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Publié par Patrick Granet

Henri Krasucki, né Henoch Krasucki le 2 septembre 1924 à Wołomin dans la banlieue de Varsovie enPologne et mort le 24 janvier 2003 à Paris, est un syndicaliste français, ancien secrétaire général de la CGT. Résistant, il fut membre actif de la section juive des FTP-MOI pendant la Seconde Guerre mondiale.

Jeunesse[modifier | modifier le code]

Son père Isaac (en polonais Izaak, en yiddish Itzik), né à Varsovie en 1903, ouvrier tricoteur, avait commencé à travailler à treize ans dans une fabrique de textile. Militant syndical et politique dans la Pologne du maréchal Pilsudski, où l’anticommunisme le dispute à l’antisémitisme, Isaac s’expatrie, en 1926, fuyant les pogroms. Deux ans plus tard, son épouse, Léa (« Léyelé ») Borszczewska, ouvrière du textile et militante communiste, et son fils quittent à leur tour le shtetl, petit village juif de la banlieue de Varsovie, et le rejoignent à Ménilmontant, dans le 20e arrondissement de Paris. Isaac et Léa travaillent dans « la maille » (le tricot), tenant un petit atelier de textile de Belleville qui compte alors une importante communauté yiddish1 et reprennent, aussitôt arrivés, le combat des exploités dans la Confédération générale du travail unitaire et au Parti communiste français, dans les organisations juives révolutionnaires2.

Pendant son enfance, Henri Krasucki est « l’un des plus célèbres "pionniers rouges" du patronage de la Bellevilloise », l’une des sociétés les plus représentatives du mouvement coopératif français. Il y fait la connaissance de Pierre George, le futur Colonel Fabien, de 5 ans son ainé et qui devient son instructeur1. Dans un entretien accordé à Télérama en 1999, il évoque le « fraternel patronage communiste » de son quartier ainsi que celui de Ménilmontant3. Alors que ses parents souhaitaient le voir poursuivre des études car il se révèle brillant élève lors de ses classes élémentaires à l’école de la rue Levert puis au lycée Voltaire4, il préfère se faire embaucher chez Renault une fois son CAP d'ajusteur en poche ; ses qualités de syndicaliste le font vite remarquer2.

La Résistance et la déportation[modifier | modifier le code]

Fin 1939[précision nécessaire], le PCF est interdit par le gouvernement à la suite de la signature du pacte germano-soviétique. Isaac Krasucki doit plonger dans la clandestinité. Son fils a quitté l’école. En 1940, quand les Allemands entrent à Paris, il travaille dans une usine de Levallois, comme ajusteur. Il a quinze ans. À la fin de l’année 1940, Henri intègre les Jeunesses communistes dans la section juive de la Main-d'œuvre immigrée (FTP-MOI) du Parti communiste dans le 20earrondissement. Il a d’abord des responsabilités dans son quartier, puis à l’échelon de son arrondissement, et enfin en 1942 au niveau de la région parisienne. À la suite du premier coup de feu du Colonel Fabien, le 21 août 1941, qui marque le début de la Résistance armée des communistes français, il prend sa part de risques : sabotages, lancement de tracts depuis le métro aérien, actions militaires2.

Le 20 janvier 1943, son père est arrêté pour sabotage et interné à Drancy ; il est déporté le 9 février à Birkenau et gazé dès son arrivée le 13 février.

Sous le pseudonyme de « Mésange » (une houppe de cheveux noirs coiffant alors son jeune visage émacié)5, Henri Krasucki, dit également « Bertrand », s’occupe des cadres et du recrutement des jeunes avec sa compagne Paulette Sliwka3.

Il est arrêté le 23 mars 1943, à 7 h 15, à la sortie de son domicile, 8 rue Stanislas-Meunier Paris 20e,

Les inspecteurs de la Brigade spéciale no 2 des Renseignements généraux en feront le portrait suivant6:

« Bertrand: 22 ans, 1,70m, mince, nez long, visage type sémite, cheveux châtain clair rejetés en arrière, retombant sur le côté. Pardessus bleu marine à martingale, pantalon noir, souliers jaunes, chaussettes grises. »

Comme sa mère et sa sœur, il est torturé pendant six semaines parfois devant sa mère, mais il ne lâche rien7.

Les Français de la Brigade spéciale no 2 le livrent à la Geheime Feldpolizei, qui l’enferme à la prison de Fresnes, où il demeure privé de tout contact, dans le quartier des condamnés à mort avant d'être transféré au camp de Drancy. Il y retrouve ses camarades, Roger Trugnan et Samuel Razynski, dit « Sam ».

À la mi-juin, c’est le déportation vers l'Allemagne. Les jeunes manifestent dans le camp. Roger Trugnan raconte : « Nous chantions La Marseillaise et les gendarmes tapaient sur celles et ceux qui chantaient. » Son convoi depuis Drancy, le numéro 55, du 23 juin 1943, déportait 1 002 juifs, dont 160 enfants de moins de 18 ans, transportés dans des wagons à bestiaux. Deux jours et une nuit plus tard, ils arrivent à Birkenau, annexe d'Auschwitz. Seules 86 personnes de ce convoi ont survécu à la Shoah8.

Henri et ses camarades sont affectés au camp annexe de Jawischowitz. Ils travaillent à la mine, seize heures par jour, avec la faim, les coups, et la crainte d’être malade, qui signifie la mort. Mais aussi la résistance : aussitôt arrivés, Henri, Roger, leur copain Sam ont cherché le contact. Ils continuent la lutte derrière les barbelés. Ils la continueront jusqu’au bout. Jusqu’à Buchenwald, où ils sont évacués en janvier 1945 - la terrible « marche de la mort ». Là, épuisés, ils sont pris en charge par l’organisation de Marcel Paul et du commandant Manhès2.

Ils participent à l’insurrection du camp : « J’avais un vieux chassepot, raconte Roger, Henri avait un bazooka ! » (il faut faire la part des déformations de la mémoire : le Chassepot, fusil français de 1870, n'était pas courant en Allemagne ; et on ne s'improvise pas tireur au bazooka).

Henri Krasucki en revient le 28 avril 1945, « juste à temps pour manifester le 1er mai », comme il dira avec humour. Le lieutenant Krasucki, au titre des FTPF deCharles Tillon, travaille comme ouvrier métallo dans diverses usines de la métallurgie5.

Henri Krasucki prit en charge Simon Rayman — le frère cadet de son meilleur ami Marcel Rayman, fusillé le 21 février 1944 par les nazis — qui se retrouve sans famille après que sa mère fut gazée dès son arrivée à Auschwitz, et s'en occupe comme d'un frère.

Engagements politiques[modifier | modifier le code]

Après la guerre, il devient l'un des dirigeants du Parti communiste français, mais son principal engagement reste syndical. Il est naturalisé français en 1947, l'année même où il devient permanent syndical à la CGT9. En 1949, il est secrétaire de l’Union départementale de la CGT de la Seine. En 1953, il entre au bureau fédéral de la Seine du PCF, puis en 1956, au comité central du PCF en tant que membre suppléant. En 1961, il entre au bureau confédéral de la CGT, puis devient directeur de La Vie ouvrière (la « VO »), le journal du syndicat qu'il dirige pendant dix ans. En 1964, il devient membre du bureau politique du PCF. Avec Roland Leroy et Louis Aragon, il est l’un des « accoucheurs » du comité central d’Argenteuil, tournant historique du Parti dans ses relations à la culture, la recherche et aux intellectuels. En 1966, grâce aux liens tissés avec Marcel Paul à Buchenwald, il règle le long conflit entre Marcel Paul et la direction de la fédération de l'éclairage.

Quand Benoît Frachon se retire, en 1967, « Krasu » se trouve aux côtés de Georges Seguy. Il est un temps pressenti en 1967 pour prendre la direction de la CGT, mais Séguy lui est préféré. Un an plus tard, à l’occasion de la plus grande grève que la France ait jamais connue, Henri Krasucki est l’un des principaux négociateurs des accords de Grenelle.

Il succède à Georges Seguy en juin 1982, lors du 41e congrès à Lille, il va rester 10 ans à la tête de la CGT.

Au début de son mandat, alors que François Mitterrand est président de la République depuis un an, Henri Krasucki se place en principal interlocuteur du pouvoir, jusqu’au départ des ministres communistes du gouvernement en juillet 1984, où il redevient le porte-parole du mécontentement social. Jusqu’au début des années 1980, il défend les orientations les plus rigides du PCF, ce qui l’amène à s’opposer de façon feutrée à Georges Séguy. En effet, depuis 1978, ce dernier cherchait à préserver la CGT des conséquences politiques résultant de la rupture de l’Union de la gauche, survenue en octobre 1977. Séguy s’efforçait de ne pas prendre parti sur la responsabilité de la rupture. Krasucki lui succède non sans résistances internes. Internationaliste convaincu, il est élu en 1986 vice-président de la Fédération syndicale mondiale (FSM), dont il a du mal à accepter la désaffiliation de la CGT en 1995. Toutefois, il amorce sur la fin de son mandat une prise de distance avec le PCF, qui vaudra au syndicat de beaucoup mieux supporter les évolutions des années 1990 que le parti.

Ainsi, silencieux sur l'insurrection de juin 1953 en Allemagne de l'Est, sur l'insurrection de Budapest en 1956 et sur le Printemps de Prague de 1968, il demande secrètement en 1985 au conseil central des syndicats de l'URSS d'accorder à son syndicat une aide urgente de 10 millions de francs (1 million de roublesconvertibles). Cette demande a un caractère strictement confidentiel; cette aide sera accordée en deux versements, en 1985 et 1986, de 500 000 roubles provenant du comité du tourisme et d'excursion par le KGB10.

Il condamne, après le 43e congrès en 1989, la répression de la place Tienanmen en Chine.

En janvier 1992, lors du 44e congrès à Montreuil, il laisse sa place, à 68 ans, à la tête du syndicat à Louis Viannet. En dix ans, les effectifs de la CGT auront fondu de moitié, à environ 700 000 adhérents.

Il rester membre du bureau politique du Parti communiste jusqu’en 1996. À sa mort, en janvier 2003, la secrétaire nationale du parti, Marie-George Buffet, salue « avec émotion et beaucoup de respect » la mémoire du « camarade Henri Krasucki ». Le président Jacques Chirac rend hommage « au fils d'immigrés polonais dont la jeunesse a été très tôt marquée par le combat pour la liberté et pour la France et qui a connu le drame de la déportation alors qu'il n'avait pas vingt ans ».

Henri Krasucki est inhumé au cimetière du Père-Lachaise, auprès de sa mère Léa et de sa sœur « Lili », près du carré des déportés en face du mur des Fédérés11,12.

Personnalité et image[modifier | modifier le code]

Il a subi parfois des attaques personnelles, comme en 1987, lors d’un Club de la presse, lorsqu'une journaliste du Figaro-Magazine, Christine Clerc, lui reproche d’être un « Français de fraîche date » qui, « naturalisé en 1947 » se permet de critiquer la politique de la France. Il réplique en racontant l’histoire de son père. « Mes origines n’ont rien d’extraordinaires, » explique-t-il à Jean-Claude Poitou, « il se trouve d’ailleurs qu’elles sont les mêmes que celles du cardinal archevêque de Paris [il s'agit de Jean-Marie Lustiger, comme lui d'origine juive polonaise]. Ses parents et les miens ont, à peu d’années d’intervalle, vécu la même histoire, bien qu’avec des idées différentes. Je ne peux m’empêcher d’observer que si, par hypothèse, les circonstances de la vie m’avaient fait archevêque, on évoquerait aujourd’hui mes origines avec tact, sans insinuation perfide. Et si je comptais parmi mes ancêtres quelques grands princes polonais, alors là... »13.

Caricaturé à la télévision comme un rustre par sa marionnette « Crabe Zuki » du Bébête Show, Henri Krasucki était en réalité un homme particulièrement cultivé, polyglotte, fou d'opéra et admirateur d'Éluard. Homme rigoureux, épris de liberté et de justice, toujours disponible, il était reconnu pour ses qualités humaines et comme un vigoureux négociateur — acteur important des accords sur l’indemnisation du chômage et le droit à la formation, en 1970 —, mais aussi comme un vif partisan de la ligne dure de son parti et de la grève (sauf après l'arrivée de la gauche au pouvoir en 1981).

Postérité[modifier | modifier le code]

Une place Henri-Krasucki fut inaugurée le 23 juin 2005, dans le 20e arrondissement de Paris, au carrefour des rues Levert, des Envierges, de la Mare, des Couronnes et des Cascades, près du parc de Belleville. Il avait longtemps habité au 107 rue des Couronnes, sur la place qui porte aujourd'hui son nom3.

En 2009, Adrien Jolivet interprète Henri Krasucki dans L'Armée du crime de Robert Guédiguian, retraçant la résistance parisienne des FTP-MOI.

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Décédé en janvier 2003, membre de la section juive de la MOI* (Francs-Tireurs et Partisans) pendant la guerre, déporté à Auschwitz et Buchenwald, Henri Krasucki est né en 1924 en Pologne, à Wolomin, petite ville située près de Varsovie. Le milieu familial, communiste et de langue yiddish, dans lequel il grandit a favorisé un engagement politique précoce.

Son père Isaac Krasucki s'installe à Paris en 1926 fuyant le régime antisémite et anticommuniste du général Pilsudski. Henri et sa mère Léa Borsczewski le rejoignent en 1928. A Paris Isaac Krasucki milite à la CGTU* du textile et devient un des leaders syndicaux des travailleurs immigrés juifs de la confection. Sous l'Occupation il poursuit ses activités militantes comme responsable de la commission intersyndicale juive et se charge en particulier de l'organisation d'actes de sabotage. Arrêté par la police le 20 janvier 1943, il est interné à Drancy puis déporté le 9 février 1943 à Birkenau, gazé le 13 février à son arrivée. La mère d'Henri Krasucki, Léa, participe également pendant la guerre à des activités clandestines comme agent de liaison d'un dirigeant de la MOI*, Kowalski. Arrêtée en mars 1943, elle est déportée. Léa meurt à Paris en 1983.

Avant 1939 Henri suit sa scolarité à l'école primaire de Belleville puis au lycée Voltaire dans le 11° arrondissement, où il se révèle être un très bon élève, travailleur. Il interrompt pourtant sa scolarité dès 1939 pour chercher du travail, ses parents ne pouvant financer la poursuite de ses études.

La signature du pacte germano-soviétique* jette nombre de militants communistes dans la clandestinité bien avant l'Occupation. Responsable des Jeunesses communistes dans le 20° arrondissement, Henri est nommé en 1942, par Adam Rayski, à la direction parisienne des organisations de jeunes de la section juive de la MOI.

Henri Krasucki participe alors à des actions clandestines très diverses, couvrant autant des activités de contre-propagande que des actions armées : distribution de tracts et de journaux appelant à la Résistance, actes divers contre l'occupant, grenadage de dépôts et de wagons allemands, de camions de militaires allemands, fabrication de faux papiers, recrutement, etc. Filé depuis le mois de février 1943 par la Brigade Spéciale de la police française, Henri Krasucki est arrêté le 23 mars en sortant de chez lui, puis emmené dans les locaux de la BS à la Préfecture de police de Paris. Torturé et battu, parfois en présence de sa mère, Henri Krasucki ne parle pas et ne livre personne. Après trois semaines aux mains de la police française, il est interné à Fresnes dans le quartier des condamnés à mort ; interné à Drancy, il est déporté le 22 juin 1943 à Auschwitz puis à Buchenwald.

De retour de déportation, Henri Krasucki passe son CAP d'ajusteur, acquiert la nationalité française en 1947 et devient responsable de la Confédération Générale du Travail, dont il dirige l'organe " La Vie ouvrière " à partir de 1964. En 1982 il succède à Georges Séguy à la tête de la CGT. Une place du 20e arrondissement de Paris porte son nom depuis octobre 2005.

Bibliographie

COURTOIS (Stéphane), RAYSKI (Adam) et PESCHANSKI (Denis), Le sang de l'étranger. Les immigrés de la MOI dans la Résistance, Fayard, 1989, 470 pages.
JOUTARD (Philippe) et MARCOT (François) (dir.), Les étrangers dans la Résistance en France, exposition du Musée de la Résistance et de la déportation, novembre 1992-septembre 1993 : [actes des] Rencontres universitaires du 6 novembre 1992, Université de Franche-Comté, Besançon (La Citadelle, 25000) : Musée de la Résistance et de la déportation, 1992, 175 p.
Maitron, Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français, Editions de l'Atelier, 1997.
PESCHANSKI (Denis), Des étrangers dans la Résistance, Paris, Les Editions de l'Atelier. Musée de la Résistance nationale, 2002, 126 pages.

Sites Internet

Biographie parue dans le journal Libération (cf archives payantes du journal)
http://www.liberation.fr/page.php?Article=83731

© Fondation de la Résistance, tous droits réservés

Publié le mardi 21 juin 2005

Portrait d’Henri Krasucki


Henri Krasucki consacra son intelligence et son énergie au combat pour la dignité et l’avenir de l’homme. Actif dans la Résistance dès l’âge de 15 ans, déporté, secrétaire d’union locale dès son retour, dirigeant confédéral à 31 ans, secrétaire général de la Cgt de 1982 à 1992, Henri Krasucki a laissé son empreinte sur l’histoire de la Confédération.

Krasu, comme nous l’appelions familièrement, est né en Pologne, seul son patronyme pouvait en témoigner tant sa gouaille et son accent en faisaient un véritable Titi parisien. Il faut dire qu’il avait tout juste 4 ans quand, en 1928, il est arrivé du côté de Belleville. Bon élève, à 14 ans cependant, il décide de quitter le collège pour alléger les dépenses de la famille. A l’automne 1939, il démarre sa vie active comme jeune ouvrier dans une usine à Levallois.

Son engagement au parti communiste est immédiat, comme son entrée dans les rangs des Ftp-Moi. Krasu parlait peu de cette période. Pourtant, en 1991, il accepta de revenir à la prison de Fresnes, où il fut enfermé au secret absolu de mi-avril à fin juin 1943. Ce jourlà, il confia quelques bribes de son combat de Résistant comme il le faisait parfois en traversant un de ces quartiers de Paris où, avec ses camarades, il avait affronté l’occupant, avec l’audace de la jeunesse. Après Fresnes, ce fut Drancy et la déportation vers Auschwitz et Buchenwald. Il en revient le 28 avril 1945 « -juste à temps pour manifester le 1er mai- », comme il aimait le souligner avec la malice d’un homme qui se disait « -en sursis- ». Krasu reprend son travail d’ajusteur et s’engage très vite dans le combat syndical, à l’union locale du 20e à Paris et comme secrétaire de l’union départementale de la Seine dès 1950. A 31 ans, il est élu à la commission administrative de la Cgt. En 1960, il entre au bureau confédéral, est nommé directeur de La Vie ouvrière, un poste qu’il maîtrisera avec brio pendant plus de vingt ans. Krasu parlait souvent du journal. Chacun le sait, il n’était pas grand tribun mais il avait un sens pointu de la communication. Avec lui le journal de la Cgt passe, selon son expression, « de l’artisanat à la grande production- » et devient un magazine syndical grand public réalisé par une équipe de professionnels à la rédaction, à l’administration et à l’animation de la diffusion. Il marqua aussi La Vie ouvrière par ses séries de papiers souvent publiées en recueil (Syndicats et lutte de classe, Syndicats et socialisme, Cultiver son jardin syndical…). Avec son coup de patte, sur un ton familier, il a produit des textes politiques et théoriques qui ont marqué les mémoires.

Krasu était travailleur, exigeant avec son entourage comme avec lui-même. Il pouvait être d’une fermeté redoutable tant pour ses adversaires que pour ses compagnons de combat. Il ne tolérait pas l’amateurisme. Rigoureux et méticuleux, nous ne l’avons jamais pris en flagrant délit d’insuffisance, sauf peut-être quand, pour un discours, il n’avait « -pas eu le temps d’effacer les traces d’efforts- » comme il disait, plagiant Karl Marx- ! Ses journées, ses semaines syndicales étaient bien remplies. Directeur de La Vo et aussi secrétaire de la Cgt, membre de la Commission du Plan et, à partir de 1969, chargé des accords et conventions, puis de la politique revendicative. Convaincu de la centralité de la négociation interprofessionnelle, au début des années 1970, il plaide pour que le Cnpf accepte la Cgt dans les discussions, et met ses qualités d’habile négociateur au service des travailleurs. L’indemnisation du chômage et le droit à la formation sont sans doute les accords dont il était le plus fier.

Proche des siens, sensible et attentif aux demandes des salariés, des petites comme des grandes entreprises, à proximité de Paris ou très éloignées. Pour eux, Henri savait se rendre disponible, « -l’intendance- » devait suivre. Pour lui l’action revendicative, pierre angulaire de l’activité de la Cgt, primait sur tout.

Avec les années Giscard, il fut au coeur de toutes les batailles pour les industries françaises et les services publics. Inventif, il trouvait toujours la parade, le moyen de surprendre ses adversaires et bichonnait l’opinion publique afin de gagner son soutien.

Il est élu secrétaire général de la Cgt, en 1982, dans un contexte inédit. La gauche est au pouvoir depuis un an et l’espoir né de la victoire est sérieusement amputé par la politique de rigueur annoncée. Dès lors, tout se complique et la désillusion fera de lourds dégâts chez les salariés. La Cgt ellemême est secouée. Krasu est à la barre, préconise, comme toujours, « -d’en rester à l’essentiel- », et plaide pour une réflexion fondamentale sur les adaptations que la Cgt doit opérer. De ce point de vue, son apport au 44e congrès est une étape décisive. Henri avait une profonde culture internationaliste, il prenait toujours le temps de débattre avec un dirigeant syndical étranger. Il avait aussi un attachement particulier pour l’Union soviétique. En 1982, il pesa dans le débat afin que la Cgt reste à la Fsm. En 1986, il fut honoré d’être élu vice-président de l’Internationale et il eut du mal à accepter la désaffiliation de la Cgt en 1995.

« -Krasu- » avait une carrure de syndicaliste complet, tout autant homme de proximité que dirigeant clairvoyant, appréhendant l’avenir avec quelques encablures d’avance. « -Il faut rêver, disait un grand révolutionnaire. Rêver et ensuite faire le possible. Mais le faire- !- ». Henri écrivait ceci dans son livre en 1987*. Il fut un dirigeant majeur. Elyane Bressol Secrétaire générale de l’Institut Cgt d’histoire sociale * « -Un syndicat moderne- ? Oui- !- », éditions Messidor, 1987

L’inauguration de La place Henri-Krasucki, le lundi 3 octobre à l’angle des rue Levert, de la Mare, des Envierges, des Couronnes et des Cascades ; Paris 20ème

Henri Krasucki n'aurait pas pu être autre chose qu'Henri Krasucki. Il était né dans le communisme, en 1924, à Wolomin, banlieue de Varsovie, d'Isaac et Léa, tous les deux juifs et membres du Parti communiste polonais. Dur à porter. La section polonaise de l'Internationale communiste connut un destin tragique : pour les Polonais, elle était une cinquième colonne de Moscou et la propagande des antisémites traquait les judéo-bolcheviques. Et trop indépendante pour Staline qui fit fusiller toute sa direction. C'est sans doute pour cela, mais aussi par une pudeur constante, que Krasucki gardera toujours une «relation spéciale» vis-à-vis du socialisme réel. Comme s'il était conscient que le danger pouvait venir de là, il choisit de se taire : même lorsqu'il fait revenir sa mère de Pologne en 1966, ou qu'il intervient pour rapatrier un de ses oncles, victimes de la campagne «antisioniste» de Gomulka en 1968, véritable déchaînement antisémite qui achève de vider la Pologne de ses juifs. Même lorsque la mode est à l'eurocommunisme. Mais, à la différence d'un Georges Marchais, il évite de passer ses vacances en Roumanie. Après l'effondrement, il tirait un bilan ambigu du communisme : «Il faut prendre du recul, déclarait-il dans une interview aux Echos, tout ce qui ce qui s'est avéré être négatif, mauvais et même inacceptable dans cette expérience, dans cette tentative sans précédent n'a pas à être regretté.» «Henri avait conscience de ce qui avait échoué, mais il n'en a jamais tiré la conclusion que la messe était dite», traduit Henri Malberg.

Déportation. Car, s'il fut un militant modèle, c'était dans la catégorie des courageux. La guerre le surprend brillant élève au lycée Voltaire. Son père plonge dans la clandestinité à la suite de l'interdiction du PCF (au lendemain du pacte Hitler-Staline). Adhérent des Jeunesses communistes à Belleville, Henri Krasucki l'imite en 1940. A 16 ans, il anime la section juive de la MOI (main- d'oeuvre immigrée), les groupes armés des résistants immigrés communistes, dont une des branches sera connue pour le nom de Groupe Manouchian, celui de «l'Affiche rouge». Peu après ce dernier, en mars 1943, son groupe est arrêté à son tour par la police française. Son père l'a précédé dans la déportation ; il ne reviendra pas.

Henri Krasucki répugnait à raconter les circonstances de son arrestation, comme son périple concentrationnaire. Une seule fois il se confie : c'était en 1990, lors d'une visite à Fresnes, où il avait passé trois mois dans le quartier des condamnés à mort : «Plus personne ne savait que j'existais», se rappelle-t-il, en larmes. Il connaîtra Auschwitz, puis Buchenwald. Grâce au réseau communiste des camps, il est affecté dans une mine de charbon et échappe au massacre. A son retour, en 1945, la France lui reconnaît le grade de lieutenant dans les Forces françaises libres.

Retraité, Henri Krasucki restait actif. Il faisait partie du «Comité Tlemcen», dont le but est de célébrer, dans les écoles, la mémoire des enfants juifs déportés par Vichy. Lui-même avait été élève de l'école communale de la rue Levert dans le XXe arrondissement de Paris. Une manière de rappeler que parmi ses combats, certains, au moins valaient d'être menés.

(1) Les Echos, 24 janvier 1992

1924 : naissance en Pologne.

1926 : immigration à Paris.

1939 : adhésion à la Jeunesse communiste.

1940 : engagement dans la Résistance.

1944 : arrestation par l'armée allemande, déportation.

1956 : entrée au comité central du PCF.

1960 : membre du bureau confédéral de la CGT.

1982 : secrétaire général.

1992 : abandonne ses fonctions à la tête de la CGT.

Henri Krasucki

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