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Publié par Patrick Granet

~Actuellement, la formule de grève générale reçoit autant d’interprétations différentes qu’il y a de courants politiques se réclamant de la classe ouvrière. Pour les uns, elle représente un fusil chargé de la défense des libertés constitutionnelles, de la démocratie ; pour les autres, c’est le moyen infaillible de mettre au pouvoir des gouvernements socialistes ; et , enfin, pour les derniers, c’est l’arme qui va permettre l’instauration « des conseils ouvriers et paysans ». Comme on voit, la plus pure fantaisie se déchaîne autour d’un phénomène qui contiendrait d’avance ou créerait « spontanément » les conditions favorables pour la lutte prolétarienne. Il est grand temps de substituer aux fadaises des charlatans, à la déformation de la réalité où s’épanouit la lutte des classes, une analyse qui au delà des mots, vise à atteindre le contenu des choses, qui à la place de formules démagogiques, marque la fonction des traîtres et des opportunistes, essaye d’aboutir à des positions condensant l’expérience du passé, les nécessités actuelles et de demain, des masses exploitées. Avant toute chose, il convient de préciser la notion suivante : la lutte des classes suit un cours qui résulte, d’une part de la maturation des antagonismes économiques et sociaux, d’autre part de la conscience historique des classes opposées. Une fois admises les circonstances générales qui déterminent les positions des protagonistes de l’histoire, on ne peut se borner à être chaque fois « pour » ou « contre », puisqu’il faut forcément admettre que, très souvent, le prolétariat dévoyé de son chemin par les forces qui agissent au nom du capitalisme, glisse vers des actes désespérés, des sursauts ultimes que le marxiste expliquera en fonction du rétablissement des véritables fondements pour la victoire communiste. Puisque les phénomènes de la lutte de classes ne se dérouleront jamais en « ligne droite », mais suivant le rapport des forces en présence, la conscience de la classe révolutionnaire, la maturation des contrastes économiques apparaît inévitablement avec des hauts et des bas, des élans victorieux ou dévoyés des masses, des actes individuels, des grèves de confusion et de désespoir. Nous n’inventons pas les conditions et manifestations de la lutte des classes, mais essayons seulement de pousser à terme les contrastes qu’elles expriment, en recherchant les meilleures bases pour la lutte du prolétariat. C’est ici qu’apparaît le problème de la grève générale. Il est évident qu’il ne s’agit pas, pour le marxiste, de rechercher une « recette » qui dispensera de l’analyse des événements parce que contenant d’avance leur solution. La grève générale, pas plus que d’autres manifestations, ne contient la base historique pour l’assaut révolutionnaire. Elle peut exprimer un moment de l’éveil de la conscience des masses, mais cette conscience est donnée par le parti d’avant-garde. Elle est une forme de la lutte, mais ne donne pas encore son contenu. Ce dernier résulte de la période générale qui limite le duel des classes, de la faculté d’intervention consciente des communistes. Chaque événement contient une multiplicité contradictoire d’éléments qui se déversent sous l’action des classes dans l’un ou l’autre sens. Une grève générale sans direction consciente, c’est une explosion de l’antagonisme des classes où l’action prolétarienne ressemble à un navire sans gouvernail. Contre les anarchistes à la Bakounine inventant des « fabriques de révolutions en Espagne », les marxistes ont opposé la nécessité de forger une conscience prolétarienne qui puisse féconder les événements ; contre les opportunistes canalisant cette conscience vers les marais du parlementarisme, Rosa Luxemburg et les gauches de la IIe Internationale ont démontré que la phase impérialiste du capitalisme faisait surgir des antagonismes où cette conscience devait se déverser pour secouer la structure du capitalisme par des mouvements économiques, politiques : des mouvements de masses. À la conception anarchiste de la « grève générale » signal de la Révolution, Rosa Luxemburg substitua un cours de maturation des antagonismes sociaux qui, loin d’être étouffés par le parlementarisme, devaient inévitablement se heurter à lui, être accélérés et dirigés par le parti révolutionnaire. Et, à ce propos, il convient de remarquer que l’on a sensiblement exagéré les divergences entre Lénine et Rosa au sujet de la spontanéité des masses. Il est évident que, de même que les expériences de Pasteur ont permis d’éliminer la théorie de la génération spontanée de la biologie, la méthode marxiste a éliminé cet élément de l’histoire. Rien n’est spontané, pour autant que notre compréhension des événements est suffisante. Chez Rosa, ce que l’on appela sa théorie de la « spontanéité », ce fut plutôt son espérance de voir les masses, étouffées par le réformisme, parvenir, au travers de l’explosion des événements, vers une conscience révolutionnaire. Une étude attentive de sa brochure sur « La grève de masse, parti et syndicats », qui représente, en même temps qu’un exposé systématique du problème de la grève générale, une analyse de la révolution russe de 1905 - permet d’ailleurs de se rendre compte que, par « spontanéité », Rosa entend le terme d’une série de facteurs sociaux, économiques et politiques. Aussi, dans cette brochure elle dira : « L’occasion prochaine du mouvement fut toute fortuite et même accessoire : son explosion fut spontanée. Mais dans la réalisation du mouvement se montrèrent les fruits de l’agitation menée pendant plusieurs années par la démocratie socialiste : au cours de la grève générale, les propagandistes social-démocrates restèrent à la tête du mouvement, le dirigèrent et l’utilisèrent pour une vive agitation révolutionnaire ». Actuellement, après les expériences de l’après-guerre, il est clair que seulement un parti révolutionnaire soudé à sa classe par un système de principes, une vision réelle des situations, peut représenter l’élément déclenchant la bataille, mettant en branle vers une direction historique donnée tous les antagonismes hautement mûris par le choc des classes. Pris dans la tourmente des événements, dépourvu de parti ayant préalablement préparé sa base d’action, le prolétariat exprimera confusément ses aspirations, se dressera menaçant pour s’effondrer bien vite ou se fera massacrer par un capitalisme impitoyable. La « spontanéité » des masses, dans son sens vulgaire, c’est l’explosion de contrastes de classe où est absent le parti. De pareilles situations se sont présentées et se présenteront encore. Cependant, il est certain qu’il ne s’agit pas d’idéaliser notre faiblesse ou notre incapacité, mais de tendre à transformer cet état de faits en conscience agissante, de jeter parmi les ouvriers les germes qui vont s’exprimer dans leurs luttes : de primitives, les élever jusqu’à la vision de la révolution.

~Quand on parle de grève générale, les réformistes invoques une série d’éléments qui, apparemment, paraissent fondés. Tout d’abord, ils reprennent le vieil argument de W. Liebknecht contre Domela Nieuwenhuis : le problème de la caisse ; ensuite, ils relient grève générale à émeutes révolutionnaires, ce qui, pour eux, est synonyme de répression ; et, enfin, ils démontrent l’impossibilité d’entraîner les services publics - y compris les cheminots - ce qui rend la victoire impossible. La grève générale serait un moyen pour constituer un « Gouvernement ouvrier-paysan » en France, en Belgique ou pour porter au pouvoir la social-démocratie. Au fond, ces deux conceptions se rejoignent, bien qu’elles partent d’un point de vue opposé. En effet, avant tout, chaque grève - aussi réduite soit-elle - est l’expression d’un rapport de force entre classes antagonistes. Mais quand nous disons « rapport de force », il n’intervient pas seulement un élément de violence, mais aussi de conscience. Ce qui donne sa cohésion au prolétariat une fois en branle, c’est précisément ce ciment inspirant à sa force une direction vers où porter ses coups. Avant la guerre, dans les pays démocratiques, le mécanisme économique du capitalisme ascendant tolérait des poussées du prolétariat pour le relèvement des salaires, car au point de vue économique elles correspondaient à son essor et, au point de vue politique, elles s’exprimaient par un renforcement de la corruption de la social-démocratie. Le rapport des forces - malgré les succès des grèves économiques - était donc défavorable pour une attaque générale contre le capitalisme. C’est d’ailleurs pourquoi les grèves générales de 1902, de 1913 en Belgique devaient échouer : le P.O.B. transposant ces luttes sur le terrain parlementaire, brouillant la signification d’une révolte arrivant au terme de remous sociaux, par sa stricte limitation aux revendications du suffrage universel. Les enseignements tirés par R. Luxemburg des grèves belges, de la Révolution de 1905, devaient donc porter sur la critique que l’embourbement parlementaire de la social-démocratie, enlevant toute perspective historique aux mouvements des masses. Quand les réformistes invoquent, aujourd’hui, leurs arguments « positifs » et « matériels », ils sont évidemment dans leur rôle, puisqu’incorporés à un régime dont ils assument ainsi la défense. Pour les marxistes, ce qui importe, c’est l’appréciation des contrastes qui mûrissent dans les rapports sociaux, la lutte pour les aggraver car, par ce chemin, le prolétariat acquiert conscience de sa force, désarticule, par le bas et par le haut, la structure répressive du capitalisme, disloque les rapports de production, mais tout cela, s’il a à sa tête un guide, une conscience : un parti. Au point de vue des finances, des moyens matériels, le capitalisme ne peut être combattu par le prolétariat. C’est seulement en se dressant pour déterminer un effondrement économique et politique de la bourgeoisie qu’il y parvient. Mais, pour y arriver, il faut que les circonstances s’y prêtent, qu’il se heurte aux réformistes, qu’ils puisse acquérir une faculté de mouvement que le capitalisme ne peut plus lui permettre actuellement. Dans la phase actuelle qui évolue encore à l’ombre de l’assaut révolutionnaire de l’après-guerre, la décadence de l’économie capitaliste, acculée par ses propres contrastes, ne peut plus tolérer de grèves économiques qui, en donnant aux ouvriers une faculté de mouvement, vont leur permettre de déverser une situation, qui est chaque jour plus misérable, dans un élan de masse qui pourrait poser les bases de développement d’un parti, puisqu’actuellement l’éclosion de conflits ne peut se faire que malgré socialistes et centristes. L’effort révolutionnaire doit ainsi porter vers une lutte dépassant la résistance féroce, inspirée par l’instinct de conservation du capitalisme, afin de donner conscience aux ouvriers des possibilités réelles de combat, de la nécessité de saisir ces possibilités. L’effort doit tendre à renforcer l’ouvrier à l’usine et non inversement à diriger ses regards vers des gouvernements socialistes (de nom) et réactionnaires dans le fond. Non par « économisme », mais parce que le seul programme gouvernemental des communistes est la dictature du prolétariat et que les conditions de sa préparation, de sa réalisation, résident dans une accentuation des luttes des classes portant l’ouvrier de la lutte à l’usine, aux manifestations de rue et vers la bataille armée. Demander aux ouvriers de faire la grève générale pour des gouvernements de traîtres, c’est demander au prolétariat de confier la solution des conflits de classe à l’ennemi et non élever sa conscience à la hauteur des antagonismes qui déchirent la société actuelle. C’est pourquoi réformistes qui « réservent » (nous verrons plus loin comment) la grève générale pour la défense de la Constitution et « trotskistes » qui la désirent pour permettre, au nom d’une malencontreuse théorie de l’expérience, l’égarement de la volonté de lutte des ouvriers, se rencontrent bien malgré eux. Quant aux centristes, leurs culbutes les obligent, ici comme ailleurs, à disperser, énerver, les mouvements ouvriers, car leurs perspectives concernant les grèves partielles, le déclenchement de grèves générales au moment du recul des ouvriers (Allemagne) ont tout autant de résultats que la politique du réformisme à ce sujet. Pour le centriste, il faut déclencher des conflits partiels qu’il s’agira de faire traîner jusqu’à l’usure des ouvriers. Ainsi en fut-il, l’année dernière, avec les conflits du Textile dans le Nord de la France. Pourtant, il est clair que si des conflits parties peuvent donner le signal d’une bataille plus générale, ils peuvent aussi bien ne pas le donner. La solidarité de l’ensemble du capitalisme (qui n’est que l’expression d’une coordination de son mécanisme économique en vue d’une plus grande résistance à la crise et pour la préparation de la guerre) s’exprime aujourd’hui autour de chaque secteur menacé ; non seulement par l’appui financier au patron en lutte, l’entrée en jeu de forces répressives, mais par la mobilisation du réformisme démoralisant les ouvriers, freinant l’élargissement de chaque bataille de classe. Dans ces conditions, chaque conflit partiel qui n’est pas dirigé vers l’alerte au prolétariat afin qu’il se mette en branle et balaye le réformisme, au travers de la lutte contre le capitalisme, démoralise les ouvriers. La grève partielle, non comme mouvement d’usure, mais d’alerte ; s’élargissant si possible, ou bien de courte durée pour resurgir autre part, jusqu’à ce que le prolétariat ressente la nécessité de se mettre en branle. Voilà la position communiste ! Mais cette position se distingue des cris peureux des socialistes, du galimatias trotskiste et des misérables aventures du centrisme, par des considérations qui sont à mille lieux de la proclamation de la formule abstraite de « grève générale ». Toute la situation actuelle peut être condensée dans le dilemme suivant : ou le prolétariat parvient à atteindre une cohérence dirigée vers la bataille révolutionnaire, ou il disparaît au sein d’une société qui est entraînée vers la guerre impérialiste. Même si les termes de ce dilemme sont déjà préjugés par les événements - ce que nous croyons - cette direction subsiste pour les communistes, qui y forgeront les armes pour demain. La grève générale apparaît ici comme un élément de reconstruction de cette cohésion qui est seulement possible si elle exprime en même temps la conscience des ouvriers rejetant l’influence des forces sociales de l’ennemi. Pour cette raison, les communistes prennent pour terrain d’action les syndicats qui offrent les possibilités voulues du regroupement des ouvriers et de la lutte contre les forces contre-révolutionnaires qui minent ceux-ci. Dans les syndicats, autour d’eux, leurs effort tendent à faire converger les luttes partielles, les manifestations ouvrières, vers une conscience nette des difficultés et des possibilités des situations afin de transmettre dans l’ensemble du prolétariat les germes que l’éclosion des batailles développeront. Ils revendiquent la grève générale en connexion avec ce travail et en vue d’objectifs rattachés aux intérêts de classe du prolétariat, en sachant sérieusement que ses limites seront données par la maturité des antagonismes et la capacité du prolétariat à acquérir une conscience de ses tâches grâce à son parti. Ils ne « poussent » pas les socialistes à déclencher la grève, mais proclament que, puisque les conditions en font une question vitale pour le prolétariat, il y a lieu d’y recourir bien qu’ils sachent que les socialistes la mèneront à sa perte. La délimitation des responsabilités est ici essentielle : le mouvement gréviste n’étant rien en soi, mais valant par la conscience qu’il exprime, nous ne pourrons que proclamer la nécessité du combat inspiré par les communistes. Départager les responsabilités, tout en marchant discipliné à la lutte (même si les syndicats sont dirigés par les réformistes) permettra une lutte indépendante pour la direction du mouvement et la liquidation des réformistes qui doivent, de par leur nature, s’opposer à toute tentative de lutte acquérant un certain degré de conscience. Il est possible que la destruction légale ou non des syndicats fasse surgir d’autres organes de concentration des masses. Mais, là aussi, le problème restera posé : pour que la lutte aboutisse, il faut une direction communiste et pour qu’elle corresponde à l’élévation de la compréhension ouvrière, il faut qu’aucune compromission ne puisse être établie avec les traîtres. La lutte dans les syndicats réformistes (ou pour l’unité syndicale basée sur un programme de revendications) n’est donc qu’un élément de poids pour accélérer l’éclosion de mouvements que l’on étouffe chaque jour, une tentative de desserrer l’emprise des ennemis du prolétariat. Dans ce sens, les communistes essaient de faire de la grève générale non seulement un mouvement qui ripostera aux attaques capitalistes, redonnera sa cohésion au prolétariat, mais qui paralysera le réformisme en préparant ainsi les conditions pour une bataille plus grandiose. Mais les expériences de ces dernières années montrent clairement que le travail des socialistes et centristes est parvenu à impuissanter toute explosion de grève révolutionnaire, à en faire des manifestations favorables au capitalisme duquel on empruntera le drapeau démocratique. Les grèves générales de février en Autriche, en France, d’octobre en Espagne, méritent à ce titre d’être examinées. Pour l’Autriche, O. Bauer a écrit une brochure sur « L’insurrection des travailleurs autrichiens » où il conte comment l’austro-marxisme a aidé Dolfuss à casser les reins au mouvement prolétarien. Déjà en mars 1933 quand, à la suite d’une grève d’une heure des cheminots, le gouvernement eut renvoyé une masse de ceux-ci, la social-démocratie, devant l’effervescence des ouvriers, transposa le conflit sur le terrain du parlement afin d’empêcher toute grève générale. D’ailleurs, un Congrès socialiste avait décidé de proclamer la grève générale seulement dans les circonstances suivantes : 1° Si le gouvernement octroyait illégalement et inconstitutionnellement une Constitution fasciste. 2° Si le gouvernement destituait illégalement et inconstitutionnellement l’administration de Vienne-la-Rouge. 3° Si le gouvernement dissolvait le Parti. 4° Si les syndicats étaient dissous ou synchronisés. De mars 1933 à février 1934, l’austro-marxisme tint le prolétariat en haleine avec sa démagogie, faisant découler la riposte ouvrière de mesures gouvernementales « antidémocratiques ». En permettant la militarisation des cheminots abandonnés par eux ; en permettant des attaques particulièrement graves contre les salaires et les allocations (ce fait est signalé sans pudeur par O. Bauer), il permit, parallèlement à la débandade d’une partie du prolétariat, le renforcement de l’appareil étatique de répression. Dans ces conditions, provoqué par l’offensive du gouvernement, le sursaut de février 1934 ne paralysa pas le capitalisme ; la grève générale fut fugitive et sans grand succès et la lutte héroïque des ouvriers autrichiens fut écrasée sans qu’apparaisse une conscience nette de la trahison socialiste. Encore une fois, il ne s’agit pas d’être « pour » ou « contre » une bataille exprimant le désespoir de l’inconscience où l’austro-marxisme plongea les ouvriers. La grève générale contint, ici, toute la faiblesse du prolétariat et, avant de pouvoir s’étendre et prendre le capitalisme à la gorge, du se modifier en lutte armée où seule marcha une partie héroïque des ouvriers. Il faut se borner à expliquer ces événements en démontrant qu’une grève générale doit reposer sur une base de classe pour pouvoir s’élever e qu’en Autriche, en la liant à la Constitution, on en faisait un simple mot démagogique à contenu capitaliste, donc sans perspective. Déclenchée malgré les socialistes, qui s’y collèrent par la suite, la grève générale exprima l’extrême faiblesse d’un prolétariat dévoyé de sa route historique par les traîtres en même temps que l’état avancé de sa dissolution au sein du régime capitaliste. Au lieu de parachever une série de mouvements, de conflits, mettant en branle toute la classe se dressant pour désarticuler l’étau capitaliste, acquérant la conscience de ses tâches et y puisant le courage de passer à la lutte armée, février en Autriche fut « spontané » en ce sens que la conscience communiste manqua alors que s’exprima une poussée primitive, brouillée d’ailleurs par les vociférations démocratiques des socialistes. En France, les circonstances furent autres, mais là aussi la grève générale du 24 février se déversa, en fin de compte, vers un renforcement de la bourgeoisie « démocratique ». La riposte ouvrière contenait la maturation des attaques capitalistes se déclenchant sous les gouvernements radicaux-socialistes et atteignant ouvriers et fonctionnaires, mais reçut une conscience étouffant sa signification. Plus clairement que l’Autriche, l’on peut constater ici que « livrée à ses seules forces, la classe ouvrière ne peut arriver qu’à la conscience trade-unioniste, c’est-à-dire à la conviction qu’il faut s’unir en syndicats, mener la lutte contre les patrons, obtenir du gouvernement telle ou telle réforme ouvrière » (Lénine) et l’on peut ajouter, pour notre époque, que les ripostes primitives des ouvriers sont nécessairement falsifiées, détournées de leur véritable chemin, lorsque de l’extérieur surgit la conscience des socialistes ou des centristes canalisant celles-ci et non une conscience communiste leur donnant une signification véritable. La grève générale du 12 pouvait donner au prolétariat français une force nouvelle seulement à la condition d’épanouir un accroissement des maturations de classe avec une conscience révolutionnaire. De même, elle ne pouvait jeter les base pour la constitution d’un noyau communiste, le parti de demain, qu’à la condition d’en retirer des enseignements pour donner aux ouvriers une base idéologique sérieuse. Dans ce sens, plutôt que d’être une expression de la puissance prolétarienne, elle fut le signe de sa faiblesse, de son incapacité à déverser les contrastes du régime vers une lutte pour sa destruction, puisque son drapeau fut la défense de la République, de la démocratie. Les batailles d’octobre, en Espagne, offrent le même tableau. La grève générale éclate (apparemment) au sujet de la défense de la Constitution et des libertés parlementaires. La révolte ouvrière est donc immédiatement revêtue d’un habit qui doit empêcher son croisement avec une conscience communiste qui, d’ailleurs, ne se manifestera pas. Elle éclate, encore une fois, au terme d’une série de défaites, devient lutte armée avant de pouvoir s’étendre et ébranler tout le pays ; n’a qu’une existence éphémère pendant que dans les Asturies le capitalisme passe au massacre des insurgés. Antérieurement, toutes les tentatives prolétariennes d’empêcher - par des grèves revendicatives - la consolidation du capitalisme sont, ou bien étouffées impitoyablement par les réformistes, ou dévoyées par les anarchistes déclenchant des grèves générales dans des périodes de reflux et suivant un baromètre souvent fantaisiste. Les journées d’octobre représentent ainsi l’explosion d’antagonismes de classe concentrés dans quelques centres névralgiques alors que tout a été mis en oeuvre pour empêcher que, dans tout le pays, ces antagonismes développent tous leurs éléments afin de dresser pour la bataille l’ensemble des ouvriers. D’autre part, leur signification reçoit également un cachet « démocratique », bien que la lutte armée des travailleurs des Asturies contre les troupes du radical-socialiste Leroux soit en opposition avec cet objectif. Ces trois expériences historiques permettent de confirmer lumineusement notre appréciation en même temps qu’elles expliquent notre position pour la France et la Belgique. Les manifestations de la lutte des classes ne peuvent trouver une issue victorieuse que si elles contiennent et les conditions mûries qui les provoquent et une conscience apportée par le Parti d’avant-garde. C’est pourquoi chaque conflit peut contenir, dans la période actuelle, une possibilité d’élargissement conséquent à la condition de voir son cours fécondé par la lutte des communistes. Les batailles de ces dernières années montrent la force des agents de l’ennemi empêchant cette conscience de se faire jour, pour entraîner dans leur giron jusqu’aux bolcheviks-leninistes et autres déchets du communisme. C’est pourquoi les communistes, lorsqu’ils préconisent le recours à la grève générale, ne se contentent pas de mettre en avant une forme de lutte, mais un programme qui s’inspire de cette conception : un mouvement en soi n’est rien, il vaut par sa substance. S’opposer à des grèves générales pour des « gouvernements socialistes » et revendiquer cette lutte comme position de défense des conditions des ouvriers, de leurs conquêtes, c’est préparer des conditions où la lutte des masses pourra renverser tous les obstacles qui obstruent son cours. Chaque lutte partielle sera pour eux un élément pour donner aux ouvriers conscience de leur situation et de la nécessité d’un mouvement général, alors qu’ils poseront ce mouvement comme condition pour liquider les conceptions socialistes parmi le prolétariat. Mais si les tentatives de lutte des ouvriers ne rencontrent pas ce guide ou s’ils se trouvent déjà dans l’impossibilité d’entendre la voix des petits noyaux communistes, les mouvements de résistance en France, en Belgique, se désagrégeront au travers de manifestations souvent imposantes mais vides de substance jusqu’au moment où le capitalisme acculera le prolétariat à des combats de désespoir voués au massacre.

Les communistes participent évidemment même à des batailles où l’espoir de vaincre est préalablement anéanti (il s’avère de plus en plus que c’est vers de telles luttes que se dirige, aujourd’hui, le mouvement ouvrier) en essayant de dissiper, au cours des événements, la confusion capitaliste des traîtres. Mais ils savent que la condition pour vaincre est la disparition de toute contradiction entre la vision des ouvriers et les positions du parti, que les événements fusionnent l’une et l’autre dans leur marche ascendante alors que craque le régime sous la poussée des ouvriers et que la conscience du parti permet de chasser les agents de l’ennemi. Les phases de déclin que nous vivons ne peuvent donc servir qu’à faire comprendre la nécessité de constituer un noyau communiste qui, seul, pourra relier des batailles qui se dirigent aujourd’hui, inconsciemment, vers une destruction du capitalisme alors que la conscience du capitalisme les dirige vers sa propre consolidation.

La grève générale, expression de la lutte des classes
La grève générale, expression de la lutte des classes

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