Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
SERPENT -  LIBERTAIRE

anarchiste individualiste

Assassins patentés

~r Albert Libertad (1900) jeudi 11 septembre 2014 Douze honnêtes bourgeois, commerçants ou industriels patentés, viennent pour clore dignement l’année 1899, si féconde en infamies, en turpitudes, de commettre un monstrueux forfait. L’armée, la calotte, l’aristocratie, la magistrature, pourvoyeuses habituelles de fusilleurs, d’inquisiteurs, de sabreurs, de pédérastes et de faussaires, viennent d’être dépassées par la bourgeoisie. Cette sœur cadette a voulu se montrer digne de ses aînées. Furhmann, Desjardins, ô pauvres petits gosses aux mains sales, qui expiez par deux ans de prison le crime d’être mal vêtus, voici des frères de misère qui vous viennent. Victimes des juges marteau-pilon de la correctionnelle, ouvrez les rangs, voici les victimes du jury infâme de la Seine. Joubert, Moine, Fontana, Louis Martin, Mordo, Wertheimer, Benhaïm, pléiade d’enfants, à la centrale... et vite. Condamnez Joubert, il a volé, il y a trois ans, une toupie à un étalage ; Condamnez Moine, les renseignements de police prétendent qu’il a des idées avancées ; Condamnez Fontana, ce mioche a déserté une fois le domicile paternel, faisant l’école buissonnière ; Condamnez Louis martin, sa concierge certifie qu’il rentre tard le soir, et qu’il ne lui parle jamais ; Condamnez Mordo, il est bulgare, en France depuis seulement quatorze ans : sus à l’étranger ; Condamnez Wertheimer, il est juif ! sus aux Juifs ; Condamnez Benhaïm, il est intelligent ! il est pauvre ! il est juif !!! sus, sus, au pauvre juif intelligent... Il n’y a nulle preuve contre eux, dites-vous ? Qu’importe ? Moine, Mordo ont des alibis certains. Qu’importe ? Joubert, Fontana sont des gosses en rupture de jupons. Qu’importe ? Martin, Wertheimer sont venus par hasard, en curieux. Qu’importe ? Benhaïm, la tête remplie d’X et Y, ne songe pas à manifester. Qu’importe ? Qu’importe ? Qu’importe ? Qu’importe ??? On a attenté à la sacro-sainte propriété, on a violé le temple trois fois saint du narcotique populaire, il faut des représailles... Il faut de la chair fraîche à la justice. Et c’est là tout le réquisitoire. Le Bonnet l’a dit d’un air saccadé, rageur, les dents serrées en prononçant les mots : idées avancées, étranger, juif. C’était piteux. Le hasard nous avait placé près de la mère de Fontana et de la sœur de Mordo ; après les dépositions idiotes des agents, ce piètre réquisitoire, la défense nette et d’ailleurs si facile des accusés, nous les soutenions tous deux de paroles d’espérance, comptant sur un verdict général d’acquittement, tant il nous semblait impossible qu’on frappât ces enfants dont l’innocence venait d’être si clairement démontrée. Nous, si souvent frappés par la justice, nous ne croyions qu’on ne pouvait aller si loin dans l’hypocrite répression. Quatre mois de détention nous semblaient déjà une monstrueuse condamnation. Ces douze hommes, détenteurs de la liberté de ces enfants, nous paraissaient avec des allures douces de vieux bonhommes, souriant parfois de la nullité des accusations. Nous étions tranquilles à leur départ dans la chambre des délibérations. Et quand, après trois quarts d’heure de réflexion, ils revinrent portant cet horrible verdict, nos poing se crispèrent, les ongles nous entrèrent dans les chairs. Quel nom donner à ces vieux satyres ? Où donc était logé leur cœur ? De quelle boue étaient-ils donc pétris ? Toutes les lois sont scélérates. Tous les jugements sont iniques. Tous les juges sont mauvais. Tous les condamnés sont innocents. Autant de vérités, pour nous anarchistes, ne laissant aucun doute en notre esprit. Mais il nous semblait exister encore un certain vernis, un certain décorum exigeant tout au moins du prévenu un semblant de culpabilité d’après le Code. Nous savions que l’on condamne le voleur d’un pain malgré qu’il meure de faim, le pauvre diable qui se défend, le soldat qui veut sa liberté, l’ouvrier qui se rebelle contre le patron. Mais nous croyions que la justice se mettait à l’abri derrière les lois et que les jurés, sortant de leur comptoir, cherchaient tout au moins une preuve de sa culpabilité, si minime soit-elle. Et voilà nos dernières illusions qui s’enfuyaient. « Au meurtre ! A l’assassin ! Sus aux bandits ! » Ô tous ces mots qui bourdonnaient à nos oreilles ou qui serraient notre gorge... Les agents de la Sûreté se rapprochent, l’instinct de conservation prend le dessus devant l’inutilité de l’acte. Les avocats se lèvent, faiblots, demandant la loi de sursis. Benhaïm seul dit : « Je crie devant ce Juif crucifié que je suis innocent ; mais puisque le jury me reconnaît coupable, je ne veux pas de votre indulgence, condamnez-moi au maximum. » Et Fontana veut se tuer ; et Mordo pleure de rage ; et Benhaïm devient fou !!! Victoire, victoire, nationaliste, antisémites, un bon point à Bonnet le pourvoyeur, un bon point au jury dans son anonymat canaille. Mordo l’étranger, le Bulgare, Wertheimer, Benhaïm, les juifs ont leur vie brisée. Et les valets de justice ont dit : « Joubert, un an ; Moine, quinze mois ; Wertheimer, quinze mois ; Benhaïm, cinq ans de réclusion. » On parle de grâce pour eux ; peut-être rendra-t-on ces enfants à leur mère dans un geste d’hypocrite magnanimité, mais le jury de la Seine, mais les douze vieux bonzes qui siégeaient ont, en notre cœur, en celui de beaucoup d’autres, rompu le dernier lien qui pouvait nous tenir attachés à la société. Bandits ! Trois fois bandits ! Furhmann, Desjardins, Joubert, Moine Fontana, Louis Martin, Mordo, Wertheimer, Benhaïm, autant de plus à ajouter à la liste terrible des victimes des lois scélérates. Or donc, agrandissons le débat, battons le fer tant qu’il est chaud ; an avant pour ces petits, inconnus d’hier, trop connus d’aujourd’hui. Aux appels féroces du Bonnet à la haine mesquine entre races, entre pays ; Aux actes ignobles du jury cannibale de la Seine ; Répondons par des appels terribles à la haine de tout ce qui est autorité, caste, religion, de tout ce qui fait l’oppression : poids séculaire écrasant la liberté. Pas de pitié... Ces tueurs de gosses n’en méritent pas. Albert Libertad, dans Le Libertaire n°10, 7-13 janvier 1900. Rubriques Articles Anti-Psychiatrie / Normalité Audio Contre l’école Immigration et frontières Kultur L’Enfer-Travail Le sacré et le profane Les Illusions Gauchistes Qui sommes-nous ? Repression et oppression Sciences, technologies mortiféres et industrie Sexes, genres et dominations Solidarité internationale Sur l’Anarchisme Sur le monde carcéral Urbanisme, mixité sociale et gentrification Vieilleries Journaux Fanzinothéque Des Auteurs... Nous contacter Other langages / Otras idiomas / Altri idiomi / Andere Sprachen... Liens Dans la même rubrique Assassins patentés Le jeu du petit Van der Lubbe Toulouse la canaille (1983) Le cas du chien 14 Juillet sanglant De la révolte et de la vie La bombe Mes principes Chinoiseries anarchistes du 1er Mai L’Unique et sa propriété, Première partie - L’Homme

Assassins patentés
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article