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Publié par Patrick Granet

 La Grande Guerre inconnue - Les poilus contre l’armée française

« Souvent je pense à mes très nombreux camarades tombés à mes côtés. J’ai entendu leurs imprécations contre la guerre et ses auteurs, la révolte de tout leur être contre leur funeste sort, contre leur assassinat. Et moi, survivant, je crois être inspiré par leur volonté en luttant sans trêve ni merci jusqu’à mon dernier souffle pour l’idée de paix et de fraternité humaine. » (Louis Barthas)

Présentation de l’éditeur :

La guerre de 14-18 ne s’est pas déroulée comme le racontent les livres d’histoire. Non seulement, les poilus n’ont pas « consenti » à leur sacrifice, mais ils ont résisté avec acharnement à l’armée française et aux gradés qui les envoyaient à la boucherie. Les seules traces que la mémoire collective en a gardées sont les mutineries de 1917 et quelques dizaines d’exécutions « pour l’exemple ». Pourtant, une lutte permanente a, durant les quarante mois de guerre des tranchées, opposé les quelque deux millions de combattants du front - en majorité des paysans - aux officiers, généraux, embusqués, stratèges de l’arrière et, plus généralement, la société française, tous partisans du « sacrifice suprême ». S’il n’y eut pas de mouvement de rébellion décisif, les poilus qui tentaient désespérément de survivre, utilisèrent tous les moyens : désertion, fuite, planque, embusque, reddition volontaire, automutilation, refus d’attaquer, sabotage, manifestations, fraternisation, mutineries, assassinat d’officiers prodigues du sang de leurs hommes... Détentrice d’un pouvoir discrétionnaire sur les soldats, l’armée, elle, n’a reculé devant rien pour les obliger à monter à l’assaut sous le feu des mitrailleuses dans un cauchemar sans cesse recommencé. Pour terroriser les éventuels récalcitrants, elle a eu recours aux manipulations, aux intimidations, aux menaces, aux assassinats camouflés, aux condamnations à mort et aux exécutions d’innocents. Aujourd’hui encore, cette « guerre dans la guerre » demeure largement méconnue, car personne, après la victoire, ne pouvait se risquer à témoigner, sans passer pour un fou ou un traître. Alors que les derniers poilus s’éteignent et que disparaissent peu à peu les champs de bataille, ce livre, qui s’appuie sur plusieurs dizaines d’écrits de combattants (correspondance, notes, journaux intimes, souvenirs...) tente d’expliquer pourquoi et comment la lutte impitoyable qui opposa les poilus à la hiérarchie militaire a pu, durant presque un siècle, être occultée.

Extraits :

« I - La guerre vue d’en bas

Avec le recul du temps, il apparaît que la guerre de 14-18 vint mettre un terme définitif et dramatique à l’« âge d’or » que connut le mouvement ouvrier européen au tout début du XXe siècle.

Jamais la revendication d’émancipation sociale initiée par la Révolution française n’aura semblé si proche d’aboutir sur le vieux continent que dans les années précédant la Première Guerre mondiale. Avant que ce cataclysme meurtrier ne brise la Deuxième Internationale, la gauche socialiste française comptait plus d’un million de syndiqués, 90 000 adhérents à la Section Française de l’Internationale Ouvrière (SFIO), 1 400 000 électeurs et 101 députés ; en Allemagne, en 1912, les syndicats libres représentaient 2 553 000 membres, le Parti social-démocrate (SPD) revendiquait plus d’un million d’adhérents, 4 250 000 électeurs (34 % des suffrages exprimés) et 110 députés au Reichstag. En Autriche, avec 1 million d’électeurs du parti social-démocrate dont 150 000 adhérents, 82 parlementaires et 540 000 syndiqués, la gauche s’imposait comme la force montante. Au Royaume-Uni enfin, l’adhésion collective des Trade Unions au Labour Party avait porté celui-ci à un million et demi de membres. En Italie, en Belgique et aux Pays-Bas, en Suisse, dans les pays scandinaves et jusque dans les Balkans, l’ascension des partis socialistes légaux, internationalistes et pacifistes, affirmant leur volonté de transformer la société capitaliste de classes en une société sans classes [1], semblait irrésistible.

De l’affrontement attendu entre la gauche pacifiste organisée internationalement et les droites nationales bellicistes, le mouvement ouvrier européen, conduit par l’Internationale socialiste appuyée par les syndicats et les organisations révolutionnaires, devait sortir vainqueur. Dans les deux pays dont dépendait la paix ou la guerre, les syndicats ouvriers et les partis sociaux-démocrates avaient promis de s’opposer à la mobilisation par la grève générale simultanée [2].

On sait ce qu’il en fut : la volte-face de l’ensemble des partis, syndicats et organisations de gauche légaux européens, rangés derrière leur gouvernement (à l’exception de l’Indépendant Labour Party (ILP) britannique [3], livra les peuples hébétés et les militants désespérés à l’engrenage d’un conflit mondial dont personne n’avait imaginé ni le gigantisme ni les conséquences.

Jamais le rapport de force des années précédant la guerre ne se reconstituera à l’échelle européenne. Au sortir du conflit le mouvement ouvrier international se scinde en deux blocs antagonistes, l’un dérivant vers un réformisme de renoncement, l’autre vers le bolchevisme puis le stalinisme. Moment de vérité attendu depuis si longtemps, la mobilisation d’août 1914 révèle l’incapacité du socialisme de gouvernement à s’affranchir de la légalité, même pour s’opposer au pire des crimes d’Etat : la guerre.

[...] Dès 1916, sur les 92 % d’hommes du rang (soldats et caporaux) que compte l’infanterie combattante, on évalue à 80% la part des paysans [4] (alors que le recensement de 1911 les situe à 40 % de la population active), le reste s répartissant entre artisans, petits commerçants, ouvriers et quelques cols blancs. La sous-représentation des ouvriers (28 % des actifs en 1911) parmi les combattants s’explique par les mesures prises depuis juin 1915 pour les incorporer à l’arrière dans l’industrie d’armement, ou bien « à l’arrière de l’avant » dans le génie, le train, l’aviation ou l’artillerie.

[...] Peut-on dire d’une guerre qu’elle est absurde, ou plus absurde que les autres ? La guerre de 14-18 ne fut ni une guerre idéologique, ni une guerre religieuse, ni une guerre de conquêtes. Elle n’a pas été non plus, comme on l’a dit, une décimation organisée de la classe ouvrière, puisque ce sont les paysans qui subirent l’immense majorité des pertes. Elle résulte de l’enchaînement des alliances, de la course aux armements, de l’accumulation des peurs et de la volonté guerrière de quelques cercles dirigeants (les militaristes prussiens, les « revanchards » français, les vieilles dynasties Habsbourg et Romanov qui croyaient sauver ainsi leurs trônes ...) encouragés par les lobbies militaro-industriels.

La rivalité entre les puissances européennes avait pris un nouveau tour depuis que l’économie allemande était devenue, au début du siècle, la seconde du monde derrière le jeune géant nord-américain. Entré dans la révolution industrielle avec cinquante ans de retard sur la Grande-Bretagne (Voir notre notice sur Victoria Ière (1819-1901), l’Allemagne avait, en quarante ans (1870-1910), hissé son industrie à la première place européenne, la valeur de sa production ayant encore doublé entre 1890 et 1913. Elle ne manquait que des débouchés. [...] Dès lors « il était inévitable que la concurrence entre les classes capitalistes des grandes nations industrielles d’Europe s’accentuât jusqu’à devenir un conflit politique et militaire entre les Etats représentant ces classes » [5].

[...] La gigantesque puissance de feu développée par les mitrailleuses et les canons de tous calibres, associés aux autres armes et dispositifs défensifs : mines, mortiers, chevaux de frise, réseaux de barbelés, tranchées... rend la cavalerie inopérante - elle sera partiellement démontée à partir de septembre 1915 - et relègue l’infanterie au rang de chair à canon. Un poilu, Gabriel Chevallier, découvre le front pour la première fois :

« Nous venions de franchir une crête, et le front devant nous, rugissait de toutes ses gueules de feu, flamboyait comme une usine infernale, dont les monstrueux creusets transformaient en lave sanglante la chair des hommes. Nous frémissions à la pensée que nous n’étions qu’une houille destinée à alimenter cette fournaise, que des soldats là-bas luttaient contre la tempête de fer, le rouge cyclone qui incendiait le ciel et ébranlait les assises de la terre. Les explosions étaient si denses qu’elles ne formaient qu’une lueur et qu’un bruit. On eût dit que sur l’horizon inondé d’essence on avait posé une allumette [...] Nous étions hallucinés par ce spectacle, dont les anciens seuls savaient la poignante signification. Ce fut ma première vision du front déchaîné [6]. »

[...] Le jour de la mobilisation, aucune organisation sociale ou politique de poids ne s’opposait plus à la guerre : les militants internationalistes, pris au dépourvu, se sentirent pris au piège, tel, par exemple, Marcel Body : « Je n’en crois pas mes oreilles. Un tel revirement n’est pas possible ! [...] Je reviens chez moi bouleversé. La guerre est acceptée par ceux-là même qui, quelques jours auparavant, dénonçaient les machinations qui y conduisaient et nous demandaient de nous y opposer par tous les moyens. » [7]

[...] La résistance des poilus prendra un jour toute sa place dans la lutte immémoriale des opprimés contre leurs oppresseurs. Lorsque l’histoire de cette résistance et de son échec sera enfin connue et reconnue, les descendants des poilus sauront-ils en tirer les leçons ? Car si l’armée en guerre est l’expression la plus achevée de l’oppression sociale, analyser les formes que prirent la résistance des soldats du front et la répression organisée par la hiérarchie militaire pendant la guerre de 1914-1918, n’est-ce pas analyser les mécanismes de la résistance et de la répression toujours et partout ? C’est peut-être aussi une façon pour chacun de s’interroger sur son propre embrigadement et sur le rôle qu’il joue, de gré ou de force, pour que « tienne » le système aujourd’hui dominant, malgré ses violences, son injustice et son absurdité. »

(pages 10/ 11, 16, 25, 30, 168/ 175 (sur les mutineries), 272/ 274 (« On peut distinguer trois phases dans la lutte qui opposa l’armée française aux poilus tout au long de la guerre des tranchées ... »), 287, 303)

Les éditions de Paris, parution le 01/12/06

ISBN : 2-84621-073-X

320 pages / 15 cm × 23 cm / 22 euros

Bibliographie sélective :

— ABENDROTH Wolfgang, Histoire du mouvement ouvrier en Europe, La Découverte, 2002 ;

— BADGET Blaine et WINTER Jay, Le grand bouleversement, Presses de la Cité, 1997 ;

— BECKER Jean-Jacques, Comment les Français sont entrés dans la guerre, Presses nationale des sciences politiques, 1977 ;

— COLLECTIF, La fin des tsars et la victoire des Alliés, Tallandier, 1988 ;

— JULLIARD Jacques, La CGT devant la guerre (1900-1914), Le Mouvement social, n° 49, octobre-décembre 1964 ;

— LENINE, LIEBKNECHT Karl, LUXEMBURG Rosa, MONATTE Pierre, RAKOVSKY Christian, ROSMER Alfred, TROTSKY Léon, « L’ennemi principal est dans notre propre pays » - L’opposition à la guerre impérialiste (textes de 1914 à 1916, choisis et présentés par Rémi Adam), Les bons caractères, 2014 ;

— MONCLIN Roger, Les damnés de la guerre, Union Pacifiste de France, 1978 ;

— TARDI Jacques, C’était la guerre des tranchées, Casterman, 1993 ;

Sur la toile :

— Cet ouvrage a fait l’objet de deux recensions, celles de François Bouloc et d’André Bach, sur le site du CRID ;

Sur notre site :

— BARTHAS Louis et CAZALS Rémy : Les carnets de guerre de Louis Barthas, tonnelier (1914-1918) ;

— LOEZ André : 14-18 Les refus de la guerre - Une histoire des mutins ;

[1] « [les organisations membres] visent la transformation de l’ordre capitaliste de propriété et de production en un ordre socialiste de production et de propriété [...] » (Résolution du Congrès de Londres de la Deuxième Internationale en 1896).

[2] Au congrès de la Deuxième internationale en 1907 à Stuttgart, les partis socialistes s’engagent à « tout mettre en œuvre » pour empêcher la guerre. A la veille de la mobilisation, Jean Jaurès fait adopter le 16 juillet 1914 par le congrès extraordinaire de la SFIO une motion préconisant « la grève générale ouvrière simultanément et internationalement organisée ». Deux semaines après, le SPD allemand capitule et dit « oui » à la guerre.

[3] Et, plus tard, des socialistes italiens lors de l’entrée en guerre de l’Italie, en 1915 - Wolfgang ABENDROTH, p. 70. L’ensemble des forces socialistes de la Pologne russe (Partis sociaux-démocrates de Pologne et de Lituanie, Parti socialiste polonais de gauche, Bund juif) appelèrent (sans succès) à la grève générale contre la guerre.

[4] Jacques Meyer, Les Soldats de la Grande Guerre, Hachette 1966, p. 33.

[5] W. ABENDROTH, p. 57.

[6] Gabriel Chevallier, La Peur, Editions le Passeur/ Cecofop (Nantes), 2002.

[7] BODY Marcel, Au cœur de la Révolution. Mes années de Russie (1917-1927), Les Editions de Paris, 2003, p. 24.

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LOEZ André : 14-18 Les refus de la guerre - Une histoire des mutins

Présentation de l’éditeur - Table des matières - Parution : Janvier 2010

12 juin 2014 par sam

Note Smolny :

Exigeant, percutant et « large-vue » ; bref un travail remarquable qui montre la vivacité de jeunes historiens à la Haupt-eur !

Sam

Présentation de l’éditeur :

Au printemps 1917 des mutineries secouent l’armée française sur le front.

Elles n’avaient pas jusqu’alors donné lieu à une étude détaillée des mutins eux-mêmes, dans le surgissement de l’événement, lorsqu’ils s’organisent spontanément, manifestent, voire envisagent de « marcher sur Paris ». Dans les débats entre historiens sur les raisons de la ténacité des combattants, l’ouvrage apporte une pièce manquante, à travers la restitution au plus près de la rupture inouïe de l’obéissance et du consensus.

Les mutineries s’inscrivent dans la continuité des refus de guerre esquissés et inaboutis depuis 1914. Dès lors que le conflit s’installa, après la bataille de la Marne, dans la durée, on vit se développer à l’échelle individuelle des stratégies d’évitement de la remontée aux tranchées et au danger, les aspirations au retour rapide au foyer, le doute jeté sur la rhétorique patriotique, les propos critiques et revendicatifs de soldats qui n’oubliaient pas qu’ils étaient aussi des citoyens.

André Loez redonne toute leur place aux hésitations des soldats, partagés entre dégoût du conflit et impératif du devoir ; aux incertitudes des officiers, entre désarroi et sévérité ; à la force de l’institution militaire, brièvement défiée ; et à la difficile action collective dans le cadre improbable d’une armée en campagne.

Table des matières :

Endurer l’épreuve : l’obéissance et ses logiques de 1914 à 1916

Passer à l’acte : causes et contextes des mutineries

Refuser la guerre : les formes et l’intensité des mutineries

Improviser la désobéissance : la difficulté de l’action collective en guerre

Prendre la parole : raisons, représentations et revendications des mutins

Rétablir l’ordre : la résolution des mutineries et la sévérité de la répression

L’auteur :

André Loez est docteur en histoire contemporaine, professeur agrégé au Lycée Georges Braque (Argenteuil), maître de conférences pour le 1er cycle à Sciences Po Paris, webmestre du Crid (Collectif de Recherche International et de Débat sur la Guerre de 1914-1918).

Extraits :

« Faites-moi fusiller mais je ne monterai pas aux tranchées, d’ailleurs ça revient au même. » Le soldat qui lance ces paroles de défi à son lieutenant se nomme Henri Kuhn. Il est menuisier dans le civil à Châlons-sur-Marne, et combat depuis trois ans au 20e régiment d’infanterie, avec lequel il vient de participer aux sanglants combats de Moronvilliers durant l’offensive du Chemin des Dames. Mais ce 29 avril 1917, avec deux cents de ses camarades, il entre en désobéissance.

[...] Pour des hommes socialisés dans le cadre de l’Etat-nation, répondre à la mobilisation est la seule conduite socialement pensable, qu’on le veuille ou non. [...] En fait, pour la plupart, les questions « vais-je à la guerre ? n’y vais-je pas ? » ne se posent même pas. Un cas particulier est celui des militants socialistes, pour qui l’entrée en guerre est malaisément vécue comme un reniement ou une incohérence dans leur parcours jusque-là pacifiste. [...] Ne s’agit-il pas moins d’un « ralliement » que d’une impasse complète de la situation, où la réticence à la guerre se heurte à l’inertie des évènements qui l’imposent ? C’est ce que suggèrent des documents comme les notes prises le soir même du 31 juillet par le jeune militant Jean Texcier :

« C’est la guerre européenne presqu’inévitable, quelque chose d’immense et de barbare qui déconcerte, désarme et nous fait apparaître comme des pygmées. Où sont les déclarations d’antan. [...] Où sont les menaces : grève générale, insurrection. On se sent pris dans la bourrasque comme dans un étau mouvant. Il vous emporte et vous immobilise. On est stupide, angoissé, désorienté. »

[...] S’appuyant sur le désarroi d’un pacifiste qui voit bien que le découragement ou la démotivation ne se traduisent pas en opposition formulée et cohérente, Annie Krieghel précise :

« Ce serait un contresens historique - et probablement philosophique - que d’interpréter n’importe quelle banale et naturelle aspiration à la paix (laquelle aspiration ne date pas de 1917 mais du premier jour de la guerre) comme une prise de position politique qui peut amener celui qui la nourrit au défaitisme. C’est ce que montre Dumoulin dans une lettre à Monatte du 6 février 1916 : « Eh oui, ils [les soldats] en ont plein le dos, ils aspirent à la paix, mais ils n’analysent rien, ils n’argumentent sur rien, ils ne raisonnent rien. C’est ainsi qu’il est possible de faire la guerre avec des gens qui n’en veulent pas. »

[...] Il s’agit là d’un point dont on ne saurait trop souligner l’importance dans la perspective des mutineries. Subir l’évènement guerrier ne signifie pas qu’on ait les ressources symboliques pour le contester, ou même souhaiter le contester [1].

[...] Mobilisé comme artilleur, le philosophe Alain notait dès la fin de 1914 les réticences pour la guerre, le manque d’enthousiasme de nombreux contemporains et leur défiance envers l’armée. Dans les réflexions qu’il publiait en 1921 sous le titre Mars ou la guerre jugée, il écrivait :

« On sait qu’il n’y a jamais eu de guerre sans quelque mouvement de mutinerie. De tels évènements sont mal connus, et toujours expliqués par des causes accidentelles, comme la mauvaise nourriture, ou une bataille malheureuse, ou la faute lourde d’un chef. Comme si l’on voulait oublier et faire oublier. Selon mon opinion, de telles causes sont plutôt des occasions que des causes. La révolte est au fond, et permanente, je dirai presque d’institution dans n’importe quelle troupe. [2].

Le problème est bien de comprendre pourquoi une révolte « permanente » ne s’actualise visiblement qu’au printemps 1917 dans l’armée française.

[...] On observe des changements dans les représentations de la Russie aux mois d’avril et surtout de mai, lorsque l’espoir de fin reporté et l’instabilité générale du contexte, associés à la publication des propositions de paix des « maximalistes » (repris ainsi dans l’Humanité le 14 mai), fonte entrevoir une issue possible au conflit. [...] Ainsi, à partir du 20 mai, Le Petit Parisien commence une série intitulée « La révolution russe au jour le jour », mentionnant les fraternisations et les comités de soldats, allant jusqu’à reproduire des délibérations de soviets, comme l’abolition du salut et les droits des soldats comme « citoyens », le 25 mai. On peut aussi y lire, le 31 mai, une harangue stupéfiante : « Citoyens-soldats [...] Faisons régner ici l’égalité ! Renvoyons nos officiers ! Elisons ceux qui nous paraissent dignes de nous commander. »

[...] Si les transgressions de l’autorité et des ruptures de l’obéissance pouvaient avoir lieu avant 1917, elles n’impliquaient pas une remise en cause du lien personnel avec les offciers ou du conformisme global. [...] « Hier encore il y a des compagnies qui ont fait mauvais avec un drapeau rouge en tête. Les officiers ont tenté de les calmer, mais ils n’osent guère punir. »

[...] Ce désarroi existe pourtant bien, visible, par exemple, dans le témoignage très frappant du lieutenant-colonel (capitaine en 1917) Lebeau, au 97e RI, que nous avons retrouvé, et qu’il vaut la peine de citer longuement. Le 4 juin, près de Braine, il fait face à « ses » soldats qui ne lui obéissent plus, et à trois chasseurs d’un bataillon de la même division venus les débaucher, dont un qui « harangue » ses hommes et les incite à désobéir et à marcher sur Paris. La transgression lui paraît si forte qu’il envisage des actes extrêmes, le meurtre ou le suicide :

« Je sors mon pistolet et je l’arme. L’homme est à 40 m. Je risque le manquer. Je dis à un s/lieutenant qui est auprès de moi : « Allez me chercher un mousqueton chargé et armé. » Le s/lieutenant revient. Au moment où il me passe le mousqueton, un médecin prend l’arme et me dit : « Mon capitaine, ne faites pas cela, les choses peuvent s’arranger autrement. » A ce moment les 3 chasseurs s’éloignent. Nous restons seuls, en face de mes hommes. Pour réfléchir, je m’écarte, après avoir prévenu mes officiers. Je me dirige vers une piste qui mène à la route de Braisne. Un dur combat se livre en moi. S’ils veulent partir, comment les en empêcher ? Tirer, en tuer un, en tuer dix, et après. Douloureusement je pense : tu iras vers eux. Tu leur parleras du déshonneur qui va entacher le Drapeau du Régiment. Tu leur demanderas de te tuer avant de partir. S’ils ne le font pas, tu te tueras devant eux. Peut-être alors réfléchiront-ils ? »

[...] Enfin, la volonté de transgression et le renversement de l’autorité est explicitement mentionnée dans la déclaration du soldat Didier du 18e RI avant son exécution le 12 juin :

« Pourquoi j’ai giflé le Lieutenant ? Parce que j’ai voulu montrer que les officiers n’étaient plus rien et que c’était nous qui étions les maîtres ... »

[...] De même, deux tracts font leur apparition à la fin du mois de juin parmi les soldats, au moment où les mutineries sont pour l’essentiel refermées mais où les militants ont pris conscience de leur importance et cherchent à les prolonger ou à en capter les effets :

« C’est à ceux qui prêchent la haine que nous disons : VOS GUEULES !! [...] Nous savons bien que les Allemands ont commis des crimes et des déprédations en France, mais n’est-ce pas la guerre ? Y aurait-il une façon de faire la guerre humainement ? Vous-mêmes gouvernants français, rappelez-vous vos guerres coloniales (Chine, Maroc, etc ...) et vous Anglais, la conquête du Transvaal et des colonies allemandes et vous Italiens la guerre de Tripolitaine. [...] A bas la guerre ! Vive la paix ! »

[...] En l’absence d’un passage généralisé à l’indiscipline, faute d’une « entente » parfaite, les choix des mutins se referment et le retour à l’obéissance (re)devient la seule conduite évidente. [...] L’inertie de la guerre redevient manifeste. Cela permet de comprendre différemment l’échec et l’issue des mutineries : non pas un retour à la raison patriotique, mais un délitement très ordinaire des mobilisations dans un contexte contraire.

[...] Il convient de souligner les limites pratiques que rencontre l’action collective dans le cadre d’une armée en guerre. [...] En particulier, la densité des efforts institutionnels pour prévenir, limiter, encadrer et réprimer la désobéissance doit être rappelée. Alliée à un usage de la force plus élevé qu’on ne le dit habituellement, c’est surtout une capacité des officiers de contact à temporiser par des négociations, des promesses et des ruses qui parvient à contenir le mouvement des mutins qui n’ont nulle part où aller. Pour ceux d’entre eux qui cherchent à gagner la capitale, c’est l’encerclement et l’arrestation qui les empêche d’aller « plus loin encore ». Pour tous les autres, l’impossibilité de la désobéissance est rappelée dans les exhortations permanentes à l’obéissance qui s’appuient sur des réalités intangibles, profondément inscrites dans les structures sociales : le déshonneur public promis aux révoltés, le risque extrême de la punition, l’impératif patriotique, familial et social du « devoir ».

[...] En particulier, les mutins, à l’inverse de leurs « collègues » de Russie, ne peuvent s’appuyer sur aucune dynamique politique, ni sur un mouvement social. Les grèves ouvrières baissent d’ampleur alors même que les mutineries atteignent leur intensité maximale, dans les tout premiers jours de juin 1917, et les soldats revenant de permission dans les unités peuvent indiquer cette décrue de la mobilisation « générale » espérée, refermant la fenêtre d’opportunité pour l’action, interdisant sa généralisation.

Surtout, il n’existe aucun groupe politique qui puisse prendre le relais des mutins, les efforts des pacifistes restant isolés et marginaux, et les liens entre le front et la sphère politique limités à des demandes individuelles d’intercession pour les condamnés. Il n’existe pas de désectorisation de l’espace social, à l’inverse d’un autre mai-juin célèbre, 1968, à l’inverse surtout de ce qui se passe en Russie au printemps 1917 et en Allemagne fin 1918. Dans ces deux pays, l’indiscipline militaire trouve le relais des mouvements sociaux de l’intérieur et de la remise en cause du pouvoir, à travers l’action du soviet de Petrograd et des bolcheviks en Russie, du SPD et de l’USPD en Allemagne ... »

(Voir pages 9 ; 43/ 44 ; 91/ 92 ;