », a martelé M. de Mistura.


Au-delà du drame humanitaire, la chute de Kobané serait une puissante victoire pour la propagande de l’EI en exposant les limites des bombardements menés en Irak et en Syrie, alors que l’armée américaine a annoncé avoir conduit, jeudi, quatorze frappes aériennes contre des positions djihadistes près de Kobané, où les combats ont provoqué la fuite de près de 300 000 habitants de la région, la plupart vers la Turquie. En outre, le calvaire de Kobané cristallise toutes les divisions sous-jacentes entre les partenaires de la coalition internationale sur la stratégie à adopter face aux insurgés de l’EI.


RÉVISION DES POSITIONS


Dans l’immédiat, ces frictions refont surface avec le retour du débat sur l’opportunité d’installer une zone tampon autour de Kobané, comme le réclame la Turquie. Il y a encore quelques jours, un tel scénario semblait exclu car il suppose une escalade militaire avec une intervention au sol sur le territoire syrien pour sécuriser un tel périmètre. Une option récusée par les Etats-Unis, et, jusqu’ici, par la France. Mais l’accélération des événements pousse à une révision des positions.


Lors d’une déclaration conjointe à la presse, vendredi à Paris, Laurent Fabius, le chef de la diplomatie française, et son homologue turc, Mevlut Cavusoglu, ont appelé à la création d’une « zone de sécurité » entre la Turquie et la Syrie. « La totalité des options doit être étudiée », a souligné M. Fabius, car « une tragédie se déroule sous nos yeux face à laquelle personne ne peut rester indifférent ».


Dans un camp de réfugiés de Suruc, le 11 octobre.
Si les deux ministres ont affiché un accord sur le principe d’une zone tampon, désormais rebaptisée « zone de sécurité », les divergences sur les modalités de sa mise en œuvre étaient perceptibles, à tel point que les deux hommes ont soigneusement évité de répondre aux questions après leur brève déclaration.


M. Cavusoglu est allé plus loin que M. Fabius en soulignant que « les attaques aériennes ne sont pas suffisantes pour arrêter la progression de Daech [acronyme arabe de l’EI] ». Il a réitéré la position de la Turquie en plaidant pour une « stratégie large ». Elle passe, a-t-il relevé, par l’instauration d’une « zone d’exclusion aérienne » en Syrie, qui n’a pas été évoquée par M. Fabius, et par la volonté assumée d’élargir le combat au-delà de la lutte contre l’EI en s’attaquant au « régime de Bachar Al-Assad », qui est « la source du terrorisme » dans la région. Autrement dit, la Turquie n’envisage pas de venir au secours de Kobané tant que le mandat d’une « zone de sécurité » se limiterait à des considérations humanitaires et tant que d’autres pays ne sont pas disposés à déployer des troupes au sol en Syrie.


« NOTION TRÈS AMBITIEUSE »


Une position qui est loin de faire l’unanimité et va bien au-delà de la stratégie de frappes aériennes avancée par la coalition internationale. Elle pose aussi un sérieux problème de légalité internationale car, à la différence de l’Irak, le gouvernement syrien n’est nullement demandeur d’une intervention sur son territoire. De surcroît, avec ou sans l’aval des Nations unies, établir une zone de sécurité en Syrie et y faire respecter une zone d’exclusion aérienne revient, de facto, à entrer en conflit ouvert avec le régime de Bachar Al-Assad. Une option que la Russie risque de bloquer dans l’éventualité d’un débat à l’ONU.


De plus, dans le contexte de guerre civile en Syrie, « la notion que l’on puisse établir une zone tampon dans le pays paraît très ambitieuse », estime François Heisbourg, conseiller à la Fondation de la recherche stratégique (FRS). La dernière tentative d’une opération de ce genre dans la région, rappelle-t-il, remonte au déploiement d’une force internationale de 6 000 militaires à Beyrouth, en 1983, après le massacre des Palestiniens à Sabra et Chatila. Elle s’était soldée par un échec et la mort de 241 soldats américains et de 58 soldats français. Or, souligne M. Heisbourg, « la situation de l’époque à Beyrouth était presque aussi compliquée que celle de la Syrie aujourd’hui ».


Yves-Michel Riols
Journaliste au Monde Suivre Aller sur la page de ce journaliste
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A la frontière turque, avec les blessés de Kobané

Le Monde.fr | 10.10.2014 à 21h56 • Mis à jour le 11.10.2014 à 10h03 |Par Louis Imbert (Suruc (Turquie), envoyé spécial)

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Le « docteur Sehho » a quitté Kobané il y a une semaine pour la Turquie. Il compte retourner en Syrie dans quelques jours, si les djihadistes du groupe Etat islamique qui assiègent la ville n'ont pas coupé la route. Et si l'armée turque, qui tient la frontière, le laisse passer.

Vendredi 10 octobre, les combattants de l'EI ont pris, selon l'Observatoire syrien des droits de l'homme (OSDH), le « quartier de sécurité » de Kobané, où siègent les unités de protection du peuple (YPG), la principale milice kurde syrienne. Après vingt-huit jours de combats, ils tiendraient désormais 40 % de la ville. Selon l'OSDH, ils menacent désormais le point de contrôle des YPG à la frontière, vital pour les forces kurdes.

C'est par cette route que le docteur Sehho (qui ne souhaite pas donner son vrai nom), sept collègues et sept infirmières des YPG passent et se relaient, tous les trois jours, dit-il, pour maintenir un hôpital de campagne dans Kobané pour les combattants. La plupart des civils ont fui la ville, mais selon l'émissaire spécial des Nations unies pour la Syrie, Staffan de Mistura, « 10 000 à 13 000 habitants sont à un endroit dans la zone frontière syro-turque et beaucoup sont encore à l'intérieur de la ville ». L'émissaire appelait vendredi la Turquie à laisser les réfugiés kurdes syriens retraverser la frontière pour porter secours à ceux de Kobané.

« PARFOIS LES TURCS NOUS EMPÊCHENT DE TRAVERSER »

« Nous donnons les premiers soins là-bas. Et nous emmenons les blessés discrètement dans les hôpitaux turcs. Nous en avons soigné une centaine »dans un hôpital public d'une ville de la frontière, où le docteur Sehho n'a pas le droit d'exercer. Son organisation, l'YPG, est affiliée au Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), que la Turquie, les Etats-Unis et l'Union européenneconsidèrent comme une organisation terroriste. « Parfois ça passe. Parfois les Turcs nous empêchent de traverser », dit-il. Il y a trois jours, un combattant est mort de n'avoir pu passer de nuit, vers 23 heures. Une blessure au pied l'a faitsaigner jusqu'à la mort, affirme le médecin.

Ça n'est plus exactement une frontière qu'il s'agit de traverser pour cet homme avenant, joufflu, la quarantaine paisible. Mais un vaste labyrinthe qui s'étend loin derrière la ligne de démarcation des deux pays. Y circulent des combattants kurdes et des djihadistes. Des réfugiés, dont plus de 200 000 se sont installés en Turquie depuis le début du siège : ils sont partout, dans les villages de tentes dressés à la hâte, les champs, les cours... On y voit encore des ambulances turques qui évacuent des blessés de Kobané et quelque 10 000 militaires turcs.

Lire le décryptage : L'instauration d'une zone tampon dans le nord de la Syrie est-elle possible ?

Ceux-là sont les plus immobiles. L'armée Turque refuse de passer la frontière et observe les combats depuis les collines. A bonne distance, les familles, les voisins, les curieux traînent dans les talus au bord des champs de coton prêts pour la récolte. Ils observent les nuages de fumée noire s'élever au-dessus de Kobané, derrière le rideau de poussière qui monte des champs d'orge fauchés. Ils attendent les bombardements de la coalition internationale, qui freinent mais n'empêchent pas l'avancée des djihadistes.

DES SOIGNANTS SOUS TENSION

Dans un petit centre hospitalier de Suruc, à moins de 10 km des combats, on a reçu ces deux derniers jours 15 blessés de Kobané. Ils resteront ici le moins de temps possible. Les soignants sont sur les nerfs. Beaucoup se sont portés volontaires, ce que la loi interdit en théorie depuis les manifestations anti-gouvernementales de 2013. Une responsable pointe une caméra de sécurité dans le couloir et écourte la conversation.

On accuse les autorités turques de tout faire pour que Kobané tombe, y compris d'empêcher les soins, de préférer traiter les djihadistes de l'EI. L'accusation est excessive : l'armée n'intervient pas, mais des combattants kurdes sont soignés dans les hôpitaux turcs. Ils viennent sans uniformes, brièvement. Et les autorités, qui ont déjà accueilli plus d'un million de réfugiés syriens depuis le début du conflit, sont débordées par l'afflux massif des derniers jours. Mais le ressentiment, le sentiment d'impuissance gagnent. Depuis mardi, des manifestations de Kurdes et de nationalistes turques dans une demi-douzaines de villes de la région ont fait plus de 30 morts. Et le processus de paix engagé par le gouvernement turc avec le PKK a bien des chances de mourir avec Kobané, si la ville tombe.

Lire le décryptage : Pourquoi la Turquie ne vient-elle pas au secours de Kobané ?

Dans une ville voisine, le docteur Sehho nous fait entrer à pas de loups dans un hôpital public. Il passe un poste de garde, tête basse. Il fait visiter trois chambres, où un enfant de 13 ans, Ibrahim Shahin, blessé à l'estomac par un éclat de shrapnel, et deux combattants des YPG viennent d'arriver de Kobané. Tous trois ont été convoyés jusqu'à la frontière par les YPG, puis pris en charge par une ambulance turque. L'un d'eux a 18 ans. Il se bat depuis trois mois. Une balle a traversé son arcade gauche. Son visage est ravagé. « Je veux tous lestuer », dit-il des combattants de l'EI. « Dès qu'il sera guéri, il retourne au combat », affirme un militant du PKK présent à ses côtés.

Sur une terrasse devant l'hôpital, on croise trois garçons de son âge. L'un d'eux, « Ahmed », barbe finement taillée mais éparse, l'œil vitreux, a le bras gauche en écharpe, le bras droit couvert de cicatrices. Il dit être soigné ici après avoir été blessé dans un bombardement de la coalition internationale sur la ville de Rakka, en Syrie. Est-il membre d'une milice ? « L'Armée syrienne libre », dit-il. La résistance syrienne n'est pourtant plus présente dans la ville, entièrement aux mains de l'Etat islamique. Le docteur Sehho feint de les ignorer et file, mains dans les poches, tête basse.

Le bilan des violences en Turquie s’alourdit

Le Monde.fr | 10.10.2014 à 21h05 • Mis à jour le 10.10.2014 à 22h52 |Par Marie Jégo (Istanbul, correspondante)

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Depuis lundi soir 6 octobre, de très violentes manifestations agitent l'ensemble de la Turquie, opposant les militants prokurdes et la police turque. Les violences ont fait 31 morts et 360 blessés, selon un bilan établi vendredi 10 octobre par le ministère de l'intérieur.

Ces émeutes ont débuté après un appel à manifester lancé par le Parti démocratique populaire (HDP), la principale formation politique kurde de Turquie. Mercredi, le hashtag #KobaneIçinSokaga (« sortez dans la rue pour Kobané ») dominait le réseau Twitter en Turquie.

Les Kurdes, et les militants de gauche qui les soutiennent, reprochent au gouvernement islamo-conservateur de l’AKP son refus d’intervenir militairement pour sauver la ville frontalière kurde de Syrie, Kobané, assiégée depuis le 16 septembre par les djihadistes du groupe Etat islamique (EI).

Ils fustigent le refus d’Ankara d’établir un corridor d’approvisionnement en hommes et en armes en vue d’aider les quelques milliers de combattants kurdes qui défendent la ville encerclée et n’ont qu’une voie d’accès, par la Turquie. Les Kurdes d’Afrine ou de Qamichlé (les deux autres cantons kurdes de Syrie) ne peuvent pas venir au secours de leurs frères de Kobané car ils sont séparés d’eux par des zones majoritairement peuplées d’Arabes et contrôlées par l’EI.

LES GRANDES VILLES GAGNÉES PAR LES MANIFESTATIONS

Les protestations ne se sont pas limitées aux villes majoritairement kurdes, elles ont gagné également cette semaine Ankara, Istanbul et d’autres villes. Très vite, elles ont dégénéré. Commerces vandalisés, voitures incendiées, lynchages, une telle flambée de violence n’avait pas été vue depuis les années 1990, quand la guerre faisait rage entre l’armée et les militants du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan, interdit) dans les régions kurdes du pays.

Dans la journée de jeudi, trois policiers ont été mitraillés par des inconnus à Bingöl, dans le sud-est du pays, dont le commandant en chef de la police, grièvement blessé. Ses deux adjoints sont morts des suites de leurs blessures. Dans la nuit de jeudi à vendredi, quatre personnes ont été tuées à Gaziantep (sud), lors d’affrontements entre deux groupes armés de fusils, d'armes de poing et de haches, a rapporté l'agence de presse Dogan. A Mardin, les gendarmes ont ouvert le feu et tué un protestataire, selon la maire de la ville Zeynep Dipçik.

HEURTS ENTRE MILICES

Ces affrontements se sont produits entre militants et forces de l’ordre mais aussi entre « milices ». Les partisans du PKK se sont opposés aux islamistes de Hüdapar, un parti kurde religieux allié au gouvernement AKP et qui est la façade légale du sanguinaire Hizbullah (rien à voir avec le mouvement libanais chiite), interdit depuis le milieu des années 1990.

A Diyarbakir, la plus grosse ville kurde au sud-est de la Turquie, six militants de Hüdapar ont été tués. A Kiziltepe (région de Mardin), deux hommes ont été retrouvés tués par balles dans leur automobile.

Le président Recep Tayyip Erdogan a appelé la population au calme dans un message écrit. Promettant de prendre « toutes les mesures nécessaires pourcombattre tous ceux qui commettent de tels actes d'intolérance », il a estimé que les émeutes étaient à mettre au compte des « forces obscures » qui les ont fomentées.

Il a dénoncé une tentative de « sabotage » des pourparlers de paix menés depuis près de deux ans par son gouvernement avec le PKK. Les autorités turques soupçonnent celui-ci de chercher à tirer parti de la situation afin d’acquérir plus de poids dans les négociations.

  • Marie Jégo (Istanbul, correspondante)
    Journaliste au Monde