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Publié par Patrick Granet

Les djihadistes de l'Etat islamique (EI) progressent dans Kobané. Ils se sont emparés, vendredi 10 octobre, du quartier général des forces kurdes dans le nord de la ville syrienne frontalière de la Turquie et occupent « au moins 40 % » de la ville, d'après l'Observatoire syrien des droits de l'homme (OSDH).


Selon Rami Abdel Rahmane, directeur de l'OSDH, les combattants contrôlent presque entièrement le « quartier de sécurité », où se trouvent les bâtiments de l'administration locale ainsi que les locaux des Unités de protection du peuple (YPG, principale milice kurde syrienne) et la base de l'Assayish (forces de sécurité kurde). « La prise du QG permettra aux djihadistes de progresser vers le poste-frontière avec la Turquie dans le nord de la ville, et s'ils y parviennent, ils assiègeront les forces kurdes dans Kobané », a-t-il ajouté.
DES RAIDS AÉRIENS INEFFICACES


Les bombardements de la coalition menée par les Etats-Unis se sont intensifiés autour de la ville depuis mardi, pour atteindre un total de 47 raids depuis le 27 septembre. Vendredi après-midi deux attaques aériennes ont été menées sur des positions tenues par les djihadistes. Ces nouvelles frappes ont provoqué deux immenses panaches de fumée blanche au-dessus de la ville.


Repoussés pendant un temps, les combattants de l'EI sont repartis à l'assaut, jeudi, preuve que les bombardements de la coalition ne parviennent pas à les contenir complètement dans l'est de la ville. Leur efficacité a été même remise en question jusque dans les rangs américains. James Kirby, porte-parole du Pentagone, a reconnu, mercredi, que « les frappes aériennes seules [n'allaient] pas sauver la ville de Kobané ».


Pour l'OSDH, le combat est totalement déséquilibré, les djihadistes étant supérieurs en nombre et en armes :


« La coalition a détruit des véhicules et des positions de l'EI mais n'a pas entravé leur approvisionnement en armes à partir de leurs bastions dans les provinces de Raqa et d'Alep (nord). »
Lire aussi : Des troupes au sol en Irak, le tabou américain


LA TURQUIE REFUSE D'INTERVENIR


A quelques kilomètres de Kobané, les tanks de l'armée turque sont toujours déployés, mais ne sont pas intervenus. Craignant un massacre si la ville venait à tomber aux mains de l'EI, la communauté internationale a appelé Ankara à intervenir. Selon l'ONU, « 10 000 à 13 000 habitants sont à un endroit dans la zone frontière syro-turque et beaucoup sont encore à l'intérieur de la ville ».


Les Etats-Unis ont envoyé une équipe militaire pour tenter de se coordonner militairement. La Turquie reste sur sa position, qui consiste à demander la création d'une zone tampon pour protéger les secteurs tenus par la rébellion modérée contre le régime syrien et les populations fuyant la guerre.

Des troupes au sol en Irak, le tabou américain

Un an. C’est le temps qui a été jugé nécessaire, le 3 octobre, pour reconstruire une armée irakienne capable de reprendre aux djihadistes la grande ville de Mossoul par le général américain John Allen. L’ancien marine est le coordinateur de la coalition bâtie par les Etats-Unis pour s’attaquer à l’Etat islamique (EI). Autant dire que le fossé est grand entre l’urgence suscitée par l’assaut djihadiste contre la ville kurde de Kobané, le long de la frontière syro-turque, et la lenteur de la réaction internationale.

Le 8 octobre, le porte-parole du Pentagone, l’amiral James Kirby, a convenu qu’« il faudrait des troupes compétentes – des rebelles syriens ou des forces gouvernementales irakiennes – pour arriver à vaincre » l’EI. « Des frappes aériennes seules n’y parviendront pas, ne sauveront pas Kobané », a-t-il ajouté.




LES TROUPES IRAKIENNES RÉGULIÈREMENT MISES EN DÉROUTE


Ce faisant, le responsable du Pentagone a mis en évidence la faiblesse principale du dispositif en place pour l’instant : les troupes irakiennes ont été régulièrement mises en déroute par l’Etat islamique pendant ces derniers mois, quant à l’opposition syrienne que les Etats-Unis ont déclaré vouloir aider pour assurer cette présence militaire au sol, elles ne disposent pas, et sans doute pour longtemps encore, d’une capacité leur permettant de rivaliser avec l’EI.


Côté américain, le président des Etats-Unis a garanti depuis le début des frappes, le 8 août, que la présence de forces combattantes au sol était exclue. Les 1 600 hommes envoyés depuis trois mois en Irak pour encadrer les troupes irakiennes n’ont pas vocation à participer aux attaques. Cet engagement de Barack Obama ne cesse cependant d’être critiqué, à commencer par son ancien secrétaire d’Etat à la défense, Robert Gates.


60 % DES AMÉRICAINS CONTRE L’ENVOI DE SOLDATS AU SOL


Le chef d’état-major américain, le général Dempsey, avait d’ailleurs ouvert une brèche dès le 15 septembre, à l’occasion d’une audition par la commission sénatoriale des forces armées. « Pour être clair, si je parviens à la conclusion que nos conseillers doivent accompagner les troupes irakiennes pour attaquer certaines cibles » de l’Etat islamique, « je le recommanderai au président », avait-il déclaré.


Pressé de questions par les sénateurs, le militaire avait ajouté que si la stratégie américaine ne produisait pas de résultats, il retournerait « devant le président pour recommander de recourir à des troupes au sol ». La Maison Blanche avait réagi en assurant que l’engagement présidentiel restait toujours en vigueur et que Martin Dempsey n’avait fait qu’envisager des scénarios au cours de son audition. M. Obama ayant averti que l’effort militaire serait long, une réévaluation de la tactique utilisée n’est pas encore d’actualité.


Les déclarations réitérées du « no boots on the ground » (« pas de troupes au sol ») de M. Obama font écho à l’état de l’opinion américaine après quinze années de guerres ininterrompues en Afghanistan et en Irak. Le 29 septembre, un sondage diffusé par la chaîne d’information CNN, faisait apparaître que si 73 % des personnes interrogées soutenaient des frappes aériennes en Syrie, alors que les opérations en Irak jouissent d’un soutien similaire, une nette majorité (60 %) s’opposait à l’envoi de soldats américains au sol pour combattre les djihadistes.


Gilles Paris (Washington, correspondant)
Journaliste au Monde

L'organisation Etat islamique était en passe de prendre la ville kurde de Kobané, en Syrie, jeudi 9 octobre. L'assaut des djihadistes dans cette région frontalière de la Turquie a poussé quelque 300 000 habitants à fuir, dont plus de 200 000 ont trouvé refuge en Turquie.
Ankara a massé des troupes à la frontière. Son Parlement a voté, le 2 octobre, un dispositif permettant au gouvernement d'intervenir militairement en Irak et en Syrie pour lutter contre l'Etat islamique. Pourtant, les forces turques ne portent pas secours aux combattants kurdes qui défendent la ville. Pourquoi ?

Le PKK, un allié embarrassant
Kobané appartient à la région du nord-est de la Syrie, majoritairement peuplée de Kurdes, qui a proclamé son indépendance vis-à-vis du régime syrien en novembre 2013. Les Kurdes, 30 à 40 millions de personnes divisées entre la Turquie, l'Irak, la Syrie et l'Iran, forment un peuple sans Etat. Mais l'embryon d'un Kurdistan indépendant est aujourd'hui en train de voir le jour. Il est contrôlé par le mouvement armé d'inspiration marxiste-léniniste du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) et sa branche politique syrienne, le PYD (Parti de l'union démocratique). Ce sont les forces armées de ce parti, les Unités de protection du peuple kurde (YPG), qui défendent Kobané.


Depuis juillet 2012, tout en ménageant le régime de Bachar Al-Assad, ces mouvements s'emploient à établir en Syrie leurs propres institutions. S'appuyant sur des méthodes répressives, ils entendent défendre un projet de société mettant l'accent sur l'égalité des sexes, l'intégration des minorités religieuses et une certaine forme d'autogestion locale. La Turquie s'en inquiète.


Fondé en Turquie en 1978, le PKK mène une guerre d'indépendance contre l'armée turque qui a fait plus de 40 000 morts en trente ans, dont 7 000 membres des forces de sécurité turques. Le gouvernement d'Ankara craint l'émergence d'un Etat kurde autonome à sa frontière, dirigé par cet ennemi acharné. Il se dit ainsi au moins autant menacé par le PKK que par l'Etat islamique, sinon plus. « L'EI et le PKK, c'est la même chose », ne cesse ainsi de répéter le président turc, Recep Tayyip Erdogan.

Le processus de paix turc menacé

Depuis janvier 2013, Ankara et le PKK se sont engagés dans un processus de paix historique. Une trêve a été décrétée. Le gouvernement négocie, à travers la vitrine légale de la rébellion kurde en Turquie, le Parti pour la paix et la démocratie (BDP), avec son chef, Abdullah Öcalan. Celui-ci purge depuis 1999 une peine de prison à vie sur l'île d'Imrali, en Turquie. Mais ces négociations, impopulaires en Turquie, piétinent.

Le gouvernement turc a engagé les négociations alors que les Kurdes de Syrie prenaient déjà le large. Il craint qu'en se renforcant en Syrie, le PKK ne puissedicter de nouveaux termes. La Turquie demande ainsi notamment que l'autorité kurde en Syrie s'ouvre aux autres mouvements kurdes et se désolidarise du PKK.

De son côté, Abdullah Öcalan a menacé de rompre les négociations de paix si les djihadistes commettaient un massacre à Kobané à la faveur de l'inaction turque. Par ailleurs, une paix durable avec l'Etat turc condamnerait le PKK à sedésarmer et à se dissoudre. Le processus connaît donc des oppositions internes.

Enfin, les mouvements de protestation contre l'inaction de l'armée turque qui ont fait 18 morts au Kurdistan mardi, et la présence accrue de l'armée dans la région, font craindre un engrenage de violence.

Que veulent les Kurdes de Turquie ?
Les Kurdes représentent 20 % de la population de Turquie. Ils peinent à s'intégrer dans un régime républicain, centralisateur et autoritaire, où l'armée a longtemps été prépondérante et où la notion de minorité pose problème.


Ils réclament l'abolition des obstacles à l'utilisation de la langue kurde, une révision de la définition de la citoyenneté, le renforcement du pouvoir des administrations locales.


Le gouvernement islamo-conservateur de M. Erdogan, qui a lui-même fait les frais de l'autoritarisme de l'Etat turc laïque, s'est engagé dans une discussion sur ces termes. Une rupture des négociations ne lui profiterait pas. Des élections législatives auront lieu en juin en Turquie. Le réservoir de votes des kurdes favorables au processus de paix paraît important pour son parti, l'AKP.



Que fait la Turquie à sa frontière ?
Les combattants, les chars et les véhicules de transport de troupes blindés turcs restent inactifs à la frontière. Mais la Turquie a accueilli sur son sol près de 200 000 réfugiés kurdes syriens venus de la région de Kobané, ville où demeurent plusieurs centaines d'habitants. Des combattants kurdes blessés à Kobané sont également soignés en Turquie.


La Turquie soutient la création d'une zone tampon entre la Syrie et la Turquie pour accueillir et protéger les déplacés, une idée à laquelle le président français, François Hollande, a apporté son soutien mercredi. Elle demande également une zone d'exclusion aérienne dans le nord de la Syrie, afin de protéger les secteurs tenus par l'opposition modérée au régime Assad.


Par ailleurs, la Turquie entretient de bons rapports avec les autorités du Kurdistan irakien, distinctes du PKK et rivales. Le gouvernement de cette région autonome au sein de l'Irak a profité de l'avancée des djihadistes, et de la décomposition de l'armée irakienne, pour étendre le territoire qu'il contrôle dans le nord du pays. C'est le second modèle pour un Etat kurde aujourd'hui en gestation.


Ses combattants, les peshmergas, sont également un rempart contre l'Etat islamique. Ils sont armés et entraînés par la coalition internationale. Celle-ci ne peut soutenir ouvertement le PKK, qui est considéré comme une organisation terroriste par les Etats-Unis et l'Union européenne.




Louis Imbert