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Publié par Patrick Granet

~J'examine le système de l'économie bourgeoise dans l'ordre suivant : capital, propriété fon­cière, travail salarié, État, commerce extérieur, marché mondial. Sous les trois premières rubri­ques, j'étudie les conditions d'existence économiques des trois grandes classes en lesquelles se divise la société bourgeoise moderne; la liaison des trois autres rubriques saute aux yeux. La première section du livre premier, qui traite du capital, se compose des chapitres suivants : 1º la marchandise; 2º la monnaie ou la circulation simple; 3° le capital en général. Les deux premiers chapitres forment le contenu du présent volume. J'ai sous les yeux l'ensemble de la documentation sous forme de monographies jetées sur le papier à de longs intervalles pour mon propre éclaircissement, non pour l'impression, et dont l'élabo­ration systématique, selon le plan indiqué, dépendra des circonstances. Je supprime une introduction générale que j'avais ébauchée [1] parce que, réflexion faite, il me paraît qu'anticiper sur des résultats qu'il faut d'abord démontrer ne peut être que fâcheux et le lecteur qui voudra bien me suivre devra se décider à s'élever du singulier au général. Quelques indications, par contre, sur le cours de mes propres études d'économie politique me semblent être ici à leur place. L'objet de mes études spécialisées était la jurisprudence à laquelle cependant je ne m'adonnais que comme à une discipline subalterne à côté de la philosophie et de l'histoire. En 1842-1843, en ma qualité de rédacteur à la Rheinische Zeitung, je me trouvai, pour la première fois, dans l'obligation embarrassante de dire mon mot sur ce qu'on appelle des intérêts matériels. Les délibérations du Landtag rhénan sur les vols de bois et le morcelle­ment de la propriété foncière, la polémique officielle que M. von Schaper, alors premier pré­si­dent de la province rhénane, engagea avec la Rheinische Zeitung sur la situation des pay­sans de la Moselle, enfin les débats sur le libre-échange et le protectionnisme, me fournirent les premières raisons de m'occuper de questions économiques. D'autre part, à cette époque, où la bonne volonté d'« aller de l'avant » remplaçait souvent la compétence, s'était fait entendre dans la Rheinische Zeitung un écho, légèrement teinté de philosophie, du socialisme et du communisme français. Je me prononçai contre ce travail d'apprenti, mais, en même temps, j'avouai carrément, dans une controverse avec l'Allgemeine Augsburger Zeitung, que les études que j'avais faites jusqu'alors ne me permettaient pas de risquer un jugement quel­con­que sur la teneur même des tendances françaises. Je préférai profiter avec empressement de l'illusion des gérants de la Rheinische Zeitung, qui croyaient pouvoir faire annuler l'arrêt de mort prononcé contre leur journal en lui donnant une attitude plus modérée, pour quitter la scène publique et me retirer dans mon cabinet d'étude. Le premier travail que j'entrepris pour résoudre les doutes qui m'assaillaient fut une révision critique de la Philosophie du droit, de Hegel, travail dont l'introduction parut dans les Deutsch-Französiche Jahrbücher, publiés à Paris, en 1844. Mes recherches aboutirent à ce résultat que les rapports juridiques - ainsi que les formes de l'État - ne peuvent être compris ni par eux-mêmes, ni par la prétendue évolution générale de l'esprit humain, mais qu'ils pren­nent au contraire leurs racines dans les conditions d'existence matérielles dont Hegel, à l'exem­ple des Anglais et des Français du XVIII° siècle, comprend l'ensemble sous le nom de « société civile », et que l'anatomie de la société civile doit être cherchée à son tour dans l'éco­no­mie politique. J'avais commencé l'étude de celle-ci à Paris et je la continuai à Bruxelles où j'avais émigré à la suite d'un arrêté d'expulsion de M. Guizot. Le résultat général auquel j'arrivai et qui, une fois acquis, servit de fil conducteur à mes études, peut brièvement se formuler ainsi : dans la production sociale de leur existence, les hommes entrent en des rap­ports déterminés, nécessaires, indépendants de leur volonté, rapports de production qui corres­pondent à un degré de développement déterminé de leurs forces productives maté­rielles. L'ensemble de ces rapports de production constitue la structure économique de la société, la base concrète sur laquelle s'élève une superstructure juridique et politique et à la­quel­le correspondent des formes de conscience sociales déterminées. Le mode de production de la vie matérielle conditionne le processus de vie social, politique et intellectuel en général. Ce n'est pas la conscience des hommes qui détermine leur être; c'est inversement leur être social qui détermine leur conscience. À un certain stade de leur développement, les forces productives matérielles de la société entrent en contradiction avec les rapports de production existants, ou, ce qui n'en est que l'expression juridique, avec les rapports de propriété au sein desquels elles s'étaient mues jusqu'alors. De formes de développement des forces productives qu'ils étaient ces rapports en deviennent des entraves. Alors s'ouvre une époque de révolution sociale. Le changement dans la base économique bouleverse plus ou moins rapidement toute l'énorme superstructure. Lorsqu'on considère de tels bouleversements, il faut toujours distin­guer entre le bouleversement matériel - qu'on peut constater d'une manière scientifiquement rigoureuse - des conditions de production économiques et les formes juridiques, politiques, religieuses, artistiques ou philosophiques, bref, les formes idéologiques sous lesquelles les hommes prennent conscience de ce conflit et le mènent jusqu'au bout. Pas plus qu'on ne juge un individu sur l'idée qu'il se fait de lui-même, on ne saurait juger une telle époque de boule­ver­se­ment sur sa conscience de soi; il faut, au contraire, expliquer cette conscience par les contradictions de la vie matérielle, par le conflit qui existe entre les forces productives socia­les et les rapports de production. Une formation sociale ne disparaît jamais avant que soient développées toutes les forces productives qu'elle est assez large pour contenir, jamais des rapports de production nouveaux et supérieurs ne s'y substituent avant que les conditions d'existence matérielles de ces rapports soient écloses dans le sein même de la vieille société. C'est pourquoi l'humanité ne se pose jamais que des problèmes qu'elle peut résoudre, car, à y regarder de plus près, il se trouvera toujours, que le problème lui-même ne surgit que là où les conditions matérielles pour le résoudre existent déjà ou du moins sont en voie de devenir. À grands traits, les modes de production asiatique, antique, féodal et bourgeois moderne peuvent être qualifiés d'époques progressives de la formation sociale économique. Les rap­ports de production bourgeois sont la dernière forme contradictoire du processus de produc­tion sociale, contradictoire non pas dans le sens d'une contradiction individuelle, mais d'une contradiction qui naît des conditions d'existence sociale des individus; cependant les forces productives qui se développent au sein de la société bourgeoise créent en même temps les conditions matérielles pour résoudre cette contradiction. Avec cette formation sociale s'achè­ve donc la préhistoire de la société humaine. Friedrich Engels, avec qui, depuis la publication dans les Deutsch-Französische Jahrbücher de sa géniale esquisse d'une contribution à la critique des catégories écono­mi­ques, j'entretenais par écrit un constant échange d'idées, était arrivé par une autre voie (com­pa­rez sa Situation des classes laborieuses en Angleterre) au même résultat que moi-même, et quand, au printemps de 1845, il vint lui aussi s'établir à Bruxelles, nous résolûmes de tra­vail­ler en commun à dégager l'antagonisme existant entre notre manière de voir et la conception idéologique de la philosophie allemande; en fait, de régler nos comptes avec notre conscience philosophique d'autrefois. Ce dessein fut réalisé sous la forme d'une critique de la philo­so­phie post-hégélienne. Le manuscrit, deux forts volumes in-octavo, était depuis long­temps entre les mains de l'éditeur en Westphalie lorsque nous apprîmes que des circonstances nou­velles n'en permettaient plus l'impression. Nous abandonnâmes d'autant plus volontiers le manuscrit à la critique rongeuse des souris que nous avions atteint notre but principal, voir clair en nous-mêmes. Des travaux épars dans lesquels nous avons exposé au public à cette époque nos vues sur diverses questions, je ne mentionnerai que le Manifeste du Parti communiste, rédigé par Engels et moi en collaboration, et le Discours sur le libre-échange publié par moi. Les points décisifs de notre manière de voir ont été pour la première fois ébauchés scientifiquement, encore que sous forme polé­mique, dans mon écrit, paru en 1847, et dirigé contre Proudhon : Misère de la philosophie, etc. L'impression d'une dissertation sur le Travail salarié, écrite en allemand et rassemblant les conférences que j'avais faites sur ce sujet à l'Association des ouvriers allemands de Bruxelles, fut interrompue par la révolution de Février et par mon expulsion de Belgique qui en résulta. La publication de la Neue Rheinische Zeitung en 1848-1849 et les événements ultérieurs interrompirent mes études économiques, que je ne pus reprendre qu'en 1850 à Londres. La prodigieuse documentation sur l'histoire de l'économie politique amoncelée au British Museum, le poste favorable qu'offre Londres pour l'observation de la société bourgeoise, et, enfin, le nouveau stade de développement où celle-ci paraissait entrer avec la découverte de l'or californien et australien, me décidèrent à recommencer par le commencement et à étudier à fond, dans un esprit critique, les nouveaux matériaux. Ces études me conduisirent partiel­le­ment d'elles-mêmes à des disciplines qui semblaient m'éloigner de mon propos et auxquelles il me fallut m'arrêter plus ou moins longtemps. Mais ce qui surtout abrégea le temps dont je disposais, ce fut l'impérieuse nécessité de faire un travail rémunérateur. Ma collaboration qui dure maintenant depuis huit ans, au New York Tribune, le premier journal anglo-américain, entraîna, comme je ne m'occupe qu'exceptionnellement de journalisme proprement dit, un éparpillement extraordinaire de mes études. Cependant, les articles sur les événements éco­no­miques marquants en Angleterre et sur le continent formaient une partie si considérable de mes contributions, que je fus contraint de me familiariser avec des détails pratiques qui ne sont pas du domaine de la science propre de l'économie politique. Par cette esquisse du cours de mes études sur le terrain de l'économie politique, j'ai voulu montrer seulement que mes opinions, de quelque manière d'ailleurs qu'on les juge et pour si peu qu'elles concordent avec les préjugés intéressés des classes régnantes, sont le résultat de longues et consciencieuses études. Mais, au seuil de la science comme à l'entrée de l'enfer, cette obligation s'impose : Qui si convien lasciare ogni sospetto Ogni viltà convien che qui sia morta [21] Londres, janvier 1859. Karl MARX.

~PREMIER LIVRE : DU CAPITAL PREMIÈRE SECTION : LE CAPITAL EN GÉNÉRAL Chapitre premier : LA MARCHANDISE A première vue, la richesse bourgeoise apparaît comme une immense accumulation de marchandises et la marchandise prise isolément comme la forme élémentaire de cette ri­chesse. Mais chaque marchandise se présente sous le double aspect de valeur d'usage et de valeur d'échange [1]. La marchandise est d'abord, comme disent les économistes anglais, « une chose quelconque, nécessaire, utile, ou agréable à la vie », l'objet de besoins humains, un moyen de subsistance au sens le plus large du mot. Ce mode d'existence de la marchandise en tant que valeur d'usage coïncide avec son mode d'existence physique tangible. Le froment, par exemple, est une valeur d'usage particulière, qui se distingue des valeurs d'usage que sont le coton, le verre, le papier, etc. La valeur d'usage n'a de valeur que pour l'usage et ne se réalise que dans le procès de la consommation. La même valeur d'usage peut être utilisée différemment. Toutefois, son mode d'existence d'objet doué de propriétés déterminées em­bra­sse la somme de ses possibilités d'utilisation. De plus, la valeur d'usage n'est pas déter­minée que qualitativement, elle l'est aussi quantitativement. Selon leurs particularités natu­relles, des valeurs d'usage différentes se mesurent différemment : par exemple, un boisseau de froment, une main de papier, une aune de toile, etc. Quelle que soit la forme sociale de la richesse, des valeurs d'usage en constituent toujours le contenu, et ce contenu est tout d'abord indifférent à cette forme sociale. Le goût du froment n'indique pas qui l'a cultivé, serf russe, paysan parcellaire français ou capitaliste anglais. Bien qu'objet de besoins sociaux, donc liée à l'ensemble social, la valeur d'usage n'exprime pas de rapport social de production. Prenons, par exemple, un diamant comme marchandise en tant que valeur d'usage. A voir le diamant, on ne reconnaît pas en lui une marchandise. Utilisé comme valeur d'usage, pour les besoins de l'esthétique ou de la technique, sur la gorge de la lorette ou dans la main du tailleur de verre, il est diamant, et non marchandise. Il semble que, pour la marchandise, ce soit une condition nécessaire que d'être valeur d'usage, mais qu'il soit indifférent à la valeur d'usage d'être marchandise. Quand la valeur d'usage est indifférente à toute détermination économique formelle, c'est-à-dire quand la valeur d'usage est prise en tant que valeur d'usage, elle n'entre pas dans le domaine de l'économie politique [2]. Elle n'y ren­tre que lorsqu'elle constitue elle-même une détermination formelle. Elle constitue alors la base matérielle, sur laquelle se manifeste de façon immédiate un rapport économique déterminé, la valeur d'échange. La valeur d'échange apparaît tout d'abord comme un rapport quantitatif selon lequel des valeurs d'usage sont échangeables entre elles. Dans un tel rapport, elles représentent la même grandeur d'échange. C'est ainsi qu'un volume de Properce et huit onces de tabac à priser peu­vent représenter la même valeur d'échange, malgré le caractère disparate des valeurs d'usage du tabac et de l'élégie. En tant que valeur d'échange, une valeur d'usage a exactement la même valeur qu'une autre, à condition que soient respectées les proportions voulues. La valeur d'échange d'un palais peut s'exprimer en un nombre déterminé de boîtes de cirage. Inversement, des fabricants de cirage londoniens ont exprimé en palais la valeur d'échange de leurs milliers de boîtes. Totalement indifférentes donc à leur mode d'existence naturel et sans considération de la nature spécifique du besoin pour lequel elles sont des valeurs d'usage, les marchandises, prises en quantités déterminées, s'équilibrent, se substituent l'une à l'autre dans l'échange, sont réputées équivalentes et représentent ainsi, malgré la bigarrure de leurs appa­rences, la même unité. Les valeurs d'usage sont, de façon immédiate, des moyens de subsistance. Mais, inverse­ment, ces moyens d'existence sont eux-mêmes des produits de la vie sociale, le résultat d'une dépense de force vitale humaine, ils sont du travail matérialisé. En tant que matérialisation du travail social, toutes les marchandises sont des cristallisations de la même unité. C'est le caractère déterminé de cette unité, c'est-à-dire du travail, qui se manifeste dans la valeur d'échange, qu'il nous faut maintenant étudier. Supposons que 1 once d'or, 1 tonne de fer, 1 quarter de froment et 20 aunes de soie représentent des valeurs d'échange d'égale grandeur. En tant qu'équivalents, où se trouve éteinte la différence qualitative de leurs valeurs d'usage, ces produits représentent un volume égal du même travail. Le travail qui se maté­rialise en quantités égales dans ces divers produits doit lui-même être un travail uniforme, indifférencié, simple, auquel il est tout aussi indifférent de se manifester dans l'or, le fer, le froment ou la soie, qu'il l'est à l'oxygène de se trouver dans la rouille, l'atmosphère, le jus de raisin ou le sang humain. Mais extraire de l'or, tirer du fer de la mine, cultiver du froment et tisser de la soie sont des genres de travaux qualitativement différents les uns des autres. En fait, les différences objectives des valeurs d'usage se manifestent dans le procès de production sous forme de différences de l'activité qui donne naissance aux valeurs d'usage. Indifférent à la substance particulière des valeurs d'usage, le travail créateur de valeur d'échange est également indifférent à la forme parti­culière du travail lui-même. De plus, les différentes valeurs d'usage sont les produits de l'acti­vité d'individus différents, donc le résultat de travaux différenciés par leur caractère indivi­duel. Mais en tant que valeurs d'échange elles représentent du travail égal non différencié, c'est-à-dire du travail dans lequel s'efface l'individualité des travailleurs. Le travail créateur de valeur d'échange est donc du travail général abstrait. Si 1 once d'or, 1 tonne de fer, 1 quarter de froment et 20 aunes de soie sont des valeurs d'échange d'égale grandeur, ou des équivalents, 1 once d'or, ½ tonne de fer, 3 boisseaux de froment et 5 aunes de soie sont des valeurs d'échange de grandeur entièrement différente, et cette différence quantitative est la seule qu'elles soient susceptibles d'offrir en tant que va­leurs d'échange. Comme valeurs d'échange de grandeur différente elles représentent plus ou moins des quantités plus ou moins grandes de ce travail simple, uniforme, général abstrait, qui constitue la substance de la valeur d'échange. La question qui se pose est : comment mesurer ces quantités ? Ou plutôt : quel est le mode d'existence quantitatif de ce travail lui-même, étant donné que les différences de grandeur des marchandises, en tant que valeurs d'échange, ne sont que les différences de grandeur du travail matérialisé en elles. De même que le mode d'existence quantitatif du mouvement est le temps, de même le mode d'existence quantitatif du travail est le temps de travail. La qualité du travail étant supposée donnée, c'est par sa propre durée seulement qu'il peut se différencier. Comme temps de travail, il aura pour étalon les mesures normales du temps : heure, jour, semaine, etc. Le temps de travail, c'est l'existence vivante du travail, peu importe sa forme, son contenu, son individualité; c'est son mode d'existence vivante sous sa forme quantitative, en même temps que sa mesure immanente. Le temps de travail matérialisé dans les valeurs d'usage des marchandises est à la fois la substance qui fait d'elles des valeurs d'échange, donc des marchandises, et l'étalon qui sert à mesurer la grandeur précise de leur valeur. Les quantités corrélatives des différentes valeurs d'usage, dans lesquelles se matérialise le même temps de travail, sont des équivalents, ou encore toutes les valeurs d'usage sont des équivalents dans les proportions où elles contiennent le même temps de travail mis en œuvre, matérialisé. En tant que valeurs d'échange, toutes les marchandises ne sont que des mesures déterminées de temps de travail coagulé.

~Pour bien comprendre comment la valeur d'échange est déterminée par le temps de travail, il importe de ne pas perdre de vue les idées essentielles suivantes. La réduction du travail à du travail simple, pour ainsi dire dénué de qualité; la façon spécifique dont le travail créateur de valeur d'échange, donc producteur de marchandises, est du travail social; enfin la distinction entre le travail, en tant qu'il se réalise en valeurs d'usage, et le travail, en tant qu'il se réalise en valeurs d'échange. Pour mesurer les valeurs d'échange des marchandises au temps de travail qu'elles contiennent, il faut que les différents travaux eux-mêmes soient réduits à un travail non différencié, uniforme, simple, bref à un travail qui soit qualitativement le même et ne se différencie donc que quantitativement. Cette réduction apparaît comme une abstraction, mais c'est une abstraction qui s'accom­plit journellement dans le procès de production social. La résolution de toutes les marchan­dises en temps de travail n'est pas une abstraction plus grande ni en même temps moins réelle que la résolution en air de tous les corps organiques. En fait, le travail, qui est ainsi mesuré par le temps, n'apparaît pas comme le travail d'individus différents, mais les différents individus qui travaillent apparaissent bien plutôt comme de simples organes du travail. Autrement dit, le travail, tel qu'il se présente dans les valeurs d'échange, pourrait être qualifié de travail humain général. Cette abstraction du travail humain général existe dans le travail moyen que peut accomplir tout individu moyen d'une société donnée, c'est une dépense productive déterminée de muscle, de nerf, de cerveau, etc., humains. C'est du travail simple [3], auquel peut être dressé tout individu moyen, et qu'il lui faut accomplir sous une forme ou sous une autre. Le caractère de ce travail moyen diffère lui-même selon les pays et les époques de la civilisation, mais dans toute société existante il apparaît comme donné. Ce travail simple constitue la partie de beaucoup la plus importante de tout le travail de la société bourgeoise, comme on peut s'en convaincre en consul tant n'importe quelle statis­tique. Que A produise du fer pendant six heures et pendant six heures de la toile, et que B produise également du fer pendant six heures et pendant six heures de la toile, ou que A produise du fer pendant douze heures et B de la toile pendant douze heures, cela ne repré­sente de toute évidence qu'une utilisation seulement différente du même temps de travail. Mais qu'en sera-t-il du travail complexe, qui s'élève au-dessus du niveau moyen, en tant que travail de plus grande intensité, de poids spécifique supérieur ? Ce genre de travail se résout en une somme de travail simple, en travail simple à une puissance supérieure, un jour de travail complexe équivalant par exemple à trois journées de travail simple. Le mo­ment n'est pas encore venu d'étudier les lois qui règlent cette réduction du travail complexe au travail simple. Mais il est évident qu'elle a lieu : car, en tant que valeur d'échange, le produit du travail le plus complexe est, dans des proportions déterminées, l'équivalent du produit du travail moyen simple; il est donc mis en équation avec un quantum déterminé de ce travail simple. La détermination de la valeur d'échange par le temps de travail suppose de plus que, dans une marchandise donnée, une tonne de fer, par exemple, se trouve matérialisée une quantité égale de travail, celui-ci étant indifféremment le travail de A ou de B, ou encore, que des individus différents emploient un temps égal pour produire la même valeur d'usage qualitativement et quantitativement déterminée. En d'autres termes, on suppose que le temps de travail contenu dans une marchandise est le temps de travail nécessaire à sa production, c'est-à-dire le temps de travail requis pour produire un nouvel exemplaire de la même marchandise dans des conditions générales de production données. Ainsi qu'il résulte de l'analyse de la valeur d'échange, les conditions du travail créateur de valeur d'échange sont des déterminations sociales du travail ou des déterminations du travail social, non pas social tout court, mais d'une manière particulière. C'est une forme spécifique des rapports sociaux. Tout d'abord, la simplicité non différenciée du travail signifie l'égalité des travaux d'individus différents, elle signifie qu'on peut comparer leurs travaux les uns aux autres, comme s'il s'agissait d'un travail identique, et cela en réduisant effectivement tous ces travaux à un travail de même espèce. Le travail de tout individu, pour autant qu'il se manifeste en valeurs d'échange, possède ce caractère social d'égalité et il ne se manifeste que dans la valeur d'échange, pour autant que, rapporté au travail de tous les autres individus, il est considéré comme du travail égal. De plus, dans la valeur, d'échange, le temps de travail de l'individu isolé apparaît de façon immédiate comme temps de travail général, et ce caractère général du travail individuel, comme caractère social de ce dernier. Le temps de travail représenté dans la valeur d'échange est le temps de travail de l'individu, mais, sans qu'on fasse la différence entre cet individu et les autres, c'est le temps de travail de tous les individus, pour autant qu'ils accomplissent un travail égal, donc pour autant que le temps de travail demandé à l'un pour produire une marchandise déterminée est le temps de travail nécessaire qu'emploierait tout autre pour produire la même marchandise. C'est le temps de travail de l'individu, son temps de travail, mais seulement en tant que temps de travail commun à tous : il est donc indifférent de savoir de quel individu c'est le temps de travail. Comme temps de travail général, il se réalise dans un produit général, un équivalent général, un quantum déterminé de temps de travail matéri­alisé, qui, indifférent à la forme déterminée de la valeur d'usage, sous laquelle il apparaît de façon immédiate comme produit d'un individu, peut être converti à volonté en toute autre forme de valeur d'usage, sous laquelle il se manifeste comme produit de tout autre individu. Il n'est une grandeur sociale qu'en tant qu'il est une grandeur générale. Pour que le résultat du travail de l'individu soit une valeur d'échange, il faut qu'il aboutisse à un équivalent général : il faut que le temps de travail de l'individu représente du temps de travail général, ou encore, que le temps de travail général représente le temps de travail de l'individu. Tout se passe comme si les différents individus avaient mis en commun leur temps de travail et avaient donné la forme de valeurs d'usage différentes aux différentes quantités de temps de travail dont ils disposaient collectivement. Le temps de travail de l'individu isolé est ainsi, en fait, le temps de travail dont a besoin la société pour produire une valeur d'usage déterminée, c'est-à-dire pour satisfaire un besoin déterminé. Mais il ne s'agit ici que de la forme spécifique, sous laquelle le travail acquiert un caractère social. Le temps de travail déterminé d'un fileur se matérialise, par exemple, en 100 livres de fil de lin. Supposons que 100 aunes de toile, produit du tisserand, représentent le même quantum de temps de travail. Dans la mesure où ces deux produits représentent un quantum égal de temps de travail général et sont par suite des équivalents de toute valeur d'usage contenant une égale quantité de temps de travail, ils sont des équivalents l'un de l'autre. C'est seulement du fait que le temps de travail du fileur et le temps de travail du tisserand se présentent comme temps de travail général et que, par suite, leurs produits se présentent comme des équivalents généraux qu'ici le travail du tisserand pour le fileur et celui du fileur pour le tisserand devient le travail de l'un pour le travail de l'autre, c'est-à-dire, pour l'un et pour l'autre, l'existence sociale de leurs travaux. Dans l'industrie patriarcale rurale, au contraire, où fileur et tisserand habitaient sous le même toit, où dans la famille les femmes filaient et les hommes tissaient, mettons pour les propres besoins de la famille, le fil et la toile étaient des produits sociaux, filer et tisser étaient des travaux sociaux sans dépasser le cadre de la famille. Mais leur caractère social ne résidait pas dans le fait que le fil s'échangeait en tant qu'équivalent général contre de la toile en tant qu'équivalent général, ou que tous deux s'échangeaient l'un contre l'autre en tant qu'expres­sions équivalentes quelconques du même temps de travail général. C'est plutôt le cadre familial, avec sa division du travail primitive, qui marquait le produit du travail de son empreinte sociale particulière. Ou bien encore, prenons les corvées et redevances en nature du moyen âge. Ce sont les travaux déterminés des individus sous leur forme de prestations en nature, c'est la particularité et non la généralité du travail, qui constituent ici le lien social. Ou bien enfin, prenons le travail collectif sous sa forme originelle, tel que nous le trouvons au seuil de l'histoire de tous les peuples civilisés [4]. Ici, le caractère social du travail ne provient manifestement pas de ce que le travail de l'individu prend la forme abstraite de la généralité, ou de ce que son produit prend celle d'un équivalent général. C'est le régime communautaire, sur lequel repose la production, qui empêche le travail de l'individu d'être du travail privé et son produit d'être un produit privé, et qui fait au contraire du travail individuel directement la fonction d'un membre de l'organisme social. Le travail qui se manifeste dans la valeur d'échan­ge est, par hypothèse, le travail de l'individu isolé. C'est en prenant la forme de son con­traire immédiat, la forme de la généralité abstraite, qu'il devient travail social.

~Le travail créateur de valeur d'échange se caractérise enfin par le fait que les relations sociales entre les personnes se présentent pour ainsi dire comme inversées, comme un rapport social entre les choses. Ce n'est que si l'on compare une valeur d'usage à une autre en sa qualité de valeur d'échange, que le travail des diverses personnes est comparé sous son aspect de travail égal et général. Si donc il est juste de dire que la valeur d'échange est un rapport entre les personnes [5], il faut ajouter : un rapport qui se cache sous l'enveloppe des choses. De même que, malgré la différence de leurs propriétés physiques et chimiques, une livre de fer et une livre d'or représentent la même masse, de même les valeurs d'usage de deux marchan­dises, contenant le même temps de travail, représentent la même valeur d'échange. La valeur d'échange apparaît ainsi comme une forme naturelle des valeurs d'usage socialement détermi­née, forme déterminée qui leur est dévolue en tant qu'objets et grâce à laquelle, dans le processus d'échange, elles se substituent l'une à l'autre dans des rapports quantitatifs détermi­nés et forment des équivalents, à la façon dont des corps chimiques simples se combinent dans certains rapports quantitatifs et forment des équivalents chimiques. Seule l'habitude de la vie quotidienne fait considérer comme banal et comme allant de soi le fait qu'un rapport social de production prenne la forme d'un objet, donnant au rapport entre les personnes dans leur travail l'aspect d'un rapport qui s'établit entre les choses et entre ces choses et les person­nes. Cette mystification est encore toute simple dans la marchandise. Tout le monde soup­çon­ne, plus ou moins vaguement, que le rapport entre les marchandises en tant que valeurs d'échange est bien plutôt un rapport entre les personnes et leur activité productive réciproque. Cette apparence de simplicité disparaît dans les rapports de production d'un niveau plus élevé. Toutes les illusions du système monétaire proviennent de ce que l'on ne voit pas que l'argent [6], sous la forme d'un objet naturel aux propriétés déterminées, représente un rapport social de production. Chez les économistes modernes, qui ont un sourire sarcastique pour les illusions du système monétaire, se trahit la même illusion, dès qu'ils s'occupent de catégories économiques supérieures, par exemple du capital. Elle éclate dans l'aveu de leur naïf étonne­ment quand leur apparaît bien vite comme rapport social l'objet que, lourdement, ils s'imagi­naient tenir en main à l'instant même, et qu'inversement; les nargue sous la forme d'objet ce qu'ils viennent tout juste de cataloguer dans la catégorie des rapports sociaux. La valeur d'échange n'étant, en fait, rien d'autre que le rapport entre les travaux des indi­vi­dus, considérés comme du travail égal et général, rien d'autre que l'expression objective d'une forme de travail spécifiquement sociale, c'est une tautologie de dire que le travail est la source unique de la valeur d'échange et, par suite, de la richesse, pour autant que celle-ci consiste en valeurs d'échange. C'est la même tautologie de dire qu'en soi la matière à l'état naturel ne renferme pas de valeur d'échange [7], puisqu'elle ne renferme pas de travail, et que la valeur d'échange en soi ne renferme pas de matière à l'état naturel. Mais quand William Petty appel­le « le travail le père, et la terre, la mère de la richesse »; quand l'évêque Berkeley de­man­de « si les quatre éléments et le travail humain qui s'y vient mêler ne sont pas la vraie sour­ce de la richesse » [8]; ou encore, quand l'Américain Th. Cooper explique sous une forme populaire : Ôtez à une miche de pain le travail qu'elle a coûté, le travail du boulanger, du meu­nier, du fermier, etc., qu'est-ce qu'il reste ? Quelques graines d'herbe folle impropres à tout usage humain [9], dans toutes ces manières de voir il s'agit non du travail abstrait, source de la valeur d'échange, mais du travail concret, en tant qu'il est une source de richesse matérielle, bref, du travail produisant des valeurs d'usage. En posant la valeur d'usage de la marchandise, on sup­po­se l'utilité particulière, le caractère déterminé et systématique du travail qu'elle a absorbé; mais, du point de vue de la marchandise, ces considérations épuisent toute référence à ce travail en tant que travail utile. Ce qui nous intéresse dans le pain en tant que valeur d'usage, ce sont ses propriétés alimentaires, et nullement les travaux du fermier, du meunier, du boulanger, etc. Si quelque invention supprimait les dix-neuf vingtièmes de ces travaux, la miche de pain rendrait les mêmes services qu'avant. Si elle tombait du ciel toute cuite, elle n'en perdrait pas pour autant un atome de sa valeur d'usage. Tandis que le travail créateur de valeur d'échange se réalise dans l'égalité des marchandises en tant qu'équivalents généraux, le travail en tant qu'activité productive systématique se réalise, lui, dans l'infinie diversité des valeurs d'usage qu'il crée. Tandis que le travail créateur de valeur d'échange est un travail général abstrait et égal, le travail créateur de valeur d'usage est, lui, un travail concret et particulier qui, suivant la forme et la matière, se divise en une variété infinie de genres de travaux. Du travail créateur de valeurs d'usage, il est inexact de dire qu'il est l'unique source de la richesse qu'il produit, c'est-à-dire de la richesse matérielle. Il est l'activité qui adapte la matière à telle ou telle fin, il présuppose donc nécessairement la matière. Le rapport entre travail et matière naturelle est très variable selon les différentes valeurs d'usage, mais la valeur d'usage recèle toujours un substrat naturel. Activité systématique en vue de s'appro­prier les produits de la nature sous une forme ou une autre, le travail est la condition naturelle de l'existence humaine, la condition - indépendante de toute forme sociale - de l'échange de substances entre l'homme et la nature. Le travail créateur de valeur d'échange, au contraire, est une forme de travail spécifiquement sociale. Dans sa détermination matérielle d'activité productive particulière, le travail de tailleur, par exemple, produit l'habit, mais non la valeur d'échange de l'habit. Ce n'est pas en sa qualité de travail de tailleur, mais en tant que travail général abstrait, qu'il produit cette valeur, et ce dernier fait partie d'un ensemble social à l'édification duquel l'aiguille du tailleur n'a contribué en rien. C'est ainsi que dans l'industrie domestique antique les femmes produisaient l'habit, sans produire la valeur d'échange de l'habit. Le travail, source de richesse matérielle, n'était pas moins connu du législateur Moïse que du fonctionnaire des douanes Adam Smith [10].

~Considérons maintenant quelques déterminations plus précises qui résultent de la réduction de la valeur d'échange au temps de travail. En tant que valeur d'usage, la marchandise exerce une action causale. Le froment, par exemple, agit comme aliment. Une machine supplée au travail dans des proportions détermi­nées. Cette action de la marchandise, action qui seule en fait une valeur d'usage, un objet de consommation, on peut l'appeler son service, le service qu'elle rend comme valeur d'usage. Mais, en tant que valeur d'échange, la marchandise n'est jamais considérée que comme résul­tat. Il ne s'agit pas du service qu'elle rend, mais du service [11] qui lui a été rendu à elle-même en la produisant. Ainsi la valeur d'échange d'une machine, par exemple, est-elle déterminée non par la quantité de temps de travail qu'elle remplace, mais par la quantité de temps de travail qui a été mise en œuvre pour la construire et qui est par conséquent requis pour produire une nouvelle machine de la même espèce. Si donc la quantité de travail requise pour la production de marchandises restait constan­te, leur valeur d'échange serait invariable. Mais facilité et difficulté de la production varient continuellement. Quand la force productive du travail augmente, on produit la même valeur d'usage dans un temps plus court. Si la force productive du travail diminue, la production de la même valeur d'usage exigera plus de temps. La grandeur du temps de travail contenu dans une marchandise, c'est-à-dire sa valeur d'échange, est donc une valeur variable : elle augmen­te ou diminue en raison inverse de l'augmentation ou de la diminution de la force productive du travail. La force productive du travail, que l'industrie manufacturière utilise dans une pro­por­tion déterminée à l'avance, est conditionnée aussi dans l'agriculture et l'industrie extrac­tive par des circonstances naturelles incontrôlables. Le même travail permettra une extraction plus ou moins grande des différents métaux selon la rareté ou l'abondance relative de ces métaux dans l'écorce terrestre. Le même travail pourra, si la saison est propice, se matérialiser sous la forme de deux boisseaux de froment, et d'un seul boisseau peut-être, si elle est défavorable. Sous forme de circonstances naturelles, la pénurie ou l'abondance semblent ici déterminer la valeur d'échange des mar­chandises, parce qu'elles déterminent la force produc­tive, liée à des circonstances naturelles, d'un travail concret particulier. Des valeurs d'usage différentes renferment, sous des volumes inégaux, le même temps de travail ou la même valeur d'échange. Plus est petit, par rapport aux autres valeurs d'usage, le volume de la valeur d'usage sous lequel une marchandise renferme un quantum déterminé de temps de travail, plus est grande sa valeur d'échange spécifique. Si l'on constate qu'à des époques différentes de la civilisation, très éloignées les unes des autres, certaines valeurs d'usage forment entre elles une série de valeurs d'échange spécifiques, entre lesquelles sub­sis­te, sinon exactement le même rapport numérique, du moins un même rapport général de hiérarchisation comme, par exemple, l'or, l'argent, le cuivre, le fer, ou le froment, le seigle, l'orge, l'avoine, cela prouve seulement que les progrès dans le développement des forces productives sociales influent d'une manière uniforme ou sensiblement uniforme sur le temps de travail qu'exige la production de ces différentes marchandises. La valeur d'échange d'une marchandise n'apparaît pas dans sa valeur d'usage propre. Toutefois, la valeur d'usage d'une marchandise étant la matérialisation du temps de travail social général, il existe certaines relations entre la valeur d'usage de cette marchandise et les valeurs d'usage d'autres marchandises. La valeur d'échange de l'une se manifeste ainsi dans les valeurs d'usage des autres. L'équivalence, c'est, en fait, la valeur d'échange d'une mar­chan­dise exprimée dans la valeur d'usage d'une autre. Quand on dit, par exemple, qu'une aune de toile vaut deux livres de café, la valeur d'échange de la toile est exprimée dans la valeur d'usage du café, dans une quantité déterminée de cette valeur d'usage. La proportion une fois donnée, on peut exprimer en café la valeur de toute quantité de toile. Il est évident que la valeur d'échange d'une marchandise, de la toile par exemple, ne trouve pas son expression exhaustive dans la proportion où une autre marchandise particulière, le café par exemple, constitue son équivalent. La quantité de temps de travail général que représente l'aune de toile se trouve réalisée simultanément dans l'infinie variété des volumes des valeurs d'usage de toutes les autres marchandises. Dans la proportion où la valeur d'usage de toute autre marchandise représente un temps de travail de même grandeur, elle constitue un équivalent de l'aune de toile. La valeur d'échange de cette marchandise prise isolément ne trouve donc son expression exhaustive que dans l'infinité des équations où elle a pour terme équivalent les valeurs d'usage de toutes les autres marchandises. Ce n'est que dans la somme de ces équations, ou dans la totalité des différents rapports indiquant dans quelle proportion telle marchandise peut s'échanger contre toute autre, qu'elle trouve son expression exhaustive d'équivalent général. Par exemple, à la série d'équations 1 aune de toile = ½ livre de thé; 1 aune de toile = 2 livres de café; 1 aune de toile = 8 livres de pain; 1 aune de toile = 6 aunes de cotonnade; on peut donner la forme : 1 aune de toile = 1/8 de livre de thé + ½ livre de café + 2 livres de pain + 1 aune ½ de cotonnade. Si donc nous avions devant nous la somme totale des équations, dans lesquelles la valeur d'une aune de toile trouve son expression exhaustive, nous pourrions représenter sa valeur d'échange sous la forme d'une série. Cette série est en fait infinie, puisque le cercle des marchandises n'est jamais définitivement clos, mais s'élargit constamment. Or, si une marchandise trouve ainsi la mesure de sa valeur d'échange dans les valeurs d'usage de toutes les autres marchandises, inversement, les valeurs d'échange de toutes les autres marchandises se mesurent dans la valeur d'usage de cette marchandise particulière qui trouve en elles sa mesure [12]. Si la valeur d'échange d'une aune de toile s'exprime par ½ livre de thé, 2 livres de café, 6 aunes de cotonnade ou 8 livres de pain, etc., il s'ensuit que le café, le thé, le tissu de coton, le pain, etc., sont égaux entre eux dans la mesure où ils sont égaux à une troisième marchandise, la toile, et que la toile sert ainsi de commune mesure de leurs valeurs d'échan­ge. Chaque marchandise, en tant que temps de travail général matérialisé, c'est-à-dire en tant que quantum déterminé de temps de travail général, trouve l'expression de la mesure de sa valeur d'échange, tour à tour dans des quantités déterminées des valeurs d'usage de toutes les autres marchandises, et les valeurs d'échange de toutes les autres marchandises se mesurent, inversement, dans la valeur d'usage de cette marchandise exclusive. Mais, en tant que valeur d'échange, chaque marchandise est à la fois la marchandise exclusive qui sert de commune mesure aux valeurs d'échange de toutes les autres marchandises et, d'autre part, elle n'est aussi que l'une des nombreuses marchandises dans la série totale desquelles chacune des autres marchandises représente directement sa valeur d'échange. La grandeur de valeur d'une marchandise n'est pas affectée par le fait qu'il existe en dehors d'elle peu ou beaucoup de marchandises d'un autre genre. Mais le fait que la série des équations, dans lesquelles se réalise sa valeur d'échange, est plus ou moins étendue, dépend de la plus ou moins grande variété des autres marchandises. La série des équations, par exemple, qui représentent la valeur du café exprime la sphère de son échangeabilité, les limites dans lesquelles il joue le rôle de valeur d'échange. A la valeur d'échange d'une mar­chan­dise, en tant que matérialisation du temps de travail social général, correspond l'expres­sion de son équivalence dans une variété infinie de valeurs d'usage.

~Nous avons vu que la valeur d'échange d'une marchandise varie avec la quantité de temps de travail directement incorporé en elle-même. Sa valeur d'échange réalisée, c'est-à-dire expri­mée dans les valeurs d'usage d'autres marchandises, doit nécessairement dépendre égale­ment des proportions, dans lesquelles varie le temps de travail employé à la production de toutes les autres marchandises. Si, par exemple, le temps de travail nécessaire à la produc­tion d'un boisseau de froment restait le même, alors que le temps de travail qu'exige la produc­tion de toutes les autres marchandises doublait, la valeur d'échange du boisseau de froment, exprimée dans ses équivalents, aurait baissé de moitié. Le résultat serait pratique­ment le même, si le temps de travail, requis pour la production du boisseau de froment, avait diminué de moitié et si le temps de travail requis pour la production de toutes les autres marchandises était resté sans changement. La valeur des marchandises est déterminée par la proportion, dans laquelle elles peuvent être produites dans le même temps de travail. Pour voir quelles sont les variations possibles de cette proportion, prenons deux marchandises A et B. Premièrement : supposons que le temps de travail exigé pour la production de B reste le même. Dans ce cas, la valeur d'échange de A exprimée en B diminue ou augmente propor­tion­nellement à la diminution ou à l'augmentation du temps de travail requis pour la pro­duc­tion de A. Deuxièmement : supposons que le temps de travail exigé pour la production de A reste le même. La valeur d'échange de A, exprimée en B, diminue ou augmente en raison inver­se de la diminution ou de l'augmentation du temps de travail requis pour la production de B. Troisièmement : supposons que les temps de travail requis pour la production de A et de B diminuent ou augmentent dans la même proportion. L'expression de l'équivalence de A et de B reste alors sans changement. Si, par suite de quelque circonstance, la force productive de tous les travaux diminuait dans la même mesure, de telle sorte que toutes les marchandises exigent plus de temps de travail pour leur production, et que cette augmentation s'effectue dans la même proportion, la valeur de toutes les marchandises aurait augmenté, l'expression concrète de leur valeur d'échange serait restée la même, et la richesse réelle de la société aurait diminué, puisqu'il lui aurait fallu plus de temps de travail pour créer la même masse de valeurs d'usage. Quatrièmement : les temps de travail exigés pour la production de A et de B peuvent augmenter ou diminuer pour l'une et pour l'autre, de manière inégale; ou encore, le temps de travail exigé pour A augmente alors que celui qui est exigé pour B diminue, ou inversement. Tous ces cas peuvent se ramener simplement à celui-ci : le temps de travail requis pour la production d'une marchandise reste le même alors que celui qu'exige la production de l'autre augmente ou diminue. La valeur d'échange de chaque marchandise s'exprime dans la valeur d'usage de toute autre marchandise, soit en grandeurs entières, soit en fractions de cette valeur d'usage. En tant que valeur d'échange, toute marchandise est aussi divisible que le temps de travail lui-même qui est matérialisé en elle. L'équivalence des marchandises est indépendante de la divisibilité physique de leurs valeurs d'usage; de même, la somme des valeurs d'échange des marchandises est indifférente au changement de forme concret, que peuvent subir les valeurs d'usage de ces marchandises en se fondant en une seule marchandise nouvelle. Jusqu'ici, nous avons considéré la marchandise à un double point de vue, celui de la valeur d'usage et celui de la valeur d'échange, et, dans les deux cas, de manière unilatérale. En tant que marchandise, cependant, elle est, de façon immédiate, unité de la valeur d'usage et de la valeur d'échange; en même temps, elle n'est marchandise que par rapport aux autres marchandises. Le rapport réel des marchandises les unes aux autres est leur procès d'échange. C'est un procès social dans lequel entrent les individus, indépendants les uns des autres, mais ils n'y entrent qu'en tant que possesseurs de marchandises; leur existence réciproque les uns pour les autres, c'est l'existence de leurs marchandises, et ils n'apparaissent ainsi, en fait, que comme des supports conscients du procès d'échange. La marchandise est valeur d'usage, froment, toile, diamant, machine, etc., mais en même temps, en tant que marchandise, elle n'est pas valeur d'usage. Si elle était valeur d'usage pour son possesseur, c'est-à-dire un moyen immédiat de satisfaire ses propres besoins, elle ne serait pas marchandise. Pour lui, elle est bien plutôt non-valeur d'usage, elle est simplement le support matériel de la valeur d'échange ou simple moyen d'échange; en tant que support actif de la valeur d'échange, la valeur d'usage devient moyen d'échange. Pour son possesseur, elle n'est plus valeur d'usage qu'en tant que valeur d'échange [13]. Il faut donc d'abord que la marchandise devienne valeur d'usage, en premier lieu pour d'autres. N'étant pas valeur d'usage pour son propre possesseur, elle est valeur d'usage pour le possesseur d'une autre marchandise. Sinon le travail de son possesseur a été un travail inutile et le résultat de ce travail n'est donc pas une marchandise. D'autre part, il lui faut devenir valeur d'usage pour lui-même, car c'est en dehors d'elle, dans les valeurs d'usage de marchandises d'autrui, que résident ses propres moyens de subsistance. Pour devenir valeur d'usage, la marchandise doit affronter le besoin particulier, pour lequel elle est objet de satisfaction. Les valeurs d'usage des marchandises deviennent donc valeurs d'usage en permutant de façon universelle, en passant des mains où elles sont moyens d'échange dans celles où elles sont objet d'usage. C'est seulement en vertu de cette aliénation universelle des marchandises que le travail qu'elles recèlent devient du travail utile. Dans ce procès, où elles se rapportent les unes aux autres en tant que valeurs d'usage, les marchandises n'acquièrent pas de forme économique déterminée nouvelle. Il y a, au contraire, disparition de la forme déterminée qui les carac­térisait comme marchandises. Le pain, par exemple, en passant des mains du boulanger dans celles du consommateur, ne change pas de mode d'existence en tant que pain. Inversement, c'est seulement le consommateur qui se réfère au pain en tant que valeur d'usage, en tant que tel aliment déterminé, alors que, dans la main du boulanger, le pain était le support d'un rapport économique, un objet sensible et supra-sensible. Le seul changement de forme, que subissent les marchandises en devenant valeurs d'usage, est donc la suppression du mode d'existence formel, où elles étaient non-valeurs d'usage pour leur possesseur, et valeurs d'usage pour leur non-possesseur. Pour devenir valeurs d'usage, les marchandises doivent être universellement aliénées, entrer dans le procès d'échange, mais leur existence pour l'échange est leur existence comme valeurs d'échange. Pour se réaliser comme valeurs d'usage, il faut donc qu'elles se réalisent comme valeurs d'échange. Si, du point de vue de la valeur d'usage, la marchandise prise isolément apparaissait à l'origine comme un objet indépendant, en revanche, comme valeur d'échange, elle était dès l'abord considérée par rapport à toutes les autres marchandises. Toutefois, cette relation n'était qu'un rapport théorique, existant dans la pensée. C'est seulement dans le procès d'échange qu'il se manifeste. D'autre part, la marchandise est bien valeur d'échange, pour autant qu'elle renferme un quantum déterminé de temps de travail mis en œuvre pour la produire et qu'elle est ainsi du temps de travail matérialisé. Mais, telle qu'elle est de façon immédiate, elle est seulement du temps de travail individuel matérialisé, ayant un contenu particulier, et non du temps de travail général. Elle n'est donc pas immédiatement valeur d'échange, mais doit tout d'abord le devenir. En premier, elle ne peut être matérialisation du temps de travail général qu'autant qu'elle représente du temps de travail appliqué à un but utile déterminé, donc contenu dans une valeur d'usage. C'était seulement à cette condition matérielle que le temps de travail contenu dans les marchandises était supposé travail général, social. Si donc la marchandise ne peut devenir valeur d'usage qu'en se réalisant comme valeur d'échange, elle ne peut, d'autre part, se réaliser comme valeur d'échange qu'en s'affirmant valeur d'usage dans son aliénation. Une marchandise ne peut être aliénée comme valeur d'usage qu'au profit de celui pour qui elle est valeur d'usage, c'est-à-dire objet de besoin particulier. D'autre part, elle n'est aliénée qu'en échange d'une autre marchandise, ou encore, en nous plaçant au point de vue du possesseur de l'autre marchandise, celui-ci ne peut également aliéner, c'est-à-dire réaliser, sa marchandise qu'en la mettant en contact avec le besoin particulier dont elle est l'objet. Dans leur aliénation universelle, en tant que valeurs d'usage, les marchandises sont rapportées les unes aux autres d'après leur différence maté­rielle d'objets particuliers, satisfaisant par leurs propriétés spécifiques des besoins particu­liers. Mais, en tant que simples valeurs d'usage, elles sont choses indifférentes les unes aux autres, et, bien plutôt, sans rapport entre elles. En tant que valeurs d'usage, elles ne peuvent être échangées qu'en se rapportant à des besoins particuliers. Mais elles ne sont échangeables qu'en tant qu'équivalents, et elles ne sont des équivalents que comme quantités égales de temps de travail matérialisé, ce qui efface toute considération de leurs qualités naturelles de valeurs d'usage et, par suite, du rapport des marchandises aux besoins particuliers. Comme valeur d'échange, au contraire, une marchandise se manifeste en remplaçant comme équi­valent n'importe quel quantum déterminé de toute autre marchandise, la première marchan­dise, étant indifféremment valeur d'usage ou non pour le possesseur de l'autre marchandise. Mais, pour le possesseur de l'autre marchandise, elle ne devient marchandise que dans la mesure où elle est pour lui valeur d'usage et, pour son propre possesseur, elle ne devient valeur d'échange que dans la mesure où elle est marchandise pour l'autre. Le rapport entre les marchandises doit donc être à la fois un rapport où elles apparaissent en tant que grandeurs essentiellement semblables, ne différant que quantitativement; il doit s'exprimer par une mise en équation où elles apparaissent comme matérialisation du temps de travail général, et il doit en même temps être leur rapport en tant qu'objets qualitativement différents, que valeurs d'usage particulières répondant à des besoins particuliers, bref un rapport qui distin­gue les marchandises en tant que valeurs d'usage réelles. Or cette mise en équation et cette différenciation s'excluent réciproquement. Ainsi s'établit non seulement un cercle vicieux, la solution de l'un des problèmes supposant l'autre résolu, mais un ensemble d'exigences contra­dic­toires, la réalisation de l'une des conditions étant directement liée à la réalisation de son contraire.

~Le procès d'échange des marchandises doit être à la fois le développement et la solution de ces contradictions, qui ne sauraient toutefois s'y manifester sous une forme aussi simple. Nous avons vu seulement que les marchandises elles-mêmes sont rapportées les unes aux autres en tant que valeurs d'usage, c'est-à-dire que les marchandises apparaissent comme valeurs d'usage à l'intérieur du procès d'échange. La valeur d'échange, au contraire, telle que nous l'avons considérée jusqu'ici, n'existait que sous la forme abstraite que nous lui avons donnée ou, si l'on veut, sous la forme abstraite que lui donne le possesseur de marchandises individuel, qui a la marchandise, en tant que valeur d'usage, dans son grenier, et l'a, en tant que valeur d'échange, sur la conscience. Or, à l'intérieur du procès d'échange, les marchan­dises elles-mêmes doivent exister les unes pour les autres, non seulement comme valeurs d'usage, mais comme valeurs d'échange, et ce mode d'existence qui est le leur doit apparaître comme le propre rapport des marchandises entre elles. La difficulté, qui nous a tout d'abord arrêtés, était que, pour se manifester comme valeur d'échange, comme travail matérialisé, la marchandise doit être préalablement aliénée comme valeur d'usage, trouver acquéreur, alors qu'inversement son aliénation comme valeur d'usage suppose son existence comme valeur d'échange. Mais supposons cette difficulté résolue. Supposons que la marchandise ait dé­pouil­lé sa valeur d'usage particulière et que, par l'aliénation de celle-ci, elle ait rempli la condition matérielle d'être du travail socialement utile au lieu d'être du travail particulier de l'individu pour lui-même. Il faut alors que, dans le procès d'échange, la marchandise, en tant que valeur d'échange, devienne pour les autres marchandises équivalent général, travail général matérialisé, et qu'elle acquière ainsi non plus l’efficacité limitée d'une valeur d'usage particulière, mais la faculté d'être représentée immédiatement dans toutes les valeurs d'usage considérées comme ses équivalents. Or chaque marchandise est la marchandise qui doit, par l'aliénation de sa valeur d'usage particulière, apparaître comme la matérialisation directe du temps de travail général. Mais, d'autre part, dans le procès d'échange, seules s'affrontent des marchandises particulières, c'est-à-dire des travaux d'individus isolés que matérialisent des valeurs d'usage particulières. Le temps de travail général lui-même est une abstraction qui, comme telle, n'existe pas pour les marchandises. Considérons l'ensemble des équations dans lesquelles la valeur d'échange d'une marchan­dise trouve son expression concrète, par exemple : 1 aune de toile = 2 livres de café = ½ livre de thé 1 aune de toile = 8 livres de pain, etc. Sans doute, ces équations indiquent-elles seulement qu'un temps de travail général, social, de même grandeur, se matérialise dans une aune de toile, 2 livres de café, ½ livre de thé, etc. Mais, en fait, les travaux individuels qui se manifestent dans ces valeurs d'usage particulières ne deviennent du travail général et, sous cette forme, du travail social [14] qu'en s'échangeant réellement entre eux proportionnellement à la durée du temps de travail que contiennent ces valeurs d'usage [15]. Le temps de travail social n'existe pour ainsi dire qu'à l'état latent dans ces marchandises et il ne se révèle que dans leur procès d'échange. Le point de départ n'est pas le travail des individus sous forme de travail collectif, mais au contraire les travaux particu­liers de personnes privées, travaux qui dans le procès d'échange seulement se révèlent travail social général en perdant leur caractère primitif. Le travail social général n'est donc pas une condition prête d'avance sous cette forme, mais un résultat auquel on aboutit. D'où cette nouvelle difficulté que, d'une part, les marchandises doivent entrer dans le procès d'échange comme temps de travail général matérialisé et que, d'autre part, la matérialisation du temps de travail des individus comme temps de travail général n'est elle-même que le résultat du procès d'échange. Chaque marchandise doit, par l'aliénation de sa valeur d'usage, donc de son mode d'exis­tence primitif, acquérir son mode d'existence adéquat de valeur d'échange. La marchan­dise doit donc avoir dans le procès d'échange un mode d'existence double. D'autre part, son second mode d'existence comme valeur d'échange ne peut être qu'une autre marchandise, car dans le procès d'échange ne s'affrontent que des marchandises. Comment représenter directe­ment une marchandise particulière comme temps de travail général matérialisé, ou encore, ce qui revient au même, comment donner directement au temps de travail individuel qui est matérialisé dans une marchandise particulière le caractère de la généralité ? L'expression con­crète de la valeur d'échange d'une marchandise, c'est-à-dire de chaque marchandise en tant qu'équivalent général, se représente par une somme illimitée d'équations telles que 1 aune de toile = 2 livres de café 1 aune de toile = ½ livre de thé 1 aune de toile = 8 livres de pain 1 aune de toile = 6 aunes de cotonnade 1 aune de toile = etc. Cette représentation de la valeur d'échange était théorique dans la mesure où la marchan­dise était seulement pensée comme un quantum déterminé de temps de travail général matérialisé. Pour que, de pure abstraction qu'il était, le mode d'existence d'une marchandise particulière en tant qu'équivalent général devienne le résultat social du procès d'échange, lui-même, il suffit de renverser les termes dans la série d'équations ci-dessus. Soit par exemple 2 livres de café = 1 aune de toile; ½ livre de thé = 1 aune de toile 8 livres de pain = 1 aune de toile 6 aunes de cotonnade = 1 aune de toile. Tandis que le café, le thé, le pain, la cotonnade, bref toutes les marchandises expriment en toile le temps de travail qu'elles contiennent elles-mêmes, inversement, la valeur d'échange de la toile se déploie dans toutes les autres marchandises, considérées comme ses équivalents, et le temps de travail matérialisé dans cette marchandise devient, de façon immédiate, le temps de travail général, qui se manifeste en quantités égales dans des volumes différents de toutes les autres marchandises. La toile devient ici équivalent général par l'action universelle exercée sur elle par toutes les autres marchandises. En tant que valeur d'échange, chaque marchandise devenait mesure des valeurs de toutes les autres marchan­dises. Ici, inversement, toutes les marchandises mesurant leur valeur d'échange dans une marchandise particulière, la marchandise exclue devient le mode d'existence adéquat de la valeur d'échange, son mode d'existence comme équivalent général. Par contre, la série illimitée d'équations, ou encore les équations en nombre illimité pair lesquelles était représentée la valeur d'échange de chaque marchandise, se réduisent à une seule équation de deux termes seulement. 2 livres de café = 1 aune de toile est maintenant l'expression exhaus­tive de la valeur d'échange du café puisque à ce moment la toile [16] apparaît directement comme il équivalent d'un quantum déterminé de toute autre marchandise. A l'intérieur du procès d'échange, les marchandises existent donc maintenant les unes pour les autres, ou encore elles apparaissent les unes aux autres en tant que valeurs d'échange sous forme de toile. On sait qu'en tant que valeurs d'échange toutes les marchandises se trouvent rapportées les unes aux autres comme simples quantités différentes de temps de travail général matérialisé; ce fait se présente maintenant ainsi : en tant que valeurs d'échange, toutes les marchandises représentent simplement des quantités différentes du même objet, la toile. De son côté, le temps de travail général se présente donc alors comme une chose particulière, comme une marchandise à côté et en dehors de toutes les autres marchandises. Mais en même temps l'équation dans laquelle la marchandise se présente pour la marchandise comme valeur d'échange, par exemple 2 livres de café = 1 aune de toile, est une équivalence qu'il reste encore à réaliser. C'est seulement par son aliénation en tant que valeur d'usage, aliéna­tion qui exige qu'elle s'affirme, dans le procès d'échange, objet d'un besoin, que la marchan­dise passe réellement de son mode d'existence de café à son mode d'existence de toile, qu'elle prend ainsi la forme de l'équivalent général et devient réellement valeur d'échan­ge pour toutes les autres marchandises. Inversement, de ce que toutes les marchandises, par leur aliénation comme valeur d'usage, se métamorphosent en toile, il résulte que la toile devient la forme métamorphosée de toutes les autres marchandises, et c'est seulement en tant que résultat de cette métamorphose de toutes les autres marchandises en elle qu'elle devient, de façon immédiate, matérialisation du temps de travail général, c'est-à-dire produit de l'aliénation universelle, élimination des travaux individuels. Si, pour apparaître les unes aux autres comme valeurs d'échange, les marchandises acquièrent ainsi un double mode d'existence, la marchandise exclue, en tant qu'équivalent général, acquiert, elle, une double valeur d'usage. Outre sa valeur d'usage particulière comme marchandise particulière, elle acquiert une valeur d'usage générale. Cette valeur d'usage, qui lui est propre, est elle-même une détermination formelle, c'est-à-dire qu'elle résulte du rôle spécifique que joue cette marchandise dans le procès d'échange, en raison de l'action universelle qu'exercent sur elle les autres marchandises. Objet d'un besoin particulier, la valeur d'usage de chaque marchandise a une valeur différente entre des mains différentes; elle a, par exemple, une autre valeur entre les mains de celui qui l'aliène, qu'entre les mains de celui qui se l'approprie. La marchandise exclue comme équivalent général est maintenant l'objet d'un besoin général engendré par le processus d'échange lui-même et a pour tous la même valeur d'usage : elle est support de la valeur d'échange, moyen d'échange général. Ainsi se trouve résolue, dans cette marchandise, la contradiction que renferme la marchandise en soi : comme valeur d'usage particulière, la marchandise est à la fois équiva­lent général et, par suite, valeur d'usage générale. Tandis, donc, que maintenant toutes les autres marchandises trouvent tout d'abord la représentation de leur valeur d'échange dans une équation idéale, qu'il faut d'abord réaliser avec la valeur d'usage de la marchandise exclusive, dans cette marchandise exclusive la valeur d'usage, bien que réelle, apparaît dans le procès même comme un mode d'existence purement formel, qui ne se réalisera qu'en se transformant en valeurs d'usage réelles. A l'origine, la marchandise se présentait comme marchandise en général, comme temps de travail général matérialisé dans une valeur d'usage particulière. Dans le procès d'échange, toutes les marchandises se rapportent à la marchandise exclusive en tant que marchandise tout court, à la marchandise, mode d'existence du temps de travail général dans une valeur d'usage particulière. En tant que marchandises particulières, les marchandises se comportent donc de façon antithétique à l'égard d'une marchandise particu­lière considérée comme la marchandise générale [17]. Ainsi, le fait que les possesseurs de marchan­dises se réfèrent réciproquement à leurs travaux en tant que travail social général se présente ainsi : ils se réfèrent à leurs marchandises comme valeurs d'échange, le rapport réciproque des marchandises entre elles, entant que valeurs d'échange, apparaît dans le procès d'échange comme leur rapport général à une marchandise particulière, considérée comme l'expression adéquate de leur valeur d'échange, et à son tour ce rapport apparaît inversement comme le rapport spécifique de cette marchandise particulière à toutes les autres marchan­dises et par suite comme le caractère déterminé, pour ainsi dire social par sa nature, d'un objet. La marchandise particulière qui représente ainsi le mode d'existence adéquat de la valeur d'échange de toutes les marchandises, ou encore la valeur d'échange des marchandises sous la forme d'une marchandise particulière, exclusive, c'est... l'argent. Il est une cristalli­sation de la valeur d'échange des marchandises que celles-ci produisent dans le procès d'échange lui-même. Donc, tandis qu'à l'intérieur du procès d'échange les marchandises accèdent les unes pour les autres à l'existence de valeurs d'usage, en dépouillant toute détermination formelle et en se rapportant les unes aux autres sous leur forme matérielle im­mé­diate, il leur faut, pour apparaître les unes aux autres comme valeurs d'échange, acquérir une nouvelle détermination formelle, en venir à la création de l'argent. L'argent n'est pas un symbole, pas plus que l'existence d'une valeur d'usage comme marchandise n'est un symbole. Le fait qu'un rapport social de production se présente sous la forme d'un objet existant en dehors des individus et que les relations déterminées, dans lesquelles ceux-ci entrent dans le procès de production de leur vie sociale, se présentent comme des propriétés spécifiques d'un objet, c'est ce renversement, cette mystification non pas imaginaire, mais d'une prosaïque réalité, qui caractérise toutes les formes sociales du travail créateur de valeur d'échange. Dans l'argent, elle apparaît seulement de manière plus frappante que dans la marchandise.

~Les propriétés physiques nécessaires de la marchandise particulière, dans laquelle va se cristalliser le mode d'existence monétaire de toutes les marchandises, sont, pour autant qu'elles résultent directement de la nature de la valeur d'échange, la divisibilité à volonté, l'homogénéité des parties et l'identité de tous les exemplaires de cette marchandise. En tant que matérialisation du temps de travail général, elle doit être une matière homogène et susceptible de représenter des différences purement quantitatives. L'autre propriété que doit nécessairement posséder cette marchandise est la suivante : sa valeur d'usage doit être durable, car elle ne doit pas cesser de subsister au cours du procès d'échange. Les métaux précieux possèdent ces propriétés à un degré remarquable. Comme la monnaie n'est pas le produit de la réflexion ou de la convention, mais se constitue instinctivement dans le procès d'échange, des marchandises très diverses, plus ou moins impropres, ont tour à tour fait fonction de monnaie. A un certain stade du procès d'échange, la nécessité de distribuer polairement entre les marchandises les déterminations de valeur d'échange et de valeur d'usa­ge, l'une jouant par exemple le rôle de moyen d'échange alors que l'autre est aliénée à titre de valeurs d'usage, a pour conséquence que partout la marchandise ou plusieurs marchandises, dont la valeur d'usage a le caractère le plus général, remplissent d'abord fortuitement le rôle de monnaie. Si ces marchandises ne sont pas objet d'un besoin immédiat, le fait d'être matériellement l'élément le plus important de la richesse leur assure un caractère plus général qu'aux autres valeurs d'usage. Le troc direct, forme primitive du procès d'échange, représente plutôt la transformation des valeurs d'usage en marchandises son début, que celle des marchandises en argent. La valeur d'échange n'acquiert pas une forme indépendante, mais est encore directement liée à la valeur d'usage. Deux faits le montrent. La production elle-même, dans toute sa structure, est orientée vers la valeur d'usage, non vers la valeur d'échange, et c'est donc seulement parce qu'elles passent la mesure où elles sont requises pour la consommation que les valeurs d'usage cessent ici d'être valeur d'usage pour devenir moyen d'échange, marchandise. D'autre part, elles ne deviennent marchandises que dans les limites de leur valeur d'usage immédiate, quoique distribuées de façon polaire, les marchandises à échanger par leurs possesseurs devant être valeur d'usage pour tous deux, chacune cependant pour celui qui ne la possède pas. A l'origine, en effet, le procès d'échange des marchandises n'apparaît pas au sein même des communautés primitives [18], mais là où celles-ci s'arrêtent, à leurs frontières, aux rares points où elles entrent en contact avec d'autres communautés. C'est là que commence le troc et c'est de là qu'il ricoche à l'intérieur de la communauté sur laquelle il exerce une action dissolvante. Aussi les valeurs d'usage particulières qui, dans le troc entre communautés différentes, deviennent marchandises, telles l'esclave, le bétail, les métaux, constituent-elles le plus souvent la première monnaie à l'intérieur des communautés elles-mêmes. Nous avons vu que la valeur d'échange d'une marchandise se manifeste comme valeur d'échange à un degré d'autant plus haut que la série de ses équivalents est plus longue, ou encore que la sphère d'échange pour cette marchandise est plus grande. L'extension progressive du troc, l'accroissement des échanges et la multiplication des marchandises échangées développent donc la propriété valeur d'échange de la marchandise, poussent à la création de la monnaie et exercent ainsi une action dissolvante sur le troc direct. Les économistes font généralement dériver la monnaie des difficultés extérieures auxquelles se heurte le troc une fois qu'il s'est étendu, mais ils oublient alors que ces difficultés ont leur origine dans le développement de la valeur d'échange et, par suite, du travail social en tant que travail général. Par exemple, comme valeurs d'usage, les marchandises ne sont pas divisibles à volonté, ce qu'elles doivent être en tant que valeurs d'échange. Ou bien la marchandise de A peut être valeur d'usage pour B, alors que la marchandise de B n'est pas valeur d'usage pour A. Ou bien encore les possesseurs de marchandises peuvent avoir besoin dans des proportions de valeur inégale des marchandises qu'ils ont à échanger et qui ne sont pas divisibles. En d'autres termes, tout en prétextant qu'ils considèrent le troc simple, les économistes se représentent vivement certains aspects de la contradiction que recèle le mode d'existence de la marchandise comme unité immédiate de la valeur d'usage et de la valeur d'échange. D'autre part, ils s'en tiennent ensuite fermement et avec logique au troc considéré comme forme adéquate du procès d'échange des marchandises et qui présenterait seulement certaines difficultés techniques pour la solution desquelles aurait été astucieusement imaginé l'expédient de la monnaie. Aussi, partant de ce point de vue des plus plats, un ingénieux économiste anglais pouvait-il prétendre avec raison que l'argent était un instrument purement matériel, tel un bateau ou une machine à vapeur, mais non la représentation d'un rapport social de production, et que, par suite, il n'était pas une catégorie économique. Ce ne serait donc qu'abusivement que l'on traiterait de la monnaie en économie politique, laquelle n'a effectivement rien de commun avec la technologie [19]. Le monde des marchandises présuppose une division du travail développée, ou plutôt elle se manifeste de façon immédiate dans la diversité des valeurs d'usage qui s'affrontent comme marchandises particulières et qui recèlent une égale diversité de genres de travaux. La division du travail, en tant que totalité de tous les genres d'occupation productifs particuliers, est l'aspect d'ensemble du travail social envisagé sous l'angle matériel, considéré comme tra­vail créateur de valeurs d'usage. Mais, comme telle, elle n'existe du point de vue des mar­chan­dises et à l'intérieur du procès d'échange que dans son résultat, dans le caractère de particularité qu'elle donne aux marchandises elles-mêmes. L'échange des marchandises est le procès dans lequel l'échange de substances social, c'est-à-dire l'échange des produits particuliers des individus privés, est en même temps créa­tion de rapports sociaux de production déterminés dans lesquels entrent les individus au cours de cet échange de substances. Les rapports en voie de constitution des marchandises entre elles se cristallisent sous la forme de déterminations distinctes que possède l'équivalent général, et le procès d'échange est ainsi en même temps le procès de formation de la mon­naie. L'ensemble de ce procès, qui se manifeste comme le déroulement de procès diffé­rents, est la circulation. Notes [1] ARISTOTE : De Republica, Livre 1°, chap. IX (édition I. Bekkeri, Oxonii, 1837 [Opera, vol. X, p. 13 et suiv.]) : « Car tout bien peut servir à deux usages... L'un est propre à la chose en tant que telle, mais pas l'autre ; ainsi une sandale peut servir de chaussure, mais aussi d'objet d'échange. Il s'agit, dans les deux cas, de valeurs d'usage de la sandale, car celui qui échange la sandale contre ce qui lui manque, des aliments par exemple, se sert lui aussi de la sandale. Mais ce n'est pas là son usage naturel. Car elle n'est pas faite pour être échangée. Il en est de même pour les autres biens. » [2] C'est la raison pour laquelle des compilateurs allemands traitent con amore [avec amour] de la valeur d'usage fixée sous le nom de « bien ». Voir par exemple : L. STEIN : System der Staatswissenschaft [Système d'économie politique] (Stuttgart et Tübingen, 1852), vol. I, chap. des « biens » [p. 134, etc.]. Les vues sensées sur les « biens », il faut les chercher dans les Indications sur la science des marchandises. [3] « Unskilled labour » [travail non qualifié], dise

Critique de l'économie politique           Karl MARX
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