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Publié par Patrick Granet

De nombreuses réactions des gauches occidentales se sont quelque peu repliées de manière
prévisible dans le recyclage des critiques de l'impérialisme américain et britannique,
sans voir ce qui est vraiment exceptionnel et remarquable dans les évolutions récentes,
entre autres le surgissement de l'hypothèse PKK/PYD d'autonomie démocratique en tant que
puissante solution de rechange à l'autoritarisme de l'AKP et à la crise des États-nations
de toute la région. ---- Quatre enseignements nous pouvons et devons retirer des
événements de et autour de Kobanê. ---- Le 7 octobre 2014 - The Disorder of Things --- La
ville kurde de Kobanê est récemment devenue le centre d'une conflagration géopolitique qui
pourrait bien changer le cours de la politique au Moyen-Orient. Après des mois de silence
sur la menace que l'EIIL fait peser sur les Kurdes, le monde regarde enfin, même si la
"communauté internationale" reste remarquablement silencieuse.


Cependant, de nombreuses réactions occidentales, qu'il s'agisse d'universitaires, de
journaleux ou de militants, se sont quelque peu repliées de manière prévisible dans le
recyclage des critiques de l'impérialisme américain et britannique, souvent au prix de ne
pas saisir ce qui est vraiment exceptionnel et remarquable dans les évolutions récentes.
Ainsi, à la manière de ces petits articles sous forme de liste numérotée de la gauche
contemporaine, voici quatre éléments que nous pouvons et devons apprendre des événements
de et autour de Kobanê.


1. - Il est temps de questionner la fixation de l'Occident sur l'EIIL


Si l'on devait croire Barack Obama, David Cameron et Recep Tayyip Erdogan, la "sauvagerie"
du "fondamentalisme" est l'objectif principal de l'implication de l'OTAN en Syrie.
Notamment, de nombreux critiques de gauche reproduisent cette même fixation sur l'EIIL
lorsqu'ils examinent les intérêts occidentaux. Cependant, pour une organisation
impérialiste toute-puissante soi-disant déterminée à stopper l'"extrémisme islamique",
l'OTAN a été curieusement inefficace. En fait, les États-Unis sont indirectement
responsables de l'armement de l'EIIL et tout à fait incompétents et/ou réticents à armer

la résistance kurde résolument laïque

Les frappes aériennes américaines et britanniques ont été éphémères, et au mieux
symboliques, ayant peu d'impact sur la progression de l'EIIL. En outre, la Turquie a fermé
les yeux à plusieurs reprises sur l'utilisation par l'EIIL de son territoire et de ses
frontières pour, respectivement, ses activités d'entrainement et ses canaux
d'approvisionnement. Plus récemment, alors que Kobanê est sur le point d'être conquise, la
Turquie a insisté sur le fait que toute assistance militaire au PYD kurde soit
conditionnée à son abandon de l'autodétermination et de l'autonomie politique de ses
cantons, et sur son acceptation de la zone tampon turque dans les régions contrôlées par
les Kurdes dans le nord de la Syrie (ce qui va plus loin qu'un simple accaparement
colonial de terres).
Maintenant, en considérant que les États-Unis et le Royaume-Uni étaient décidés à
intervenir bien avant que l'EIIL soit perçu comme une menace, et en considérant
l'hostilité de longue date de la Turquie envers le PKK/PYD, nous devons être plus
exigeants que toutes ces analyses de l'intervention qui commenceraient avec l'EIIL et se
termineraient avec lui. En bref, il est de plus en plus clair que l'EIIL est un peu plus
qu'un prétexte pour l'OTAN pour poursuivre d'autres objectifs géopolitiques - à savoir le
renversement d'Assad et la destruction de l'autonomie kurde.

?

2. - Se méfier de l'internationalisme libéral

Beaucoup de critiques anti-intervention ont fait valoir que des options non militaires
restent disponibles par les canaux diplomatiques et la pression sur les acteurs régionaux
tels que l'Iran, les États du Golfe et même la Russie. C'est là une lecture erronée de la
situation géopolitique au Moyen-Orient. Tout d'abord, les États-Unis ne contrôlent pas si
facilement tous les États alliés. Malgré les relations historiques de dépendance, malgré
les métaphores de "marionnettes", la plupart des États du Golfe sont des acteurs à part
entière remarquablement puissants, ayant des intérêts et des activités qui échappent au
contrôle des États-Unis. Toute suggestion de demander aux Saoudiens de mettre fin à l'aide
financière est susceptible d'être aussi efficace que de demander à l'EIIL de se calmer un peu.

Deuxièmement, appeler à un engagement diplomatique américain avec la Russie et l'Iran
suppose des relations de coopération internationale qui n'existent tout simplement pas.
Cela revient à faire fi des rivalités géopolitiques de longue date entre ces trois
États-nations en compétition pour la domination régionale. Cela revient à trop mettre
l'accent sur les critères des États occidentaux - « si seulement les États occidentaux
avaient obligé les vilains États orientaux à faire ceci ou cela, le conflit serait résolu ».


Enfin, cela revient à marginaliser et ainsi à fermer la porte à la possibilité d'autres
solutions non étatiques et anticapitalistes basées sur le projet des PYD/PKK d'autonomie
démocratique. En effet, on comprend mal pourquoi les impératifs et les motifs de
l'impérialisme qui prévalent tant dans l'action militaire ne seraient pas tout aussi
problématiques quand il s'agit de « solutions pacifiques » dirigées soit par les pays
occidentaux, soit par des puissances régionales en effet réactionnaires et
anti-démocratiques. Ainsi, nous devons critiquer et remettre en question les affirmations
du gouvernement selon lesquelles l'intervention militaire est « la seule option ». Mais il
faut aussi se méfier du pacifisme creux basé sur des conceptions (néo)libérales et
centrées sur l'État de la coopération, dans la mesure où les conditions de cette dernière
sont absentes (et d'ailleurs, dans le système de l'État capitaliste, elles sont toujours
absentes).


3. - Écouter les voix kurdes


La gauche occidentale souffre souvent d'une tendance débilitante et orientaliste à
surestimer l'influence des États-Unis et de reléguer les communautés et les sociétés
frappées par l'intervention à un statut d'acteurs passifs, pas dignes d'être analysés en
tant que tels. En effet, il est frappant de constater le nombre de commentaires
anti-impérialistes qui s'appuient moins sur les expériences et la dynamique des
communautés kurdes et davantage sur les critiques rabâchées de la logique de prédation de la grande puissance


D'une part, cela peut entraîner la gauche à reproduire les caricatures de l'« affreux
sectarisme » et du « fondamentalisme islamique » d'une manière qui ne semblent pas très
éloignée des arguments de Cameron et d'Obama.

D'autre part, cela prend bien peu en compte les voix des communautés kurdes attaquées
puisque leurs intentions et leurs actions n'ont aucune importance pour s'opposer à
"l'impérialisme à la maison". La politique qui en résulte peut souvent être délétère. On
pourrait se demander, par exemple, ce que les habitants de Kobanê pourraient bien faire
des appels à des « alternatives pacifiques à la guerre ». Ceci est particulièrement
important, car au Kurdistan occidental (Syrie du Nord), les Kurdes défendent ce qui est
sans doute le meilleur espoir pour un politique de gauche dans la région. Même le regard
le plus rapide sur l'organisation constitutionnelle et les réalisations politiques des
cantons kurdes feraient honte à la plupart des organisations occidentales.

Pourtant, cette semaine, alors que les grèves de la faim et les manifestations de
solidarité du peuple kurde avaient lieu au Royaume-Uni et au-delà, les groupes anti-guerre
ont organisé une manifestation tout à fait distincte et potentiellement contradictoire.
Plus tôt la gauche occidentale abandonnera ses penchants à réduire la lutte des classes à
la géopolitique, plus tôt elle pourra offrir une authentique solidarité aux groupes et aux
communautés qui le méritent et en ont besoin.

?

4. - Garder un oeil sur la Turquie

En raison de l'attitude de la Turquie vis-à-vis de Kobanê, le peuple kurde et ses alliés
ont envahi les rues des villes à travers toute la Turquie, se sont affrontés avec la
police et la gendarmerie à un niveau jamais vu depuis le mouvement de résistance de 2013.
Les manifestations ont été militantes et précises dans leurs objectifs, en barricadant les
rues, en ciblant les checkpoints, les banques, les bâtiments gouvernementaux, de la police
et de l'armée, et, selon certains rapports, en libérant certains quartiers.
Ces derniers temps, la politique en Turquie s'était retrouvée dans une impasse, l'énergie
de Gezi semblant se dissiper, prise en tenaille entre la violence d'État et les victoires
électorales d'Erdogan. Dans le même temps, le soi-disant processus de paix kurde est au
point mort, peut-être irrévocablement, car la réconciliation de l'Etat turc a prouvé
n'être guère plus que des paroles. Il est difficile de prédire si la confrontation
actuelle entre les manifestants et l'Etat va augmenter, mais il est clair que les
machinations turques au Kurdistan entraîneront une réponse kurde en Turquie.

De grands secteurs de la société turque restent profondément racistes (la nuit dernière un
hashtag twitter incitant à la violence contre les Kurdes a connu du succès en Turquie) et
de ce fait, la polarisation est probable. Cependant, il y a des raisons d'espérer que ce
moment puisse être différent. Gezi a préfiguré un nouveau - mais encore très imparfait -
soutien à la libération kurde, plus clairement mis en évidence dans le soutien sans
précédent au parti pro-kurde HDP au cours des dernières élections présidentielles en
Turquie. En outre, à Kobanê, dans le Rojava et ailleurs, le modèle PKK/PYD d'autonomie
démocratique constitue une puissante solution de rechange à l'autoritarisme de l'AKP.
À cet égard, l'avenir de Kobanê est crucial pour les aspirations démocratiques et
révolutionnaires des peuples turc, syrien, ainsi que kurde.

le 7 octobre 2014

___

Source : The Disorder of Things

Traduction :XYZ / OCLibertaire

Alternative Libertaire AL Kurdistan / Libération des peuples

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