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Publié par Patrick Granet

~Les grandioses batailles du prolétariat français roulent encore leurs échos dans diverses régions de la France, mais, déjà, le fleuve débordant des luttes sociales est rentré dans son lit. Les digues capitalistes du Front Populaire ont tenu bon et les vagues successives, désordonnées des grèves de la région parisienne et du Nord n’ont fait que mesurer l’effort gigantesque et terrible que le prolétariat français devra effectuer pour déblayer son chemin de classe et hisser le drapeau de l’insurrection. Mais si les grandes usines ont été évacuées pacifiquement et si M. Salengro et ses alliés centristes peuvent proclamer le triomphe de l’ordre républicain, la véritable bataille, celle que les travailleurs français doivent livrer pour forger leur parti de classe, cette bataille là ne fait que commencer. Des événements qui ont ébranlé des centaines de milliers de prolétaires et où s’est vérifiée l’initiative et la solidarité de tous les exploités représentent un terrain historique solide pour jeter les fondements d’un parti de classe. Encore faut-il comprendre la signification de la bourrasque sociale que nous venons de vivre et cela n’est possible qu’au travers d’une analyse qui, loin d’être la photographie de situations, veut en exprimer la nature et l’évolution. L’ordre de la société capitaliste se rétablira tout naturellement chaque fois que les mouvements de classes n’exprimeront pas une potentialité révolutionnaire se corporifiant dans un parti et chaque fois qu’un parti n’exprimera pas la capacité du prolétariat de faire de ses moindres mouvements de classes des armes pour la révolution. Mais, pour en arriver à ce stade élevé de la lutte des classes, le prolétariat français doit retrouver le fil de son évolution historique, car cela seul peut donner aux derniers événements leur véritable signification de classe et, par là seulement, les prolétaires parviendront à comprendre que le Front Populaire, l’arme de la dissolution de la classe ouvrière après 1934, n’a rien de commun avec les grèves et l’occupation des usines et que si ces dernières ont pu être liquidées pacifiquement par la bourgeoisie, c’est bien parce que le prolétariat n’a pas trouvé en lui la force pour chasser de son sein les traîtres et jeter les bases d’un organisme de classe.

~Il s’agit donc pour nous de rechercher dans l’enchevêtrement des luttes grévistes, en France, les matériaux qui rénovent le problème de la formation d’un courant communiste en ce pays. Nous savons, et l’expérience de la lutte des classes dans tous les pays le prouve lumineusement, que le critère suprême qui doit guider toute investigation marxiste consiste à retirer des événements les armes idéologiques pour la formation et l’intervention d’une avant-garde communiste. Tout le reste n’est que littérature et nous laisseront à Trotski le plaisir de déclamer sur la « Révolution Française », dont les pilotes infaillibles seraient les Molinier-Naville et autres caméléons de la politique, fraîchement émoulus de la S.F.I.O.

~La France dans l’évolution mondiale du capitalisme

Dans l’état actuel des choses, il n’est pas encore possible d’affirmer que les gigantesques mouvements des ouvriers français ouvrent une période de renouveau des luttes de classes dans le monde entier. L’accaparement immédiat de ces luttes par le Front Populaire, l’intensification de la campagne pour la réconciliation des Français sont des faits qui prouvent qu’à moins d’une modification internationale de la situation, rien ne permet de dire que le prolétariat français, auquel a été accordée une série de revendications — nous les examinerons d’ailleurs plus loin — pourra acquérir graduellement la force de briser les forces au service du capitalisme et de retrouver son chemin spécifique. Lors du conflit ttalo-abyssin, nous avons tenté de prouver qu’en Italie existait une tension entre les classes, laquelle avait conduit l’impérialisme italien à s’engager, plus vite que les autres impérialismes, dans la voie d’une étatisation militaire de l’économie et, partant, à rechercher le débouché de la guerre mondiale à des contradictions de classes insolubles et exaspérés. Dans ce sens, l’Italie s’avérait être un des chaînons les plus faibles de la chaîne capitaliste. Or, la première conséquence du compromis inter-impérialiste qui vient de donner l’Éthiopie à Mussolini, en évitant ainsi la guerre mondiale, est un changement de la situation internationale dont la France marque la première la direction. Car il ne faut point s’y méprendre ; l’impérialisme français reste un des bastions du système capitaliste, le secteur où la tension entre les classes peut être amoindrie par le tampon des richesses coloniales, un secteur où il faudra, soit la secousse des luttes révolutionnaires d’autres pays pour empêcher le succès des manœuvres capitalistes, sinon les bouleversements terribles de la guerre. L’axe des situations, au point de vue de la lutte des classes, reste l’Italie, l’Allemagne, ces pays où les formes de la réaction bourgeoise ont atteint leur summum et où donc elles expriment une tension permanente de la lutte des classes, qui cherche inévitablement son débouché dans des batailles révolutionnaires. Le déchaînement de la lutte des classes dans ces pays, parce qu’il ne peut que poser le problème de la révolution prolétarienne, peut seul changer les rapports entre les classes dans tous les pays, alors que si les événements de France n’étaient pas le prologue d’un réveil de la lutte en Italie, ils ne feraient que prouver que le capitalisme peut éviter provisoirement la guerre et étouffer « pacifiquement » les batailles de classes des prolétaires. Le poids de la France dans l’évolution mondiale du capitalisme a été considérable depuis Versailles, non comme point névralgique du système, mais comme avant-garde dans la lutte contre le prolétariat international. À nouveau, la bourgeoisie française a pris les devant, mais, cette fois-ci, envers son propre prolétariat, qu’elle doit impuissanter en prévision d’un réveil de la lutte des classes dans d’autres pays ou en prévision d’un cours plus lent vers le précipice de la guerre mondiale. C’est l’évolution des événements eux-mêmes qui la portera à ces positions et non une prescience machiavélique de l’avenir. En effet, le conflit italo-abyssin, et plus spécialement le coup d’éclat de Hitler ont servi de prétexte pour la réalisation d’une Union Sacrée dans tous les pays, laquelle n’était que le paravent d’une compression économique des masses et d’une mobilisation réelle pour la guerre. Sans cette perspective, la bourgeoisie française n’aurait pu faire passer « dans l’ordre » tous ses arrêtés-lois, comme d’ailleurs Mussolini, sans les sanctions, aurait eu du mal à aggraver le sort des ouvriers italiens. Il s’agissait d’une évolution mondiale où tous les pays, de l’Italie à l’Angleterre, de la France à l’Allemagne, de la Russie au Japon, trouvèrent chacun leur place respective et où la moindre modification allait trouver sa répercussion. Dès qu’il s’avéra que la France ne réagirait pas militairement à la remilitarisation de la zone rhénane et que l’Angleterre acceptait l’occupation italienne en Éthiopie, la bourgeoisie française laissa faire le Front Populaire appelé à encadrer les mouvements ouvriers que la modification brusque de la situation internationale allait ranimer. Une fois atténuées les conditions qui entretinrent une atmosphère de mobilisation pour la guerre en France, un collapsus social devait se déterminer dont la substance était une réaction aux compressions subies pendant deux ans, et les formes une méfiance des ouvriers envers le Front Populaire. Ce réveil des batailles de classes devenait inévitable dans les circonstances internationales nouvelles et la bourgeoisie a montré sa force de classe en prenant le devant et en donnant carte blanche au Front Populaire. Le capitalisme a compris que les ouvriers français se trouvaient devant des problèmes insolubles pour eux seuls, car deux ans de battage antifasciste, de dissolution de leur esprit de classe, rendaient les prolétaires inaptes à se lancer dans un assaut révolutionnaire où ils auraient fracassé le Front Populaire, appelé à la vie un parti, des organismes de classe et appelé à la rescousse le prolétariat mondial. En quelques jours, le prolétariat français ne pouvait faire des miracles. Il a seulement, avec une sensibilité admirable, exprimé une nouvelle période de l’évolution des situations et la vitesse même des événements, l’intervention rapide et malheureusement efficace du Front Populaire a empêché que la clarté des événements pénètre profondément dans les cerveaux ouvriers et laisse en eux une conscience lucide que la corruption aurait difficilement entamé. La dissolution du prolétariat français et les conditions de son renouveau La France a donc connu la première, sur le terrain de la lutte des classes, les répercussions d’une tentative du capitalisme mondial de modifier, sans guerre mondiale, l’ordre établi à Versailles. Pour dégager cette tendance, il a fallu, en premier lieu, liquider tous les problèmes de classe qui ont caractérisé la période ouverte par la révolution russe de 1917. Cette liquidation s’est opérée par la victoire de Hitler en Allemagne, par l’incorporation définitive de la Russie au monde capitaliste et son dernier épisode fut incontestablement l’écrasement du prolétariat français depuis février 1934, par les forces du Front Populaire, dont l’axe fut le parti communiste, nouvelle force gouvernementale de la bourgeoisie française. Le traité de Versailles n’existe plus, les partis communistes ont passé la barricade et les batailles grévistes en France caractérisent une nouvelle période que le capitalisme mondial aborde en resserrant davantage l’Union Sacrée pour empêcher que les collapsus du prolétariat ne se transforment en mouvements révolutionnaires et que les sursauts de la lutte des classes ne deviennent un réveil du prolétariat. Mais ces batailles de classes font comprendre au capitalisme qu’il reste le prisonnier des contrastes insolubles de son régime et qu’il évite la guerre en frôlant la révolution. C’est pourquoi il doit poursuivre sa trajectoire vers le débouché de la guerre, d’une façon plus lente peut-être, mais tout aussi sûre, car « la réconciliation des Français » sans perspective immédiate de guerre ne peut se faire qu’au prix de concessions économiques que ses difficultés l’obligeront inévitablement à reprendre. Caractériser nettement la période qu’ouvrent les batailles grévistes de France et de Belgique ne peut pas encore se faire. Certainement faudra-t-il attendre d’autres événements pour aborder ce problème avec sûreté. Mais, d’ores et déjà, puisque nous sommes appelés à agir dans de nouvelles conditions, il s’agit de mettre en lumière les anciennes et de marquer d’un trait les conditions d’un renouveau et des luttes et de la conscience du prolétariat français. Lorsqu’après février 1934, nous avons parlé de dissolution du prolétariat français, nous avions en vue une attaque mondiale du capitalisme contre le prolétariat dont se jouait le dernier épisode en France. Nous voulions mettre en évidence que, dans une situation internationale déjà préjugée par la victoire de Hitler et l’entrée de la Russie dans la S.D.N., il était parfaitement possible qu’une bourgeoisie puissante économiquement, non harcelée par des batailles de classes d’envergure, puisse, par la trahison du Parti Communiste, venir à bout sans violence fasciste du prolétariat. Avons-nous vécu cette période en France ? Sans aucun doute, et cela est prouvé par la correspondance étroite qui s’établit entre les manifestations monstres où fraternisèrent drapeaux rouges et tricolores et l’impuissance des ouvriers à opposer la moindre résistance aux décrets-lois des différents gouvernements. Le prolétariat français était prêt à entrer dans la boucherie il y a quelques mois, et cela avec autant d’énergie que le prolétaire italien ou allemand. Sur le terrain des batailles revendicatives, le Front Populaire obtint le même succès qu’au point de vue politique et au travers de la campagne pour l’unité syndicale empêcha le moindre mouvement. C’est au cours de cette période que se situent les grèves de Brest et de Toulon, qui furent étouffées par les forces coalisées de la C.G.T. et de la garde mobile. Comment ? Des prolétaires reliaient unité syndicale et batailles revendicatives ! Seule la répression féroce pouvait avoir raison de tentatives de classe semblables. Et jusqu’à l’avènement du gouvernement Sarraut, l’ordre républicain régna en France sans que les grandes manifestations antifascistes s’avérassent être autre chose que des manifestations capitalistes, sans que l’unité syndicale s’avérât être autre chose qu’une unité entre appareils de bureaucrates dont les masses furent éloignées prudemment. Le fil conducteur de la situation n’était pas la constitution de partis, d’Internationale au mois ou à la semaine ; ce n’était pas la surenchère qui consiste à prôner des milices armées ou à mettre « au pied du mur » des formations sociales au service du capitalisme. Il s’agissait de considérer la situation française comme un produit de toute une évolution mondiale en tenant compte que les conditions d’un changement fondamental seront fécondées par la lutte des classes elle-même, alors que notre fonction revenait à suivre pas à pas la dissolution du prolétariat français. Les communistes internationalistes devaient se considérer comme le pôle opposé de cette dissolution où l’évolution des événements devait se traduire par une cristallisation progressive. Là était le fil du développement historique : chaque problème dont s’est servi le capitalisme pour entraîner les masses devait recevoir sa réponse de classe, basée non seulement sur les expériences prolétariennes en France, mais dans le monde entier. Une séparation d’avec les masses en aurait certainement résulté mais les derniers événements prouvent que cette séparation peut être comblée et le sera certainement par l’évolution de la conscience des masses sous l’impulsion des situations. À la faveur d’un changement important de la situation internationale, les ouvriers français ont donc retrouvé la force de déclencher de grandes grèves. Mais l’inexistence en leur sein d’un groupement ayant opposé le barrage des principes du communisme aux vagues de la dissolution capitaliste, en a fait facilement le jouet de conditions établies pendant deux ans par le capitalisme et consacrées par le Front Populaire. L’élan enthousiaste des prolétaires s’est vu collé au dos le drapeau tricolore qui en a brisé la signification profonde. Pour qu’un renouveau de la lutte prolétarienne puisse jaillir des mouvements grévistes de France, il aurait fallu que les ouvriers puissent rompre avec les partis et les formes de leur dissolution de classe. Il aurait fallu qu’une conscience nouvelle se dégage des événements. Or, tout cela n’a pas trouvé sa place. L’occupation des usines s’est faite en respectant la discipline syndicale : « pas un écrou ne doit manquer » ; la reconnaissance syndicale est devenue un système compliqué de délégués d’usines accrédités par l’organisation syndicale. Bref, ni conscience nouvelle, ni forme d’organisation nouvelle ne trouvèrent leur place, alors que l’influence des partis du capitalisme, l’emprise de la C.G.T. en sortent renforcées considérablement. Cela nous permet immédiatement de confirmer notre opinion : les événements en France caractérisent certainement une période nouvelle — courte ou longue, il est malaisé de le dire aujourd’hui — mais ils n’en sont point le point central qui sera donné par les solutions que trouveront et l’Italie et l’Allemagne à leurs difficultés particulières. Enfin, la possibilité pour un prolétariat déterminé de retrouver aujourd’hui son chemin de classe, qu’il s’agisse de l’Italie, de la France ou de la Russie, réside dans la possibilité de faire de son réveil de classe un moment du réveil du prolétariat mondial modifiant internationalement les rapports entre les classes. En troisième lieu, c’est dans la mesure où chaque terme de la dissolution ou de l’écrasement violent du prolétariat correspond à un effort correspondant de groupes communistes pour dégager du martyre des prolétaires leurs positions programmatiques que les conditions historiques du renouveau et du seul renouveau de la conscience ouvrière que l’histoire connaisse, se frayent leur voie et pourront s’exprimer dans une lutte pour l’insurrection. Les batailles grévistes et la fonction du Front Populaire Il est indéniable que le Font Populaire fut la force capitaliste en rapport avec le cours des situations qui, depuis février 1934, enregistra la dissolution de la conscience prolétarienne et cela au travers d’une mobilisation en vue de la guerre mondiale. Pendant cette époque, aucun contraste entre la volonté de lutte des ouvriers et la fonction du Front Populaire ne pouvait trouver sa place, car le prolétariat ne pouvait agir que dans des situations où se vérifiait sa dissolution et qui formaient précisément le terrain du triomphe des forces du capitalisme. Il est donc faux de voir dans les récentes grèves le produit de la pression des masses modifiant le Front Populaire jusqu’à en faire un instrument de leurs batailles de classes. Les grèves trouvent leur origine, évidemment, sur le terrain de la lutte des classes, où s’est vérifié un changement important dont l’explication nous paraît résider en ceciw : Le Front Populaire, qui fut la force capitaliste pour la mobilisation en vue de la guerre, va arriver au pouvoir alors que la situation internationale voit le capitalisme s’efforcer de localiser les conflits inter-impérialistes. De ce fait, son avènement au pouvoir va coïncider avec l’explosion de contrastes de classe comprimés par la campagne menée pendant deux ans au nom de la réconciliation des Français. Et le Front Populaire deviendra, par la force même des événements, le barrage du capitalisme et l’instrument d’étranglement des grèves. Cela aussi, il pourra le faire en accentuant à l’extrême les formes de l’Union Sacrée d’un part et en concédant certaines revendications aux ouvriers d’autre part. Mais le fait essentiel qu’il nous revient de bien mettre en évidence, c’est que les grèves n’éclatent pas parce que le Front Populaire vient au pouvoir et que le prolétariat y voit son œuvre, mais inversement, elles se frayent péniblement leur voie dans les derniers mois du gouvernement Sarraut pour s’épanouir majestueusement au commencement du mois de juin, parce qu’en localisant des conflits inter-impérialistes, la bourgeoisie ne peut éviter que tous les contrastes de classes qu’elle a refoulés antérieurement cherchent leur débouché spécifique. Les grèves expriment la négation de l’œuvre capitaliste du Front Populaire envers lequel elles sont une puissante manifestation de méfiance. Les ouvriers n’attendent pas l’arrivée de Blum au pouvoir pour améliorer leur situation, mais ils comprennent qu’ils doivent partir malgré la C.G.T., le centrisme et la social-démocratie. Il ne s’agit donc pas ici de confondre la manœuvre du capitalisme devant une nouvelle situation et la nouvelle situation elle-même. La bourgeoisie est obligée de recourir au Front Populaire pour canaliser à son profit une explosion inévitable de la lutte des classes et elle ne peut le faire que dans la mesure où le Front Populaire apparaît comme une émanation de la classe ouvrière et non comme la force capitaliste qui a dissous le prolétariat pour le mobiliser pour la guerre. Il est certain que, même sans Front Populaire, des batailles grévistes se seraient déclenchées en France et cela est prouvé par la fermentation sourde mais profonde qui s’exprima en France déjà sous le cabinet Sarraut. Avec l’avènement du gouvernement Blum, la bourgeoisie n’a fait qu’exécuter une manœuvre assez vieille qui consiste à barrer la route au prolétariat en effervescence avec une formation de gauche qui saura, au besoin, joindre à la corruption démocratique la force brutale des Noske-Scheidemann. Le fait original de la situation française c’est que le tournant brusque des situations obligeait la classe ouvrière de retrouver, en quelques jours, son chemin de classe ou de retomber d’une forme de sa dissolution dans une autre. Le Front Populaire a eu le grand mérite, pour la bourgeoisie, de représenter l’élément de transition entre ces deux formes dont il a concrétisé la seconde par la canalisation des grèves. Encore une fois, nous le répétons, l’on aurait tort de pousser l’analogie plus loin et de croire que le prolétariat français se trouve devant les mêmes situations que le prolétariat allemand devant Noske-Scheidemann en 1919, car, aujourd’hui, les sursauts de la lutte des classes en France ne s’effectuent pas dans une situation internationale où l’on voit déjà se vérifier le flux de la révolution, mais où se vérifie le triomphe absolu du capitalisme. Il est ainsi permis de croire que l’avènement du Front Populaire représente une élément bien plus stable de la domination bourgeoise que les formations de gauche bourgeoise précédentes et que Blum a parfaitement raison de dire qu’il n’est pas Kerensky. L’avènement du Front Populaire n’est pas une manifestation de faiblesse de la bourgeoisie française, mais une manifestation de force et cela aussi est prouvé par les positions du gouvernement Blum qui n’hésitera pas, dès son arrivée au pouvoir, à dévoiler nettement son caractère essentiellement capitaliste. Il pourra le faire avec d’autant plus de force qu’avec l’appui « sans éclipse » des centristes, il maintiendra l’Union Sacrée parmi les masses dans une situation où le débouché immédiat de la guerre impérialiste ne s’offre pas. Au point de vue économique, le gouvernement du Front Populaire aura la marge de la dévaluation (dont on ne voit pas encore bien les formes que lui donnera Blum) qui lui permettra d’éviter la lutte violente contre les masses et aussi de donner à celles-ci l’impression que leurs revendications correspondent à la phase nouvelle ouverte par la victoire du Front Populaire. Mais, dans ce domaine également, il ne fera pas preuve de faiblesse et les luttes grévistes ne dépasseront pas les limites imposées par le capitalisme qui, au travers de la voix autorisée de Salengro et de Jouhaux, avertira les travailleurs que leurs luttes sont uniquement « corporatives » et que les exagérations tomberont sous l’effet de la loi. Pour concrétiser cette affirmation, nous verront d’ailleurs, après l’accord de l’Hôtel Matignon, apparaître des patrouilles de gardes mobiles prêtes à entrer en action.

Il est certain qu’à la place de Blum et du Front Populaire la bourgeoisie aimerait mieux un gouvernement de droite, mais le problème, ici, n’est pas ce que dit Le Temps ou L’Écho de Paris, mais la nécessité de recourir « nolens volens » à des formes de domination qui résultent du cours même des situations, et cela la bourgeoisie française le comprend. Ce n’est pas le problème du sabotage du gouvernement Blum qui la préoccupe, mais celui de féconder, dès aujourd’hui, les éléments d’une continuité avec ce gouvernement lorsqu’il aura accompli toute sa mission et, pour cela, entrent en ligne de compte les Ligues aujourd’hui « dissoutes » autant que les partis de droite et que le Front Populaire lui-même.

~Le capitalisme devant les grèves spontanées

À notre avis, le caractère, les formes et l’ampleur des grèves doivent être recherchés dans l’évolution de la lutte des classes en France depuis deux ans. Chassé de son terrain politique par socialistes et centristes ; chassé de son terrain revendicatif de classe au travers de l’unité syndicale ; comprimé par les divers trains d’arrêtés-lois, et, enfin, noyé dans la mascarade antifasciste, patriotarde du Front Populaire, le réveil de la lutte spécifique de la classe ouvrière n’était possible que dans la mesure où il allait mettre en branle toute la classe et déborder toutes les organisations au service de la bourgeoisie et qui représentaient autant de freins pour la bataille. Là réside la nécessité de la spontanéité des grèves et l’élément qui l’oppose au Front Populaire, qui a tout fait pour guider les contrastes de classes de la société capitaliste vers la guerre. Les grèves devaient tout d’abord être revendicatives parce qu’elles prenaient leurs racines dans les attaques multiples subies ces dernières années par le prolétariat. Elles pouvaient être plus, à la condition de chasser du sein du prolétariat le Front Populaire avec ses partis et l’occupation des usines était incontestablement le germe d’une pareille tendance. Mais les conditions pour l’épanouissement de ce germe ont rapidement fait défaut par suite des importantes concessions que la bourgeoisie put faire. Par ailleurs, C.G.T. et Front Populaire se sont immédiatement efforcés de fausser la signification de l’occupation des usines qui devint une méthode de lutte en période de crise et de chômage. Cet argument ne tient évidemment pas si l’on tient compte qu’au moment où se déclenchent des grèves d’une telle envergure, les chômeurs sont entraînés dans le mouvement et que le lock-out patronal, surtout dans les usines de métallurgie où le travail a repris avec la politique du réarmement, présente plus de désavantages que d’avantages, puisqu’il provoque des rencontres sanglantes entre grévistes et forces répressives. Le fait est que l’occupation des usines a parfaitement cadré avec les conditions de spontanéité des luttes grévistes. Les masses ne pouvaient réagir sur un terrain de classe qu’en dehors du Front Populaire, arme de leur dissolution et de leur impuissance ; elles ne pouvaient que réagir en dehors des organisations syndicales unifiées qui, à Brest et à Toulon, ont prouvé que l’unité syndicale devait servir à empêcher des luttes revendicatives. Le seul terrain qui leur restait était l’usine où l’initiative revenait immédiatement aux grandes masses inorganisées qui allaient faire preuve, chez Renault notamment, d’un esprit de lutte très élevé. Avec son sûr instinct de classe, le prolétariat français a donc compris que la moindre de ses luttes revendicatives devait entraîner, pour réussir, l’ensemble de la classe contre les directives et positions des grands partis du Front Populaire et de la C.G.T., et cela il a pu le faire en choisissant un terrain d’action nouveau où, du moins les premiers jours, le travail de sabotage de la C.G.T. et du Front Populaire rencontra des difficultés. Il n’y a, évidemment, aucune comparaison possible entre l’occupation des usines en Italie et ce qui vient de se passer en France. Lorsqu’en 1920 le prolétariat italien occupa les usines, il affirma aussi la naissance d’une conscience de classe qui devait donner naissance au parti communiste et déterminer la bourgeoisie à recourir à la violence fasciste, car il s’agissait d’un épisode grandiose de la bataille mondiale commencée par le prolétariat russe. L’occupation des usines en Italie ouvrit une période de guerre civile où la menace de la révolution ne pouvait être étouffée que par la plus noire et la plus sanglante des répressions. En France, par contre, l’occupation des usines se situe dans une période qui est à l’opposé de celle que nous avons connue en Italie. Après deux ans de dissolution et de désagrégation, le prolétariat ne peut retrouver sa conscience de classe qu’en se retranchant dans les usines que le Front Populaire assiégera immédiatement et qu’il occupera une à une. Mais l’occupation des usines n’est, ici, qu’une tendance vers la modification des rapports entre les classes au profit du prolétariat ; elle n’est qu’une tentative d’évasion gigantesque des prolétaires des tenailles capitalistes que manient les traîtres. Et si elle a échoué aujourd’hui, elle laissera certainement, pour les luttes de demain, des traces indélébiles. Nous avons déjà mis en évidence que les grèves se frayent leur voie dès l’avènement du gouvernement Sarraut qui, basé sur le soutien socialiste et l’abstention des communistes, ne peut trancher les conflits par la violence, mais par l’arbitrage. Après les événements du 7 mars 1936, lorsqu’il s’avéra que la bourgeoisie ne pouvait s’engager dans une guerre mondiale pour faire reculer l’Allemagne, les grèves rebondissent, mais elles seront étouffées dans le battage électoral du Front Populaire. Immédiatement après la victoire de ce dernier, le mouvement de grèves suit son cours sans tenir compte des objurgations socialo-centristes ou cégétistes. Il embrasse surtout les usines de guerre où la reprise du travail est manifeste, mais, dès le 28 mai, la région parisienne entre dans la bataille et, jusqu’au 15 juin, les grèves mettront en action des centaines de milliers de travailleurs. Après cette date, c’est le reflux, bien que, dans une série de secteurs, la bataille ne fait que commencer. Les positions de la bourgeoisie, lorsque la liquidation du premier conflit chez Renault par la C.G.T. ne termine pas le mouvement de grève mais ne le fit que rebondir, consista en une accélération de la venue du gouvernement Blum, alors que, dans l’ensemble, Sarraut laissait prudemment faire et retirait police et garde mobile. Le jeudi 4 juin, le mouvement atteint son point culminant : tout est débordé. Sarraut démissionne en vitesse et Blum vient au pouvoir à 21 h. À ce moment, la moindre collision avec la force publique aurait jeté les ouvriers des usines dans la rue et un courant de rébellion envers les syndicats se serait manifesté. Mais la bourgeoisie reste calme. Les ouvriers semblent les maîtres des usines. Et la grande manœuvre d’enveloppement se dessine et prend rapidement corps. La C.G.T. établit un contrôle sur les centres névralgiques : les grosses usines de la métallurgie parisienne. Le Front Populaire s’accapare du ravitaillement des grévistes et veille avec les bonzes syndicaux à ce que le drapeau tricore flotte sur chaque usine à côté du drapeau rouge. La campagne menée par tous les partis et par la C.G.T. pour prouver qu’il s’agit uniquement de batailles corporatives, non politiques ou révolutionnaires, aura pour signification de masquer l’opposition entre leur fonction capitaliste et les grèves qui mettent en question toute l’œuvre de réaction qu’ils ont réalisée. Une fois passé le cap dangereux, la bourgeoisie transpose toute la lutte sur le terrain parlementaire. Son but, nettement avoué, est de faire voter une série de lois et, sur cette base, procéder à l’évacuation des usines. L’accord de l’Hôtel Matignon, du dimanche 6 juin, proclamera la possibilité de satisfaire certaines revendications (contrat collectif, augmentation des salaires de 7 à 15 %, congés payés, reconnaissance syndicale), mais il faudra attendre la signature des contrats dans les grosses entreprises et le vote des lois sociales du vendredi 12 pour que, le samedi, les ouvriers consentent à évacuer les usines. Pendant huit jours, les grévistes devront faire face aux promesses démagogiques du gouvernement Blum et aux tentatives des social-centristes de liquider rapidement le mouvement. La C.G.T. parviendra, durant cette période, à séparer les entreprises les unes des autres, à accréditer l’idée qu’il faut rentrer là où le patronat signe. Mais les grosses usines seront évacuées au moment seulement où les ouvriers auront la certitude d’avoir obtenu satisfaction. À ce moment, ils payeront le prix de toute demi-victoire. Ils reflueront vers la C.G.T., vers le Front Populaire, qui s’accapareront des résultats obtenus par la lutte des prolétaires afin d’en faire des armes de l’Union Sacrée. Les effectifs énormes qu’acquerra la C.G.T. lui donneront un contrôle sur les grandes masses du prolétariat français et la loi sur les contrats collectifs permettra à la bourgeoisie française d’en faire une prison « ouvrière » où seront étouffées toutes les réactions de classe des prolétaires. Dans l’ensemble, la bourgeoisie a compris que si elle pouvait, momentanément, éviter la guerre, elle ne pouvait pas, simultanément, éviter les conflits sociaux. Pour ces conflits, elle en a confié la charge au Front Populaire qui, abordant la marge que donnerait une dévaluation, a dû concéder des revendications en exploitant ces circonstances pour entraîner, dans ces nouvelles situations, le prolétariat français dans une réconciliation nationale qui, pour le capitalisme, ne peut trouver d’autre débouché que la guerre impérialiste mondiale.

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Le jeudi 28 mai éclate la grève chez Renault. Près de 32 000 ouvriers sont impliqués dans le conflit. La C.G.T., avec l’arbitrage de Frossart, liquide le mouvement avec des promesses dès le samedi 30 mai. L’« Action Française » signale un tract lancé chez Renault par un groupe d’ouvriers dénonçant la trahison de la C.G.T. Elle publie le tract pour prouver que, malgré leurs affirmations, les bonzes syndicaux sont débordés. Après les fêtes de Pentecôte, mercredi 3 et jeudi 4 juin, c’est l’explosion formidable de la grève. Le Populaire et L’Humanité publient un appel de la C.G.T. : « résolues à maintenir le mouvement dans le cadre, la discipline et la tranquillité du début, les organisations syndicales s’affirment prêtes à y mettre un terme dès l’instant et partout où les justes revendications ouvrières seront satisfaites ». Jeudi, le syndicat des métaux lance un appel où il affirme son respect pour la propriété privée, mais, comme la situation s’aggrave toujours, en vitesse, à 21 heures le gouvernement Blum est constitué. Les forces répressives de la bourgeoisie ont disparu. Le prolétariat se trouve en face du Front Populaire qui entre en action. Vendredi matin L’Humanité et le Populaire lancent des éditions spéciales alors que la grève qui a éclaté aux Messageries Hachettes empêche les journaux d’information de paraître. Le gouvernement Blum est constitué. Des mesures vont être prises ; tout va rentrer dans l’ordre. La délégation des gauches qui s’est réunie entretemps publie un manifeste où il est dit : « La délégation des gauches a constaté que les ouvriers défendent leur pain dans l’ordre, la discipline et veulent conserver à leur mouvement un caractère revendicatif dont ne parviendront pas à leur faire départir les Croix de Feu et autres agents de la réaction ». Dans L’Humanité s’étalent des photos d’usines avec drapeaux rouges et tricolores, et le Bureau Politique du P.C. publie un procès-verbal où il est recommandé aux ouvriers l’ordre et la discipline à tout prix. Brusquement les pourparlers entre le syndicat des métaux et la chambre syndicale patronale sont rompus à l’initiative de cette dernière qui invoque l’emprisonnement de directeurs dans certaines usines. Cette rupture provoque un nouveau débrayage chez Renault où les ouvriers ont compris qu’ils peuvent obtenir plus que des promesses. Le syndicat des métaux lance un manifeste où il dit : « Depuis une semaine, délégués ouvriers et militants du syndicat ont multiplié leurs efforts en vue de la conclusion d’accords particuliers pour chaque entreprise [souligné par nous]. Dans de nombreuses usines occupant une centaine de milliers d’ouvriers, de tels contrats ont été signés et le travail a repris normalement dans ces établissements ». Le syndicat des métaux veut que dans chaque entreprise soit signé un contrat et que là où les ouvriers obtiennent satisfaction ils rentrent sans plus se préoccuper des autres usines. Le patronat veut que Blum intervienne et transpose tout le conflit sur le terrain parlementaire où une solution est toujours possible et où il ne s’agit plus de lutte de classe. Vendredi midi le gouvernement Blum s’adresse au Peuple. Le gouvernement va se présenter devant les Chambres, il appliquera le programme du Front Populaire ; il déposera des projets pour la semaine de 40 heures, les contrats collectifs, les congés payés. Il agira avec décision et rapidité. Mais il demande aux travailleurs « de s’en remettre à la loi pour celles de leurs revendications qui doivent être réglées par la loi, de poursuivre les autres dans le calme, la dignité et la discipline ». L’Humanité paraît vendredi avec ce cri : « Dans l’ordre pour le pain ». D’autre part, Cachin y écrit : « Le ministère du Front Populaire entre en fonction dans des conditions difficiles. Notre parti communiste et la C.G.T. lui apporteront leur concours sans réserve pour la solution rapide de l’immense conflit qu’il a charge d’arbitrer ». Les centristes mettent bien en évidence qu’il s’agit de rien d’autre que d’un simple mouvement revendicatif où ils ne sont pour rien. Vendredi L’Humanité parle de plus de 500 000 grévistes en France, car le Nord s’est ébranlé et les mineurs de Lens dont la menace de grève générale avait été écartée avant le 1er mai ont occupé les puits. Dès vendredi, le Front Populaire met en garde les ouvriers contre les Croix de Feu, argument qu’il brandira progressivement pour l’employer la semaine d’après contre des travailleurs récalcitrants. En vérité, ni jeudi, ni vendredi les organismes fascistes n’osent bouger pas plus que la bourgeoisie ne conçoit l’opportunité de mobiliser la garde mobile. Samedi 7 juin, le gouvernement Blum entre en action avec l’accompagnement de Jouhaux qui disposera librement de la Radio. Salengro, ministre socialiste S.F.I.O. de l’Intérieur avertit les militants qu’il ne faut pas qu’ils gênent la vie publique ou troublent l’ordre. Les rares journaux bourgeois qui paraissent ce jour là lui attribuent des déclarations excessivement fortes au sujet du maintien de l’ordre. Lebas, ministre du Travail, invitera solennellement les ouvriers à tenir compte de l’avènement de Blum et il dira que le « programme du gouvernement que présentera le Président du Conseil répond précisément à toutes ces revendications qui sont à la base du mouvement des grèves ». Jouhaux, quant à lui, aura pour tâche de tranquilliser l’opinion publique et d’entamer l’attaque contre les formations de droite qui poussent les ouvriers vers des positions extrémistes. Enfin, Séverac expliquera dans Le Populaire que le gouvernement Blum a reçu mission de réaliser un programme dans le cadre du régime capitaliste et non de briser ses cadres et que les ouvriers doivent bien comprendre cela. L’Humanité sortira samedi avec la devise flamboyante : « L’ordre assurera le succès ». Ceux qui sortent de la légalité ce sont les patrons, les agents d’Hitler qui ne veulent pas la réconciliation des Français et acculent les ouvriers à faire la grève. Malgré cela le Bâtiment décide la grève générale pour lundi et rapidement sont publiés des avis mettant en garde les cheminots, P.T.T. et ouvriers des Services publics contre des grèves auxquelles s’opposent les syndicats qui prétendent obtenir rapidement satisfaction pour ces travailleurs. Le Parlement qui se réunira samedi sera dominé par la marche des conflits et la confiance sera votée très vite à Blum, y compris par Duclos au nom du Parti Communiste. Dimanche dans la journée, le P.C. lance une édition spéciale de L’Humanité où l’on dit : « Il faut faire vite ». La grève s’étend en province et peut acquérir des proportions imprévisibles. L’accord de l’Hôtel Matignon réalisé dans la nuit de dimanche à lundi est rapidement connu. Lundi 8 juin, Le Populaire et L’Humanité crient à la victoire. Pour la première fois, la puissante Confédération générale des Producteurs français et la C.G.T. ont traité comme des puissances égales. L’accord s’est fait sur l’admission du contrat collectif, sur la reconnaissance du droit syndical, des délégués syndicaux, l’augmentation des salaires de 7 à 15 %, ce que centristes et socialistes transformeront en 35 % puisque le patronat français devra appliquer le semaine de 40 heures avec le salaire de 48 heures. À ce sujet, M. Philipp, député S.F.I.O., prouvera lors de la discussion au sujet de la loi des 40 heures que le patronat parviendra à obtenir le rendement de 48 heures en 40 heures par l’intensification du travail horaire. Le lundi, la chanson nouvelle que les ouvriers devront écouter sera la suivante : « Vous êtes victorieux, il faut reprendre le travail sur la base de l’accord Matignon où est stipulé que “l’exercice du droit syndical ne doit pas avoir pour conséquence des actes contraires à la loi” ». Mardi, Frachon, dans L’Humanité, abordera de biais le problème des rentrées en disant que dans chaque usine les ouvriers discuteront les termes du contrat collectif qu’il faudra signer. Mardi, le mouvement s’engage vers son dénouement dans la région parisienne mais il s’étend encore dans le Nord où il embrasse toutes les industries. Bien que lundi L’Humanité ait clamé : « la victoire est acquise » et qu’elle ait écrit : « communistes nous saluons avec enthousiasme cette victoire de l’unité syndicale, ce triomphe de la réconciliation des masses françaises laborieuses », les ouvriers ne rentrent pas encore et resteront encore jusqu’à samedi dans les grosses usines de métallurgie. Mercredi, la reprise du travail s’accentue un peu mais pas en métallurgie. La grève chez Hachete se termine par l’obtention des principales revendications par les ouvriers, alors que des accords s’établissent dans l’Alimentation et dans la région du textile de Roubaix et Saint-Quentin, sur la base de l’accord Matignon. Salengro lance mardi un avis pour mettre en garde les ouvriers : « On signale un peu partout l’intervention d’agents provocateurs étrangers au mouvement syndical. Certains d’entre eux ont été trouvés porteurs d’armes, etc.. » Ce qui se produit c’est que malgré Matignon et malgré l’appel de l’Union des Syndicats de la région parisienne demandant aux ouvriers de reprendre le travail sur la base du règlement arrêté par la Confédération patronale et ouvrière, des prolétaires s’opposent aux bonzes syndicaux parfois sans le savoir, ou bien interprètent à leur façon prolétarienne les mots d’ordre syndicaux. Il faut tenir compte que la C.G.T. durant cette période voit se vérifier un afflux considérable d’ouvriers vers elle. Bien que pour les métallurgistes qui sur 250 000 ouvriers dans la région parisienne étaient groupés à 5 000 dans la C.G.T. unifiée, l’on constate une affluence par dizaine et dizaine de milliers de nouveaux syndiqués. L’argument de provocateur employé par le ministre de l’Intérieur comme par Jouhaux va donc servir pour maintenir dans les cadres de la légalité syndicale la combativité des ouvriers. Le jeudi est marqué par la reprise du travail dans le Nord où près de 270 000 grévistes reprennent le travail sur la base de l’accord de l’Hôtel Matignon. Cette reprise s’accompagne des mises en garde habituelles contre les « éléments étrangers au mouvement syndical », contre les provocateurs au sujet desquels Salengro parlera à Lille dans son discours radiodiffusé. Le vendredi 12 juin le Parlement français se réunit et Blum mettra bien en évidence que « la promptitude de son vote (du Parlement) est un des éléments moraux de l’œuvre de conciliation que nous essayons aujourd’hui d’accomplir ». La Chambre adopte rapidement les quatre projets de loi sur les conventions collectives, les congés payés, la première révision des décrets-lois concernant les anciens combattants et la première révision des décrets-lois concernant les fonctionnaires. Parallèlement le travail reprendra dans une série d’industries alors que les pourparlers continueront laborieusement en métallurgie, dans le Bâtiment et dans les grands magasins de la région parisienne. L’Union des Syndicats de la Seine publiera ce jour un communiqué pour interdire l’accès des entreprises « à ceux qui se présenteraient au nom du mouvement syndical sans avoir un pareil mandat ». Il faut à tout prix empêcher des initiatives ouvrières qui sont d’autant plus faciles et moins contrôlables que l’appareil syndical ne peut pas absorber et canaliser en quelques jours les milliers et les milliers d’ouvriers qui viennent chercher la carte de la C.G.T. Samedi, le mouvement touche à sa fin car le contrat collectif de la métallurgie parisienne est signé entre la Chambre patronale et les organisations ouvrières. Les métallos évacuent donc les usines et la Chambre qui siège sans désemparer vote rapidement la semaine de 40 heures, cinquième projet du gouvernement Blum. Samedi encore L’Humanité publie un extrait curieux d’un discours de Thorez : « Il faut savoir terminer une grève dès l’instant où les revendications essentielles ont été obtenues. Il faut même consentir au compromis afin de ne perdre aucune force et notamment ne pas faciliter les campagnes d’affolement et de panique de la réaction ». Lundi dans la région parisienne restent encore en grève les grands magasins et les Compagnies d’assurances. Dans l’ensemble le mouvement est liquidé. Salengro fait saisir l’organe des trotskistes unifiés La Lutte. Il les frappe moins pour leurs élucubrations fantaisistes que pour prouver qu’il est prêt à sévir aussi sérieusement contre les factieux de droite que de gauche. Cette mesure permet aussi de coller au sein des assemblées de grévistes l’épithète de « provocateur trotskiste » à l’ouvrier récalcitrant. L’Humanité tente d’effacer l’impression mauvaise que laisse aux ouvriers ces poursuites contre un journal prolétarien. Elle demande que Salengro sévisse en premier lieu contre les Ligues fascistes. Le 18, le Parlement vote le décret sur la dissolution des Ligues : L’Humanité a obtenu satisfaction !

 Le prolétariat français a répondu au Front Populaire

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