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Publié par Patrick Granet

Kassab (Syrie)

Pour Abou Mariam, le trajet entre Toulouse, sa ville natale, et la villa transformée en forteresse de djihadistes qu'il occupe au nord-ouest de la Syrie aura été étonnamment rapide. Adolescent, il a connu l'alcool, les drogues et le sexe. A 19 ans, histoire d'échapper aux pressions du quartier difficile qui l'a vu grandir, il se convertit à l'islam. Cinq ans plus tard, le voilà qui arbore une AK-47 et patrouille les montagnes pour le compte de l’organisation État islamique.

C'est en français et chez lui que nous nous sommes entretenus avec l'homme qui se fait désormais appeler «Abou Mariam», son nom de guerre. La maison où il nous accueille donne sur les hauteurs de Kassab, une ville arménienne à quelques encablures du bastion alaouite de Lattaquié, et il la partage avec un djihadiste saoudien de 28 ans. Au moment de l'interview, en juin, les djihadistes essayaient de prendre ce territoire stratégiquement très important –situé entre la bordure méditerranéenne que contrôle le gouvernement et la Turquie– des mains des forces loyalistes.

Le Français de 24 ans, ingénieur du BTP, porte l'uniforme djihadiste classique: un pantalon à imprimé camouflage, une longue chemise et une barbe qui lui descend jusqu'au torse. Selon lui, la population locale l'apprécie car il se charge des patrouilles dans le périmètre du village, un boulot dangereux. Quand il n'est pas à faire sa ronde ou à prier, il s'exerce au tir. Il dit n'avoir jamais été aussi heureux.

Un quart des djihadistes européens originaires de France

Abou Mariam n'est qu'un exemple parmi les quelque 3.000 Européens combattant à l'heure actuelle en Syrie et en Irak –dont un quart seraient originaires de France. Et il ne travaille pas uniquement avec l’organisation État islamique. Il lui est aussi arrivé de combattre dans les rangs du Front al-Nosra. S'il n'est qu'un soldat de base, son fanatisme lui aura ouvert la confiance de ses chefs. Il œuvre parfois en ambassadeur officieux de l’organisation, à chercher des contacts ou à tirer des ponts avec d'autres groupes djihadistes.

La Syrie est un rêve devenu réalité pour Abou Mariam. «Désormais, je mène la meilleure vie possible et j'en suis extrêmement heureux. La vie n'est qu'une question de dignité et de fierté, et je ne connais que cela aujourd'hui», dit-il.

«Début 2013, la crise syrienne a commencé et je savais déjà que le Levant était une terre sacrée, offerte à la protection du Prophète (paix et bénédictions sur lui). C'est à cette époque que je suis parti en Syrie, via la Turquie.» Abou Mariam n'a en poche que quelques photos de famille et 250 euros quand il se présente à la frontière syrienne, où il se fait passer pour un travailleur humanitaire. Mais il refuse de dire comment, une fois arrivé en Syrie, il a rejoint les rangs des djihadistes.

Pour lui, le conflit syrien n'est pas une guerre, c'est un moyen d'éprouver sa foi et sa dévotion à l'islam. Le djihad est l'expression ultime et purificatrice de la foi, dont l'apothéose est le martyre et ses récompenses célestes. «Je ne suis qu'un maillon de la conquête de l'islam», explique Abou Mariam «et j'ai hâte d'atteindre le paradis grâce au djihad pour la cause d'Allah. Nous [les musulmans] sommes promis au paradis parce que nous avons écouté les paroles d'Allah. L'islam est vraiment une religion extraordinaire. Elle touche tous les aspects de la vie. Elle donne un sens à l'existence humaine.»

«J'ai dévoué toute ma vie au djihad»

Quand Abou Mariam parle de sa religion, sa voix se brise. «J'ai dévoué toute ma vie au djihad», dit-il. Il se dit aussi blessé, même si aucune cicatrice ne peut attester ses propos.«Je ne cherche que le paradis; qu'y-a-t-il de meilleur?»

«Nous croyons à la vie après la mort», explique Abou Mariam. «Une vie bienheureuse à proximité d'Allah. Le martyre est probablement le chemin le plus court vers le paradis, et ce n'est pas quelque chose qu'on m'a appris. Je l'ai directement vu sur mes camarades martyrs. Sur leurs visages, j'ai vu la félicité et j'ai senti l'odeur de musc qu’exhalent leurs dépouilles. Rien à voir avec les mécréants, les ennemis d'Allah, qui n'ont que de la laideur à montrer et dont les cadavres sentent encore plus mauvais que des porcs.»

«Je vais vous donner l'exemple de mon ami, Abou Ahmed al-Maghrabi, qui est devenu martyr juste à côté de moi», ajoute-t-il. «Pendant toute la nuit, jusqu'au matin, un grand sourire se dessinait sur son visage et son corps sentait délicieusement bon. Comment peut-on avoir le moindre doute? La seule chose qu'il nous manque pour atteindre le paradis est la mort. Nous prions Allah pour qu'il nous accorde la victoire et le martyre. Nous les conquerrons, si Dieu le veut, et nous libérerons la Syrie de l'oppression. Si Dieu le veut, un jour, les musulmans posséderont cette terre.»

Nous lui avons demandé si la mort de ses amis l'a affecté:

«Je ne suis pas du tout triste, au contraire, je suis extrêmement heureux, un bonheur qui sera redoublé lorsque je connaîtrai moi aussi le martyre et que je rejoindrai mes amis. Trente-sept de mes amis ont connu le martyre en dix jours, et je jure que je n'en ai vu mourir aucun sans un sourire à la bouche!»

A vingt ans, Abou Mariam s'est installé au Maroc, où il a appris l'arabe et étudié le Coran. C'est là qu'il a rencontré sa première femme. (Il en a épousé une seconde l'an dernier en Syrie). Sa première épouse vit toujours au Maroc, avec leur fille. Elles lui manquent, mais il n'a plus aucun contact. Il interdit à sa femme du Maroc d'utiliser Internet parce qu'il a peur que quelqu'un pirate son ordinateur et puisse la voir. (Mais il utilise quand même Skype pour parler à sa mère, qui vit en France).

«Guerre entre les musulmans et les non-musulmans»

Pour autant, il ne projette pas de revenir chez lui. Même s'il survit au conflit syrien, il craint d'être désormais sur la liste de terroristes de plusieurs pays occidentaux. Il a essayé de vendre son passeport français en Syrie, sans trouver d'acheteur. Selon lui, s'il revient en France ou au Maroc, il sera arrêté. Mais cela lui est égal. «Comment pourrais-je vivre une vie si magnifique et accepter de retourner à une vie d'animal? Jamais!», s'exclame-t-il.

En France, de toutes façons, la vie ne le rendait pas heureux. «Je ne vis pas à mon propre rythme dans les pays occidentaux, parce qu'ils sont racistes et qu'ils ne croient pas à la liberté religieuse», dit-il. «Ils s'immiscent dans mes affaires et m'empêchent même d'exercer mes droits religieux.»

«[Les Européens] vivent dans le péché 24 heures par jour et sept jours par semaine, mais ils m'interdisent de faire ma prière pendant cinq minutes. Par exemple, en France, les femmes n'ont pas le droit de porter le niqab, qui est l'un des commandements islamiques. Une femme qui le porte dans la rue peut être arrêtée et obligée de payer une amende de 150 euros, alors que si vous vous baladez tout nu, personne n'osera rien dire, et on prétendra que c'est de la "liberté". C'est devenu une guerre contre l'islam, ils ont un problème avec ça. Et c'est même devenu une guerre entre les musulmans et les non-musulmans. Tout ce que nous voulons, c'est la liberté religieuse.»

Ses pensées se tournent alors vers sa famille:

«Ma famille et mes femmes auront droit à une vie après ma mort. Allah ne les abandonnera jamais parce que c'est lui qui répond à leurs besoins, pas moi. Je ne veux pas que ma femme travaille; je ne veux pas qu'elle connaisse l'épuisement. Elle est une reine: toute femme musulmane est une reine! Et mes épouses se remarieront après ma mort, si Dieu le veut. Elles ont le droit, si jamais elles en ont envie. C'est quelque chose que l'islam leur permet. La femme est un être humain, pas un ange, et elle a besoin d'un homme pour l'aimer et la protéger pour le reste de sa vie».

«Mais on ne sait jamais», poursuit Abou Mariam. «Peut-être qu'Allah m'offrira la chance de retourner auprès d'eux et de mourir chez moi.»

Loubna Mrie et Vera Mironova et Sam Whitt

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