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Publié par Patrick Granet

Che Guevara, l’orthodoxe

~Polémica cubana vient de publier un texte, « Un Che libertaire ? ». Michel Antony y démontre que Che Guevara n’était pas un libertaire et que sa vie plaide en ce sens [1]. Cette étude documentée peut être poursuivie par une lecture froide des textes politiques du demi-dieu [2]. Un temps, Olivier Besancenot se dit guévariste [3] Une prise de position révélatrice de l’importance du personnage Ernesto Che Guevara (1928-1967) dans la mythologie d’extrême-gauche mais aussi de la méconnaissance de sa pensée politique profonde sous-jacente à son action, à ses rébellions contre le système cubain ou soviétique. La fin de Che Guevara, en 1967, dans la jungle de Bolivie l’inscrit dans la lignée des héros romantiques de la révolution. Le portrait photographique d’Alberto Korda fera le reste pour la marchandisation du guérillero tragique [4]. Les guévaristes d’aujourd’hui ne sont-ils pas eux-mêmes victimes de la chosification du martyre ? – victimes innocentes, ceux qui, fascinés par la mise en scène de la vie du Che, ignorent tout du reste ; – victimes machiavéliques, ceux qui savent et détournent à leurs fins autoritaires un vecteur efficace de propagande dans la société du spectacle ; victimes tout de même car leur mensonge ne résiste pas à l’analyse. La lecture des principaux écrits politiques de Che Guevara révèle deux obsessions : l’importance de l’avant-garde ouvrière incarnée dans le parti ; l’urgence de la prise du pouvoir « instrument indispensable pour appliquer et développer le programme révolutionnaire » [5]. Le guévarisme n’existe pas. Che Guevara fait une application mécanique du marxisme-léninisme à la situation de Cuba et de l’Amérique latine. Indépendamment de tout ce qu’il a pu déclarer ailleurs, comment trouver quelque espoir d’un autre futur chez celui qui écrit, en 1963 : « Être un parti d’avant-garde, c’est être au-devant et à la tête de la classe ouvrière dans la lutte pour la prise du pouvoir et savoir la guider » [6]. Che Guevara et Raúl Castro poussent à la constitution du Parti communiste cubain, ce qui sera fait en 1965. Guevara écrit alors : « Nous aspirons à ce que le Parti devienne un parti de masse, mais quand les masses auront atteint le niveau de développement de l’avant-garde, c’est-à-dire quand elles seront éduquées pour le communisme » [7]. Le pouvoir conquis, doit être instaurée la dictature du prolétariat. Celle-ci s’exercera non seulement sur les vaincus, « mais aussi, individuellement, sur la classe victorieuse » [8], ce qui veut dire qu’il faudra « se débarrasser sans transiger de tous ceux qui restent en arrière et qui ne sont pas capables de marcher au rythme de la Révolution cubaine » [9]. La répression passée et à venir est justifiée ; elle ne touche pas que les sbires de Bastista, le dictateur renversé en janviers 1959 par les révolutionnaires, ou les capitalistes, mais tous les opposants, révolutionnaires compris [10]. Pour Guevara, le monde nouveau n’est pas à imaginer, le modèle existe : « Pour lointain que soient les pays socialistes, leur influence bienheureuse se fera toujours sentir sur les peuples en lutte et leur exemple donnera plus de force » [11]. Il ne tire aucun enseignement des dérives étatiques de la révolution russe et ignore tout de l’autogestion [12] : « Nous devons souligner encore que les moyens de production doivent être de préférence aux mains de l’État de façon à ce que les marques de l’exploitation disparaissent peu à peu » [13]. Outre que sa stratégie militaire a échoué tant pour instaurer le socialisme en Afrique que pour généraliser la révolution en Amérique latine, Che Guevara a de la conduite de la lutte armée une vision effrayante notamment dans le plus connu de ces textes : « Créer deux, trois… de nombreux Vietnam, voilà le mot d’ordre ! » [14]. Á croire que peu de ses adeptes l’ont lu ou qu’ils se sont contentés de retenir ce qui les arrangeaient : la critique de la concurrence à laquelle se livraient Chine et URSS en Indochine [15]. Un passage suffit pour illustrer cette apologie de la violence armée, du militarisme le plus abruti : « La haine comme facteur de lutte ; la haine intransigeante de l’ennemi, qui pousse au-delà des limites naturelles de l’être humain et en fait une efficace, violente, sélective et froide machine à tuer. Nos soldats doivent être ainsi ; un peuple sans haine ne peut triompher d’un ennemi brutal » [16]. Lors de l’éloge funèbre prononcé en hommage à Che Guevara, le 18 octobre 1967, Fidel Castro ne dit rien d’autre qu’il fut « un maître de la guerre » dont le courage et la détermination le conduisirent aux limites de l’irresponsabilité : « Ce guérillero avait un talon d’Achille, ce talon étant son excessive agressivité, son mépris absolu du danger » [17]. Il serait absurde d’écarter a priori toute violence nécessitée par l’enclenchement ou la défense d’un processus révolutionnaire ; il y aura toujours des tenants du pouvoir ou des favorisés pour défendre ou rétablir le régime contesté. Mais si cette violence doit emporter un tel état d’esprit, une telle négation de l’homme civilisé mieux vaut alors renoncer car son triomphe conduira à une société où la dictature, à coup sûr, s’exercera « individuellement, sur la classe victorieuse ». Che Guevara sur le terrain des idées comme sur le champ de bataille est dépassé par l’histoire. Il serait oublié si la propagande castriste n’avait fabriqué sa légende pour politiquement l’exploiter, une légende entretenue par les marchands. Conscient du risque d’exposition à la critique comme des sarcasmes, Besancenot et son (feu) Nouveau parti anticapitaliste ont mis la référence en sourdine. Notes [1] Michel Antony, « Un Che libertaire ? », Polémica cubana, 25 septembre 2013 (http://www.polemicacubana.fr/?p=9338) [2] Un recueil de textes facilite cette lecture : Ernesto Che Guevara, Le Socialisme et l’homme. Écrits politiques, introduction de Fidel Castro, traduit de l’espagnol par Fanchita Gonzalez Battle, Bruxelles, Éditions Aden, 2007, 174 pages (réédition de l’ouvrage publié, en 1967, par les Éditions Maspero) [3] En 2006, dans un entretien avec Philippe Corcuff, Olivier Besancenot déclare : « Je vais lire le Che qui représente pour moi un communisme un peu liberta

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