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Publié par Patrick Granet

ous trouverez ci-dessous deux articles ayant trait à la parution, en 1997, de l’ouvrage controversé « Le livre noir du communisme ». Le premier, signé par l’auteur de ce blog sous le pseudonyme de Jean Robin, a paru dans « Le Monde libertaire » du 26 mars 1998. Le second, dû à l’ami Jean-Victor Verlinde, a paru dans cette même publication le 27 novembre 1997.

« Un bon communiste est également un bon tchékiste »
Lénine

Avant même la parution de cet ouvrage*, l’armée rougeâtre des ex-, néo-, proto-, crypto- et autres indécrotto-staliniens s’était mise en rang de bataille pour le transformer, avec l’honnêteté et l’impartialité qui les caractérisent, en horreur éditoriale de cette fin de siècle, et faire de ses auteurs les agents, au mieux involontaires, du libéralisme conquérant. Au côté de ces traîneurs de casseroles, omniprésents dans les « salons » médiatiques où l’on cause, colonnes du Mondeou antenne de France Culture, l’habituelle cohorte des « anticapitalistes primaires », à la pensée figée depuis 1917, assimilant les assauts d’ANPE à la prise du palais d’hiver, incapables d’imaginer qu’on puisse combattre plus d’un adversaire à la fois, et pour qui aujourd’hui toute critique non orientée exclusivement vers les représentants d’un capitalisme sauvage fait invariablement (air connu) le jeu de ces derniers. Enfin, pour compléter le triste tableau des pourfendeurs du livre, les stratèges d’opérette d’hier et d’aujourd’hui**, sans trop d’éthique ni de mémoire, n’ayant rien à opposer à son contenu mais tentant de nous convaincre que le moment choisi pour opérer le recensement de ces crimes atroces, commis au nom d’un idéal masquant une effroyable imposture, n’est toujours pas le bon.
A ces célébreurs d’année aragonesque, à ces adeptes d’une paresse intellectuelle sans égale, à ces propagateurs d’une bouillie théorico-tactique grotesque, redisons-le encore une fois : la lecture du Livre noir du communisme, comme de n’importe quel autre ouvrage, n’exige en rien que la raison abdique, qu’on renonce à tout regard critique à sa lecture. A ce titre, rien, absolument rien n’oblige à partager, par exemple, les points de vue exposés par Stéphane Courtois dans sa conclusion, infiniment plus discutable que cette fameuse préface ayant fait plutôt inutilement couler tant d’encre.
Après ce rappel, d’une évidente banalité mais que l’insupportable pression des lyncheurs stalino-gauchistes du jour impose à ceux qui n’acceptent ni le doux ronron de leurs certitudes bétonnées, ni de marcher sans réfléchir dans le sens fléché de leur histoire, c’est donc dans cet esprit qu’on ouvrira ce livre dont l’intérêt est évidemment considérable, car, ainsi que l’écrit Stéphane Courtois dans sa préface, il est vrai, et ce livre s’emploie à réparer cette carence, que « les crimes du communisme n’ont pas été soumis à une évaluation légitime et normale, tant du point de vue historique que du point de vue moral ».
Ex-Union soviétique, ex-« démocraties populaires », Chine, Vietnam, Corée du Nord et autres contrées asiatiques ou du tiers-monde, tous les pays où a sévi et où sévit encore le « communisme réel » font ici l’objet d’études fouillées, plus ou moins détaillées suivant que l’accès aux archives est aujourd’hui rendu possible ou pas. La chute du Mur de Berlin, l’effondrement de l’URSS, même si l’on sait que là-bas tous les dossiers ne sont toujours pas accessibles, auront ainsi permis à ceux des auteurs ayant traité de l’Union soviétique et de ses « pays frères » de fournir à l’appui de leurs démonstrations des documents de toute première importance, témoignant de l’ampleur de la terreur, des répressions et des crimes, ainsi que de l’épouvantable cynisme des dirigeants bolcheviques et de l’extrême cruauté des faits évoqués.
Le texte offert par Nicolas Werth embrassant l’histoire de l’Union soviétique, complété magnifiquement par la contribution de Jean-Louis Panné quant à l’action du Komintern, demeure d’un considérable et constant intérêt. Même le lecteur averti – et cela vaut d’ailleurs pour l’ensemble de l’ouvrage – y glanera une foule d’informations et de précisions. Car si l’on admet – ce qui reste à voir – que Le livre noir du communisme regroupe des informations déjà fournies ailleurs mais de façon dispersée, il est parfaitement mensonger, en revanche, de prétendre que celles-ci pouvaient par là même être connues du grand public, l’origine et l’extrême variété des sources commandant de préciser qu’elles ne pouvaient être réellement accessibles, dans leur ensemble, qu’aux seuls historiens polyglottes. Il en va de même pour ce qui concerne les pays asiatiques. Car s’il est vrai que des écrits dénonçant les crimes du communisme chinois nous sont parvenus assez régulièrement depuis quelques années, il serait assez hasardeux de prétendre que tout a été fait pour que nous ayons une idée précise des abominations perpétrées au Vietnam, au Laos, en Corée du Nord et même au Cambodge, et sur ce plan les pages consacrées à ces pays viendront heureusement combler ces lacunes.
Pour ne pas être injuste, il faudrait bien sûr évoquer tous les travaux qui composent cet ouvrage, et citer ses onze auteurs. C’est une entreprise impossible ici, et le mieux reste évidemment de vous dire combien la lecture de ce livre restera désormais indispensable à qui s’intéresse de près à l’histoire des révolutions et des espoirs trahis et assassinés. A ce titre, la répression qui a touché et souvent anéanti le mouvement anarchiste, en Russie, en Ukraine, en Espagne et ailleurs, est ici évoquée de manière parfaitement honnête, sans les caricatures grossières ou allusions perfides à son endroit, trop souvent présentes dans d’autres ouvrages prétendument sérieux. Que quelques-uns des auteurs de ce Livre noir aient opté en privé pour le camp de la démocratie parlementaire, brocardée dans ce journal, n’enlèvera rien à la vérité des faits évoqués et n’ôte rien à l’ampleur de la tragédie qu’il décrit minutieusement.
Penser qu’il a pour but premier et qu’il aura pour conséquence de ternir l’idée même de changement social et de révolution relève encore une fois de ce simplisme binaire lié à un machiavélisme intellectuel purement stalinien ayant déjà fait tant de ravages et qu’on serait bien inspiré de ne pas reprendre à son compte stupidement, sans même avoir ouvert ce livre. Car, d’abord, c’est oublier un peu vite que le rejet des conceptions révolutionnaires et, parallèlement, l’attachement à la « démocratie pépère » étaient déjà très forts avant la parution de l’ouvrage en question, même si on peut le regretter. Car, ensuite, c’est un bien étrange et bien dangereux point de vue que de vouloir gagner à la cause révolutionnaire des individus auxquels il faudrait cacher les réalités sordides du passé. Car, de plus, condamner les monstrueuses abominations des communistes, ça n’est pas accepter celles qui sont commises par d’autres qu’eux. Etre à nouveau invité à établir une hiérarchie entre elles relève d’une escroquerie intellectuelle encore vivace, inadmissible ici. Sur ce point, le renvoi dos à dos du communisme et du nazisme avec leurs horreurs respectives se trouve pleinement justifié. Car, enfin, à reprendre de tels arguments, on conforte cette idée que les imposteurs criminels d’hier et leurs héritiers, qui tous, à des degrés divers, prétendent toujours qu’une partie de ces crimes – dont l’élimination des anarchistes – reste justifiée par des nécessités historiques, demeurent aujourd’hui encore des camarades de combat fréquentables, simplement séparés de nous par quelques détails théoriques sans grande importance, quand il est sûr, au contraire, que la pensée fondamentalement autoritaire qui les anime conduira nécessairement aux mêmes horreurs.
Nous avons tout à gagner, à l’inverse, à nous démarquer à jamais de ces « révolutionnaires » de pouvoir, à clamer haut et fort que notre projet social n’a rien à voir, ni dans les moyens ni dans les buts, avec ce que mirent sur pied des salauds intégraux, dont les descendants, n’ayant tiré aucune leçon véritable de ce qu’ils nomment pudiquement leurs « erreurs », se poseront à nouveau en ennemis irréductibles de nos désirs si nos forces et notre influence devaient, à l’avenir, contrecarrer leurs plans. A moins, bien sûr, de considérer l’élimination féroce et systématique des forces politiques opposées, la militarisation du travail, l’instauration de la terreur, l’ouverture de camps de concentration, la déportation, la famine programmée, la peine de mort pour enfants mineurs, etc., comme pouvant constituer à nouveau ce « mal nécessaire » des révolutions de demain…
Il faut donc être bien peu sûr de ses propres convictions pour se montrer à ce point sensible au chant pernicieux et cynique des sirènes décaties du néostalinisme, au point de croire que les lecteurs de ce livre peuvent devenir par là même des proies faciles pour les tenants d’un libéralisme impitoyable.
Sachons plus simplement reconnaître nos propres incapacités à convaincre et tentons d’y remédier, cela sera plus honnête et plus profitable à notre mouvement et à ses organisations. Sur ce plan, s’agissant du Livre noir, on invitera le lecteur à préférer, en guise de conclusion, ce qu’écrivait Jean-Victor Verlinde, du groupe Maurice-Joyeux***, qui, loin des conceptions quelque peu contestables de Stéphane Courtois dans le texte final intitulé « Pourquoi ? », mettait en lumière le défaut majeur de ce livre : l’absence de toute analyse du pouvoir, de sa conquête, de son exercice et de sa nature, dans lesquels sont enracinés les germes de tous les totalitarismes.
On entend dire souvent ici et là, depuis la parution de cet ouvrage, qu’un juste équilibre imposerait la publication d’un « Livre noir du capitalisme ». Quelle puérilité ! Et là encore, quel triomphe de la pesanteur stalinienne dans les cerveaux ! D’abord parce que depuis Qu’est-ce que la propriété ? et Le Capitaljusqu’à L’horreur économique ou, plus récemment, Ah Dieu ! que la guerre économique est jolie, en passant par beaucoup d’autres, ce « livre » existe, même s’il n’a pas fait l’objet d’une compilation. Ensuite et surtout parce que la question sociale ne se résume pas, toute l’œuvre des théoriciens anarchistes le rappelle, à la lutte entre capitalisme et anticapitalisme. Bien au-delà de cette analyse à courte vue, ce qui importe est que s’établisse peu à peu, comme une confirmation des écrits pertinents de nos devanciers, un vaste « Livre noir du pouvoir d’Etat et de l’Autorité », dont Le livre noir du communisme est un volet important, à ranger, sur une même étagère, au côté des ouvrages cités. Sur le mur opposé continueront de figurer les œuvres constructives des penseurs libertaires, anti-autoritaires, qui nous parlent, eux, d’une révolution qui reste à faire, absolument étrangère à ce bilan totalement négatif qu’il est bien venu d’avoir établi…

* Le livre noir du communisme. Crimes, terreur et répression, éditions Robert Laffont, Paris, 1997.
** Note de novembre 2010 : cette allusion visait alors, au sein du mouvement libertaire, certains membres de la CNT ou d’anciens membres de l’Alliance syndicaliste, violemment hostiles à cet ouvrage.
*** Voir ci-dessous l’article de Jean-Victor Verlinde, « Une sombre histoire », paru dans Le Monde libertaire du 27 novembre 1997.

Une sombre histoire
(tentative pour clarifier un débat obscur à propos d’un livre noi
r)

Si la Shoah est une singularité absolue et indépassable, c’est parce qu’elle est la destruction voulue et programmée d’un peuple (aussi bien dans son acception ethniciste que culturelle et historique), et non à cause du nombre de morts ou de la méthode employée – ampleur et méthode que le génie humain se montrera toujours capable de renouveler ad nauseum – et si communisme bolchevique et nazisme peuvent « quelque part » être rassemblés, ce n’est certainement pas, comme beaucoup se complaisent aujourd’hui à (se) le faire croire, en jouant d’une ignoble comptabilité mortifère qui amalgame dans le meurtre de masse ce qui ne relève ni d’un projet politique semblable, ni d’une volonté préétablie comparable, ni d’un immonde fantasme commun. Ce « quelque part », c’est ce que Hanna Arendt* définissait dès 1950 : le projet idéologique voulu non comme une proposition de gestion de la société mais comme accomplissement de l’Histoire ; la « volonté de domination totale », le « projet totalitaire ». C’est cela qui les rassemble, et cela seul !
Mais si communisme bolchevique et nazisme convergent dans ce projet totalitaire et dans son unique application contraire, le crime de masse, ils divergent profondément, radicalement (étymologie : jusqu’à la racine) par la conception de soi et de l’autre au regard de l’Histoire : d’un côté, une race des seigneurs qui ne peut réaliser son devenir historique que dans la destruction – ou la mise en esclavage – systématique de tous ceux qui n’en sont pas ; de l’autre, une volonté de voir l’Histoire se réaliser par l’adhésion de tous au projet ne reculant devant aucun moyen pour « obtenir » cette adhésion.
Il n’y a plus que les anarchistes (il n’y a d’ailleurs toujours eu qu’eux !) pour se souvenir que tout pouvoir, quel qu’il soit, est liberticide et qu’il peut l’être jusqu’à l’horreur, et pour comprendre aussi que ces horreurs se différencieront toujours et autant que les idéologies qui les justifient.
C’est pour avoir ignoré cette critique radicale (étymologie) du Pouvoir que Stéphane Courtois dérive dangereusement, malgré son éléphantesquement subtile invention du « génocide de classe », vers des rivages nauséabonds où pataugent et parfois s’enlisent des historiens, des pseudo-historiens et pas d’ex, néo, para, péri et ultra-léninistes.
Oui, le communisme bolchevique et le nazisme sont bel et bien une même immonde saloperie : le pouvoir, et le pouvoir absolu ; eh oui, il y a toujours un tas de pouvoirs différents produisant différemment des immondices différents. N’en déplaise aux esprits rachitiques épris de simplifications étriquées qui voudraient nous enfermer dans un dilemme étroit : être révisionniste ou choisir entre rouge et brun…
J.-V. V.

* Philosophe allemande, juive, née en 1906, militante active contre l’antisémitisme, exilée en France (1933), internée par l’administration pétainiste (1940), réfugiée aux Etats-Unis (1941), elle réalise son étude sur le totalitarisme de 1945 à 1951, puis la complète dans les années 70 à la lumière des différents événements survenus dans les pays de l’Est. Elle meurt en 1975.

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