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Publié par Patrick Granet

LES CHANTS DE MALDOROR        LAUTREAMONT
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<chant 3> <strophe 1>

 Rappelons Les Noms de la SCÉ les imaginaires, A la nature
d'ange, Qué ma plume, pendant le Deuxième chant, un pneus d'ONU
Cerveau, brillant d'Une Lueur émanée D'Eux-Mêmes. ILS
Meurent, des Leur Birth, de Comme CES étincelles Dont l'oeil
un de la Peine À suivre l'effacement rapide, sur du papier
brûlé. Léman! ... Lohengrin! ... Lombano! ... Holzer! ... Un
instant, apparûtes vous, recouverts des insignes de la
jeunesse, à mon horizon charmé; MAIS, Je vous ai laisses
Retomber Dans Le chaos, Comme des cloches de plongeur. Vous
N'en sortirez ainsi. Il me Suffit Que j'aie Gardé Votre
souvenir; Vous Devez céder de la place à d'Autres substances,
Peut-être Les Moins Les belles, qu'enfantera le débordement orageux
d'un amour qui-une résolution de Ne Pas apaiser sa soif Auprès de
la course humaine. Amour affamé, Qui se dévorerait lui-meme,
de s'il ne cherchait sa Nourriture DANS des fictions célestes:
créant, à la longue, juin pyramide de Séraphins, plus Nombreux
Que les insectes Qui fourmillent Dans Une goutte d'eau, il
les entrelacera Dans Une ellipse qu'il féra tourbillonner
Autour de Lui. Temps de CE pendentif, le voyageur, arrêté Contre
l'aspect d'cataracte juin, de s'il Relève le visage, verra, Dans
le lointain, non Être humain, v de Emporte la cave de l'enfer
vivants par guirlande de juin de Camélias! Mais ... silence!
l'Image flottante du Cinquième idéal se dessine Lentement,
Comme les replis indécis d'aurore boréale juin, le plan sur le
vaporeux de mon intelligence, et Prend de plus salle de plus de juin
consistance déterminée ... Mario et moi Nous longions la
grève. Nos chevaux, le cou tendu, fendaient Les membranes DE
l'espace, et arrachaient des étincelles aux galets de la
plage. La bise, Qui Nous frappait en plein visage,
s'engouffrait Dans Nos manteaux, et faisait voltiger en
arrière les cheveux de nos têtes jumelles. La mouette, par
séances cris Et Ses mouvements d'aile, s'efforçait en vain de
Nous AVERTIR de la Proximité possible de la tempête, et
s'écriait: «Où te S'EN VONT-ILS, of this galop insensé? »Nous ne
disions rien; plongés Dans La rêverie, Nous Nous laissions
emporter sur les ailes de this furieuse de cours; le pêcheur,
Nous voyante passer, rapides Comme l'albatros, et croyant
apercevoir, fuyant devant Lui, les Deux Frères mystérieux,
Comme sur les AINSI avait appeles, PARCE qu'ils étaient
ensemble de Toujours, s'empressait de faire le signe de la
croix, et se cachait, fils Avec chien paralysé, sous journey
roche profonde. Les habitants de la côte avaient Entendu
Raconter des Choses Etranges sur CES Deux personnages, qui-
apparaissaient sur la terre, au milieu des nuages, aux
Grandes époques de calamité, Quand juin affreuse guerre
menaçait de planteur fils harpon sur la poitrine de deux de paie
Ennemis, ous Que le choléra s'apprêtait à lancer, Avec sa
fronde, la pourriture et la mort des cités DANS Entières. Les
, plus vieux pilleurs d'épaves fronçaient le sourcil, d'air non
tombe, affirmant Que Les Deux fantômes, ne Chacun avait
Remarque la Vaste Envergure des ailes noires, pendant les
hurricane, Au-dessus des bancs de sable et des écueils,
étaient le génie de la terre et le génie de la mer, qui-
promenaient Leur majesté, au milieu des airs, pendant les
Grandes révolutions de la nature, unis ensemble par juin
éternelle amitié, ne la rareté et la gloire Ont enfante
L'étonnement UA câble indéfini des générations. Sur Disait
Que, Volant Côte à Côte de Comme Deux condors des Andes, l'ILS
aimaient à planer, en cercles concentriques, parmi Au les
canapés d'atmosphères Qui avoisinent le soleil; qu'ils se
nourrissaient, DANS CES parages, des essences de plus de Pures
la lumière; MAIS, qu'ils ne se décidaient qu'avec Peine à
rabattre l'inclinaison de Leur vol vertical, Vers l'orbite
Epouvante Où tourne le globe humain en délire, habité par
des esprits cruels Qui se massacrent Entre EUX DANS les
Où champions rugit la bataille (Quand ILS NE SE polo Tuent
perfidement, en secret, de dans le centre des Villes, Avec le
poignard de la haine ous de l'ambition), et Qui se nourrissent
d'Etres pleins de Vie Comme EUX et lieux QUELQUES Degrés
, plus bas DANS L'Echelle des existences. Ou bien, Quand ILS
prenaient la ferme résolution, AFIN D'excitation Les hommes d'Au
repentir par les strophes de Leurs prophéties, de nager, en
Dirigeant soi à grandes brassées, Vers les Régions sidérales
Où juin planète se mouvait au milieu des exhalaisons épaisses
d'avarice, d'orgueil, d'imprécation et de ricanement Qui se
dégageaient, Comme des Vapeurs pestilentielles, surface de de sa
hideuse et paraissait petite Comme une boule, etant Presque
invisible, une cause de la distance ILS ne manquaient Pas de
Trouver Reportages des occasions Où ILS SE repentaient amèrement de Leur
bienveillance, méconnue et conspuée, et allaient se cacher au
souvenirs des volcans, versez converser Avec le feu vivace qui-
bouillonné Dans Les cuves des souterrains Centraux, ous au
friands de la mer, versez maison repose agréablement Leur vue
désillusionnée sur les monstres les plus de féroces de l'abîme,
Qui Leur paraissaient des modeles de douceur, en comparaison
des bâtards de l'Humanité. La nuit lieu, Avec fils obscurité
Propice, ILS s'élançaient des Cratères, à la crête de
porphyre, des Courants sous-marins et laissaient, Bien longe
derrière EUX, le pot de chambre Rocailleux Où se démène
l'anus constipé des kakatoès Humains, JUSQU'A CE qu'ils ne
pussent ainsi distinguer la silhouette suspendue de la planète
immonde. Alors, chagrinés de Leur infructueuse tentative, au
milieu des étoiles Qui compatissaient à Leur douleur et sous
l'oeil de Dieu, s'embrassaient, en Pleurant, l'ange de la
terre et l'ange de la mer! ... Mario et celui qui-galopait
Auprès de Lui n'ignoraient Pas les Bruits vagues et
superstitieux Qué racontaient, Dans les veillées, les
Pêcheurs de la côte, en chuchotant Autour de l'âtre, Portes
Et Fenêtres fermees; pendentif Que Le Vent de la nuit, Qui
désir se réchauffer, devant le fait entendre session sifflements Autour de
la cabanne de paille, et ébranlé, pair SA Vigueur, CES
frêles murailles, entourées choix à la Base de Fragments de
coquillage, apportés par les replis mourants des vagues. Nous
ne parlions Pas. Que se Disent Deux coeurs Qui s'aiment?
Rien. Yeux Tout d'exprimaient de mais. Je l'Avertis de serrer
fils davaNtage manteau Autour de Lui, et Lui me fel observateur
Que mon cheval s'éloigne trop du sien: Chacun Prend Autant
d'interest à La Vie De l'autre qu'a sa-propre rivalisent; Nous ne
Rions Pas. Il s'efforce de me sourire; MAIS, j'aperçois au Québec
fils visage Porte Le POIDS des Terribles impressions qu'y une
Gravées la réflexion, constamment penchée sur les sphynx qui-
déroutent, Avec Un oeil oblique, Les Grandes angoisses de
l'intelligence des mortels. Voyant session manœuvres inutiles, de
il détourné les Yeux, mord fils frein terrestre Avec la bave
de la rage, et Regarde l'horizon, Qui s'enfuit à Notre-
approach. Une visite de lundi, je m'efforce de Lui rappeler sa
jeunesse dorée, Qui ne Demande qu'à s'avancer Dans Les palais
des plaisirs, Comme une reine; MAIS, il Remarque Que mes
paroles sortent difficilement de ma bouche amaigrie, et au Québec
Les années de mon-propre printemps Ont dépassé, tristes et
glaciales, Comme un rêve implacable Qui promène, sur les
tables des banquets, et sur les lits de satin, Où sommeille
la pâle prêtresse d'amour, le bénéficiaire Avec les Miroitements de
L'or, les voluptés amères du désenchantement, Les Rides
pestilentielles de la vieillesse, les effarements de la
la solitude et les flambeaux de la douleur. Voyant mes
manœuvres inutiles, je ne m'étonne Pas de Ne Pas Pouvoir le
Rendre Heureux; le Tout-Puissant m'apparaît REVETU de session
instruments de torture, Dans Toute l'auréole resplendissante
horreur de fils; je détourné Les Yeux et Regarde l'horizon Qui
s'enfuit à Notre Approche Nos chevaux galopaient ... Le Long
du rivage, Comme s'ils fuyaient l'oeil humain ... Mario intérêt
, plus jeune Qué moi; L'humidite du Temps et l'écume salée qui-
rejaillit JUSQU'A Nous amènent le contacter du froid sur SES
Lèvres. Je Lui dis:! «Prends garde ... prends garde ... ferme
tes Lèvres, les UNES Contre les Autres; ne Vois-tu Pas les
griffes Aigües de la gerçure, Qui sillonné ta peau de
Blessures cuisantes? »Il fixe mon avant, et me répliqua,
Avec les mouvements de sa langue: «Oui, je les Vois, CES
griffes vertes; MAIS, je ne dérangerai Pas la situation de
naturelle de ma bouche verser les faire fuir. Regarde, si je
mens. Puisqu'il Parait Que c'est la Volonté de la Providence,
Je Veux M'Y conformère. Sa Volonté aurait pu Être Meilleure.
»Et moi, je m'écriai:« J'admire this vengeance noble. »Je
voulus m'arracher les cheveux; MAIS, il me le Defendit Avec
non sévère égard, et je Lui obéis Avec respect. Il se faisait
Tard, et l'aigle regagnait fils nid, creusé Dans Les
anfractuosités de la roche. Il me dit: «Je Vais te Preter
mon manteau, Pour te garantir du froid; je N'en ai Pas
Besoin. »Djé Lui répliquai:« Malheur à toi, si tu: fais CE
Que Tu Dis. Je ne veux Pas qu'un Autre Souffre à ma place, et
redingote toi. »Il ne Pas de répondit, PARCE Qué j'avais raison;
MAIS, moi, je me mis à le consoler, à cause de l'accent de trop
Impétueux De Mes paroles ... Nos chevaux galopaient le longue du
rivage, Comme s'ils fuyaient l'oeil humain ... Je relevai la
tête, Comme la proue d'vaisseau non soulevée par juin vague
Enorme, et je Lui dis: «Est-CE Qué pleures tu? Je te le
Demande, roi des neiges et des brouillards. Les lunettes de VOIS de JE
des larmes sur ton visage, Beau comme la fleur du cactus, et
tes paupières SONT Sèches, Comme Le allumés du torrent; MAIS, je
distingué, au DE tes souvenirs Yeux, juin cuve, Pleine de sang, Où
combat tonne innocence, mordue au cou par non scorpion de la
grande species. Un vent violent s'abat sur le feu qui-
réchauffe la chaudière, et en repand les flammes obscures
JUSQU'EN Dehors de ton orbite sacré. J'ai mes Approche
cheveux de tonne avant rosé, et J'ai senti juin odeur de roussi,
PARCE qu'ils se brûlèrent. Ferme tes yeux; voiture, Sinon, tonne
visage, calciné Comme la lave du volcan, tombera en cendres
sur le creux de ma main. »Et, Lui, se retournait Vers moi,
sans faire attention aux rênes qu'il tenait dans la Main, et
me contemplait Avec attendrissement, TANDIS Que Lentement il
Baissait et relevait session paupières de lis, Comme le flux et
le reflux de la mer. Il voulut Bien repondre à ma question
Audacieuse, et VOICI Comme il le fit: attention «Ne fais pas
à moi. De meme Qué Les Vapeurs des fleuves Rampent le longue
des flancs de la colline, et, Une Fois arrivees au Sommet,
s'élancent DANS L'atmosphère, en formant des nuages; de meme,
tes Inquiétudes sur mon compte se SONT insensiblement
revient, sans à motifs offer, et Forment Au-dessus de tonne
imagination, le corps trompeur d'ONU mirage désolé. Je
t'assure qu'il N'y un pas de feu DANS mes Yeux, j'y quoique
ressente la same impression Que Si mon crâne etait plongé
Dans Un casque de charbons ardents. Commentaire Veux-tu Que les
chaises dé innocence bouillent mon DANS LA cuve, puisque je
n'entends Que des cris Très Faibles et confus, Qui, versez moi,
ne SONT Que les gémissements du vent qui passe Au-dessus de
têtes NSA. Il HNE qu'un scorpion impossible ACI fixe sa
résidence et session pinces Aiguës au haché de fond de mon orbite;
Je Crois Que Plutôt CE SONT des tenailles vigoureuses qui-
broient Les nerfs Optiques. Cependant, je suis d'avis, Avec
Toi, au Québec Le Sang, Qui remplit la Cuve, was extrait de mes
Veines bourreau non par invisible, pendant le sommeil de la
Dernière nuit. Je t'ai Attendu Longtemps, fils aimé de
l'océan; et mes bras assoupis Ont engagé: non vain combat Avec
Celui Qui s'était introduit Dans Le vestibule de ma maison ...
Oui, je Sens Que mon âme intérêt cadenacée Dans Le Verroux 
de mon corps, et qu'elle ne-peut se Dégager, versez longe fuir
des rivages Qué frappe la mer humaine, et n'être ainsi witness
du spectacle de la meute livide des malheurs, poursuivant
sans relâche, à Travers les fondrières et les gouffres de
l'abattement immense, les isards Humains. Maïs, je ne me
Pas plaindrai. J'ai receipt La Vie Comme une Blessure, et J'ai
Défendu suicide au Guérir de la cicatrice. Je Veux Que le
Créateur en contemple, à CHAQUE heure de fils éternité, la
béante crevasse. De C'est le châtiment Que je Lui inflige. Nos
coursiers ralentissent la Vitesse de Leurs pieds d'airain;
Leurs corps trembler, Comme le chasseur surprenant par l'ONU
troupeau de peccaris. Il ne Faut pas qu'ils se mettent à
Écouter CE Qué disons Nous. Une force d'attention, Leur
grandirait de renseignement, et ILS pourraient Peut-Être Nous
Comprendre. Malheur à EUX; voiture, ILS souffriraient davaNtage!
En Effet, ne Pense qu'aux Marcassins de l'Humanité: le Degré
d'intelligence Qui les separe des Autres Etres de la création
Ne Pas Semble-t-il ne Leur Être Accordé qu'au prix
irrémédiable de Souffrances incalculables? Imité mon Exemple,
et Que ton éperon d'argent s'enfonce Dans Les flancs de tonne
coursier ... »Nos chevaux galopaient le rivage du Long, Comme
s'ils fuyaient l'oeil humain. 

<chant 3> <strophe 2>
VOICI la folle Qui passe en dansant, TANDIS qu'elle se
Rappelle vaguement journey. Les Enfants poursuivent la
à coups de pierre, Comme si dans C'était merle non. Elle brandit
non bâton et devant le fait le mien de les Poursuivre, PUIS reprend sa
Bien sûr. Elle a Laissé non soulier en chemin, et ne s'en
Pas de aperçoit. De longues pattes d'araignée circulent sur sa
nuque; CE SONT ne AUTRE CHOSE Que session cheveux. Son visage ne
ressemblent à celles, plus au visage humain, et Elle lance des éclats de
rire Comme l'hyène. Elle Laisse échapper des lambeaux de
phrases dans lesquels, en les recousant, très-peu
trouveraient une signification claire. Sa robe, percée en
plus d'un endroit, exécute des mouvements saccadés autour de
ses jambes osseuses et pleines de boue. Elle va devant soi,
comme la feuille du peuplier, emportée, elle, sa jeunesse,
ses illusions et son bonheur passé, qu'elle revoit à travers
les brumes d'une intelligence détruite, par le tourbillon
des facultés inconscientes. Elle a perdu sa grâce et sa
beauté primitives; sa démarche est ignoble, et son haleine
respire l'eau-de-vie. Si les hommes étaient heureux sur
cette terre, c'est alors qu'il faudrait s'étonner. La folle
ne fait aucun reproche, elle est trop fière pour se
plaindre, et mourra, sans avoir révélé son secret à ceux qui
s'intéressent à elle, mais auxquels elle a défendu de ne
jamais lui adresser la parole. Les enfants la poursuivent, à
coups de pierre, comme si c'était un merle. Elle a laissé
tomber de son sein un rouleau de papier. Un inconnu le
ramasse, s'enferme chez lui toute la nuit, et lit le
manuscrit, qui contenait ce qui suit: « Après bien des
années stériles,
« la Providence m'envoya une fille. Pendant trois
« jours, je m'agenouillai dans les églises, et ne cessai
« de remercier le grand nom de Celui qui avait enfin
« exaucé mes voeux. Je nourrissais de mon propre lait
« celle qui était plus que ma vie, et que je voyais
« grandir rapidement, douée de toutes les qualités de
« l'âme et du corps. Elle me disait: « Je voudrais avoir
« une petite soeur pour m'amuser avec elle; recom-
« mande au bon Dieu de m'en envoyer une; et, pour le
« récompenser, j'entrelacerai, pour lui, une guirlande
« de violettes, de menthes et de géraniums. » Pour
« toute réponse, je l'enlevais sur mon sein et l'embras-
« sais avec amour. Elle savait déjà s'intéresser aux
« animaux, et me demandait pourquoi l'hirondelle se
« contente de raser de l'aile les chaumières humaines,
« sans oser y rentrer. Mais, moi, je mettais un doigt
« sur ma bouche, comme pour lui dire de garder le 
« silence sur cette grace question, dont je ne voulais
« pas encore lui faire comprendre les éléments, afin de
« ne pas frapper, par une sensation excessive, son
« imagination enfantine; et, je m'empressais de
« détourner la conversation de ce sujet, pénible à traiter
« pour tout être appartenant à la race qui a étendu une
« domination injuste sur les autres animaux de la
« création. Quand elle me parlait des tombes du
« cimetière, en me disant qu'on respirait dans cette
« atmosphère les agréables parfums des cyprès et des
« immortelles, je me gardai de la contredire; mais, je
« lui disais que c'était la ville des oiseaux, que, là, ils
« chantaient depuis l'aurore jusqu'au crépuscule du
« soir, et que les tombes étaient leurs nids, où ils
« couchaient la nuit avec leur famille, en soulevant le
« marbre. Tous les mignons vêtements qui la couvraient,
« c'est moi qui les avais cousus, ainsi que les dentelles,
« aux mille arabesques, que je réservais pour le diman-
« che. L'hiver, elle avait sa place légitime autour de la
« grande cheminée; car elle se croyait une personne
« sérieuse, et, pendant l'été, la prairie reconnaissait la
« suave pression de ses pas, quand elle s'aventurait,
« avec son filet de soie, attaché au bout d'un jonc, après
« les colibris, pleins d'indépendance, et les papillons,
« aux zigzags agaçants. « Que fais-tu, petite vaga-
« bonde, quand la soupe t'attend depuis une heure,
« avec la cuillère qui s'impatiente? » Mais, elle s'écriait,
« en me sautant au cou, qu'elle n'y reviendrait plus.
« Le lendemain, elle s'échappait de nouveau, à travers
« les marguerites et les résédas; parmi les rayons du
« soleil et le vol tournoyant des insectes éphémères;
« ne connaissant que la coupe prismatique de la vie,
« pas encore le fiel; heureuse d'être plus grande que
« la mésange; se moquant de la fauvette, qui ne
« chante pas si bien que le rossignol; tirant sournoi-
« sement la langue au vilain corbeau, qui la regardait
« paternellement; et gracieuse comme un jeune chat. 
« Je ne devais pas longtemps jouir de sa présence;
« le temps s'approchait, où elle devait, d'une manière
« inattendue, faire ses adieux aux enchantements de la
« vie, abandonnant pour toujours la compagnie des
« tourterelles, des gelinottes et des verdiers, les babille-
« ments de la tulipe et de l'anémone, les conseils des
« herbes du marécage, l'esprit incisif des grenouilles,
« et la fraîcheur des ruisseaux. On me raconta ce qui
« s'était passé; car, moi, je ne fus pas présente à
« l'événement qui eut pour conséquence la mort de
« ma fille. Si je l'avais été, j'aurais défendu cet ange
« au prix de mon sang... Maldoror passait avec son
« bouledogue; il voit une jeune fille qui dort à l'ombre
« d'un platane, et il la prit d'abord pour une rose. On
« ne peut dire qui s'éleva le plus tôt dans son esprit,
« ou la vue de cette enfant, ou la résolution qui en fut
« la suite. Il se déshabille rapidement, comme un
« homme qui sait ce qu'il va faire. Nu comme une
« pierre, il s'est jeté sur le corps de la jeune fille, et lui
« a levé la robe pour commettre un attentat à la
« pudeur... à la clarté du soleil! Il ne se gênera pas,
« allez!... N'insistons pas sur cette action impure.
« L'esprit mécontent, il se rhabille avec précipitation,
« jette un regard de prudence sur la route poudreuse,
« où personne ne chemine, et ordonne au bouledogue
« d'étrangler avec le mouvement de ses mâchoires,
« la jeune fille ensanglantée. Il indique au chien de la
« montagne la place où respire et hurle la victime
« souffrante, et se retire à l'écart, pour ne pas être
« témoin de la rentrée des dents pointues dans les
« veines roses. L'accomplissement de cet ordre put
« paraître sévère au bouledogue. Il crut qu'on lui
« demanda ce qui avait été déjà fait, et se contenta,
« ce loup, au muffle monstrueux, de violer à son tour
« la virginité de cette enfant délicate. De son ventre
« déchiré, le sang coule de nouveau le long de ses
« jambes, à travers la prairie. Ses gémissements se
« joignent aux pleurs de l'animal. La jeune fille lui
« présente la croix d'or qui ornait son cou, afin qu'il
« l'épargne; elle n'avait pas osé le présenter aux
« yeux farouches de celui qui, d'abord, avait eu la
« pensée de profiter de la faiblesse de son âge. Mais
« le chien n'ignorait pas que, s'il désobéissait à son
« maître, un couteau lancé de dessous une manche,
« ouvrirait brusquement ses entrailles, sans crier gare.
« Maldoror (comme ce nom répugne à prononcer!)
« entendait les agonies de la douleur, et s'étonnait
« que la victime eût la vie si dure, pour ne pas être
« encore morte. Il s'approche de l'autel sacrificatoire,
« et voit la conduite de son bouledogue, livré à de bas 
« penchants, et qui élevait sa tête au-dessus de la
« jeune fille, comme un naufragé élève la sienne,
« au-dessus des vagues en courroux. Il lui donne un
« coup de pied et lui fend un oeil. Le bouledogue, en
« colère, s'enfuit dans la campagne, entraînant après
« lui, pendant un espace de route qui est toujours
« trop long, pour si court qu'il fût, le corps de la jeune
« fille suspendue, qui n'a été dégagé que grâce aux
« mouvements saccadés de la fuite; mais, il craint
« d'attaquer son maître, qui ne le reverra plus. Celui-ci
« tire de sa poche un canif américain, composé de dix à
« douze lames qui servent à divers usages. Il ouvre
« les pattes anguleuses de cet hydre d'acier; et, muni
« d'un pareil scalpel, voyant que le gazon n'avait pas
« encore disparu sous la couleur de tant de sang versé,
« s'apprête, sans pâlir, à fouiller courageusement le
« vagin de la malheureuse enfant. De ce trou élargi,
« il retire successivement les organes intérieurs; les
« boyaux, les poumons, le foie et enfin le coeur lui-
« même sont arrachés de leurs fondements et entraînés
« à la lumière du jour, par l'ouverture épouvantable.
« Le sacrificateur s'aperçoit que la jeune fille, poulet
« vidé, est morte depuis longtemps; il cesse la persévé-
« rance croissante de ses ravages, et laisse le cadavre
« redormir à l'ombre du platane. On ramassa le canif,
« abandonné à quelques pas. Un berger, témoin du
« crime, dont on n'avait pas découvert l'auteur, ne le
« raconta que longtemps après, quand il se fut assuré
« que le criminel avait gagné en sûreté les frontières,
« et qu'il n'avait plus à redouter la vengeance certaine
« proférée contre lui, en cas de révélation. Je plaignis
« l'insensé qui avait commis ce forfait, que le législa-
« teur n'avait pas prévu, et qui n'avait pas eu de pré-
« cédents. Je le plaignis, parce qu'il est probable qu'il
« n'avait pas gardé l'usage de la raison, quand il mania
« le poignard à la lame quatre fois triple, labourant de
« fond en comble, les parois des viscères. Je le plaignis,
« parce que, s'il n'était pas fou, sa conduite honteuse
« devait couver une haine bien grande contre ses
« semblables, pour s'acharner ainsi sur les chairs et les
« artères d'un enfant inoffensif, qui fut ma fille. J'assis-
« tai à l'enterrement de ces décombres humains, avec
« une résignation muette; et chaque jour je viens
« prier sur une tombe. » A la fin de cette lecture, l'inconnu
ne peut plus garder ses forces, et s'évanouit. Il reprend ses
sens, et brûle le manuscrit. Il avait oublié ce souvenir de sa
jeunesse (l'habitude émousse la mémoire!); et après vingt ans
d'absence, il revenait dans ce pays fatal. Il n'achètera pas
de bouledogue!... Il ne conversera pas avec les bergers!... Il
n'ira pas dormir à l'ombre des platanes!... Les enfants la
poursuivent à coups de pierre, comme si c'était un merle. 

<chant 3> <strophe 3>
  Tremdall a touché la main pour la dernière fois, à celui qui
s'absente volontairement, toujours fuyant devant lui, toujours
l'image de l'homme le poursuivant. Le juif errant se dit que,
si le sceptre de la terre appartenait à la race des
crocodiles, il ne fuirait pas ainsi. Tremdall, debout sur la
vallée, a mis une main devant ses yeux, pour concentrer les
rayons solaires, et rendre sa vue plus perçante, tandis que
l'autre palpe le sein de l'espace, avec le bras horizontal et
immobile. Penché en avant, statue de l'amitié, il regarde avec
des yeux, mystérieux comme la mer, grimper, sur la pente de la
côte, les guêtres du voyageur, aidé de son bâton ferré. La
terre semble manquer à ses pieds, et quand même il le
voudrait, il ne pourrait retenir ses larmes et ses sentiments:

« Il est loin; je vois sa silhouette cheminer sur un
« étroit sentier. Où s'en va-t-il, de ce pas pesant?
« Il ne le sait lui-même... Cependant, je suis persuadé
« que je ne dors pas: qu'est-ce qui s'approche, et va
« à la rencontre de Maldoror? Comme il est grand, le
« dragon... plus qu'un chêne! On dirait que ses ailes
« blanchâtres, nouées par de fortes attaches, ont des
« nerfs d'acier, tant elles fendent l'air avec aisance.
« Son corps commence par un buste de tigre, et se
« termine par une longue queue de serpent. Je n'étais
« pas habitué à voir ces choses. Qu'a-t-il donc sur le
« front? J'y vois écrit, dans une langue symbolique,
« un mot que je ne puis déchiffrer. D'un dernier coup
« d'aile, il s'est transporté auprès de celui dont je
« connais le timbre de voix. Il lui a dit: « Je t'attendais,
« et toi aussi. L'heure est arrivée; me voilà. Lis, sur
« mon front, mon nom écrit en signes hiéroglyphi-
« ques. » Mais lui, à peine a-t-il vu venir l'ennemi,
« s'est changé en aigle immense, et se prépare au
« combat, en faisant claquer de contentement son bec
« recourbé, voulant dire par là qu'il se charge, à lui
« seul, de manger la partie postérieure du dragon.
« Les voilà qui tracent des cercles dont la concentri-
« cité diminue, espionnant leurs moyens réciproques,
« avant de combattre; ils font bien. Le dragon me
« paraît plus fort; je voudrais qu'il remportât la vic-
« toire sur l'aigle. Je vais éprouver de grandes émo-
« tions, à ce spectacle où une partie de mon être est
« engagée. Puissant dragon, je t'exciterai de mes cris,
« s'il est nécessaire; car, il est de l'intérêt de l'aigle
« qu'il soit vaincu. Qu'attendent-ils pour s'attaquer?
« Je suis dans des transes mortelles. Voyons, dragon,
« commence, toi, le premier, l'attaque. Tu viens de
« lui donner un coup de griffe sec: ce n'est pas trop
« mal. Je t'assure que l'aigle l'aura senti; le vent
« emporte la beauté de ses plumes, tâchées de sang.
« Ah! l'aigle t'arrache un oeil avec son bec, et, toi, tu
« ne lui avais arraché que la peau; il fallait faire
« attention à cela. Bravo, prends ta revanche, et casse-
« lui une aile; il n'y a pas à dire, tes dents de tigre
« sont très bonnes. Si tu pouvais approcher de l'aigle,
« pendant qu'il tournoie dans l'espace, lancé en bas
« vers la campagne! Je le remarque, cet aigle t'inspire
« de la retenue, même quand il tombe. Il est par terre,
« il ne pourra pas se relever. L'aspect de toutes ces
« blessures béantes m'enivre. Vole à fleur de terre
« autour de lui, et, avec les coups de ta queue écaillée
« de serpent, achève-le, si tu peux. Courage, beau
« dragon; enfonce-lui tes griffes vigoureuses, et que
« le sang se mêle au sang, pour former des ruisseaux
« où il n'y ait pas d'eau. C'est facile à dire, mais non à
« faire. L'aigle vient de combiner un nouveau plan
« stratégique de défense, occasionné par les chances
« malencontreuses de cette lutte mémorable; il est
« prudent. Il s'est assis solidement, dans une position
« inébranlable, sur l'aile restante, sur ses deux cuisses,
« et sur sa queue, qui lui servait auparavant de gou-
« vernail. Il défie des efforts plus extraordinaires que
« ceux qu'on lui a opposés jusqu'ici. Tantôt, il tourne
« aussi vite que le tigre, et n'a pas l'air de se fatiguer;
« tantôt, il se couche sur le dos, avec ses deux fortes
« pattes en l'air, et, avec sang-froid, regarde ironique-
« ment son adversaire. Il faudra, à bout de compte,
« que je sache qui sera le vainqueur; le combat ne peut
« pas s'éterniser. Je songe aux conséquences qu'il en
« résultera! L'aigle est terrible, et fait des sauts énormes
« qui ébranlent la terre, comme s'il allait prendre
« son vol; cependant, il sait que cela lui est impossible.
« Le dragon ne s'y fie pas; il croit qu'à chaque instant
« l'aigle va l'attaquer par le côté où il manque d'oeil... 
« Malheureux que je suis! C'est ce qui arrive. Comment
« le dragon s'est laissé prendre à la poitrine? Il a beau
« user de la ruse et de la force; je m'aperçois que
« l'aigle, collé à lui par tous ses membres, comme une
« sangsue, enfonce de plus en plus son bec, malgré de
« nouvelles blessures qu'il reçoit, jusqu'à la racine du
« cou, dans le ventre du dragon. On ne lui voit que le
« corps. Il paraît être à l'aise; il ne se presse pas d'en
« sortir. Il cherche sans doute quelque chose, tandis
« que le dragon, à la tête de tigre, pousse des beugle-
« ments qui réveillent les forêts. Voilà l'aigle, qui sort
« de cette caverne. Aigle, comme tu es horrible! Tu es
« plus rouge qu'une mare de sang! Quoique tu tiennes
« dans ton bec nerveux un coeur palpitant, tu es si
« couvert de blessures, que tu peux à peine te soutenir
« sur tes pattes emplumées; et que tu chancelles, sans
« desserrer le bec, à côté du dragon qui meurt dans
« d'effroyables agonies. La victoire a été difficile;
« n'importe, tu l'as remportée: il faut, au moins, dire
« la vérité... Tu agis d'après les règles de la raison, en te
« dépouillant de la forme d'aigle, pendant que tu
« t'éloignes du cadavre du dragon. Ainsi donc, Mal-
« doror, tu as été vainqueur! Ainsi donc, Maldoror, tu
« as vaincu l'Espérance !  Désormais, le désespoir se
« nourrira de ta substance la plus pure! Désormais, tu
« rentres, à pas délibérés, dans la carrière du mal!
« Malgré que je sois, pour ainsi dire, blasé sur la souf-
« france, le dernier coup que tu as porté au dragon n'a
« pas manqué de se faire sentir en moi. Juge toi-même
« si je souffre! Mais tu me fais peur. Voyez, voyez,
« dans le lointain, cet homme qui s'enfuit. Sur lui,
« terre excellente, la malédiction a poussé son feuillage
« touffu; il est maudit et il maudit. Où portes-tu tes
« sandales? Où t'en vas-tu, hésitant comme un som-
« nambule, au-dessus d'un toit? Que ta destinée per-
« verse s'accomplisse! Maldoror, adieu! Adieu, jusqu'à
« l'éternité, où nous ne nous retrouverons pas ensemble! »

<chant 3> <strophe 4>
  C'était une journée de printemps. Les oiseaux répandaient
leurs cantiques en gazouillements, et les humains, rendus à
leurs différents devoirs, se baignaient dans la sainteté de la
fatigue. Tout travaillait à sa destinée: les arbres, les
planètes, les squales. Tout, excepté le Créateur! Il était
étendu sur la route, les habits déchirés. Sa lèvre inférieure
pendait comme un câble somnifère; ses dents n'étaient pas
lavées, et la poussière se mêlait aux ondes blondes de ses
cheveux. Engourdi par un assoupissement pesant, broyé contre
les cailloux, son corps faisait des efforts inutiles pour se
relever. Ses forces l'avaient abandonné, et il gisait, là,
faible comme le ver de terre, impassible comme l'écorce. Des
flots de vin remplissaient les ornières, creusées par les
soubresauts nerveux de ses épaules. L'abrutissement, au groin
de porc, le couvrait de ses ailes protectrices, et lui jetait
un regard amoureux. Ses jambes, aux muscles détendus,
balayaient le sol, comme deux mâts aveugles. Le sang coulait
de ses narines: dans sa chute, sa figure avait frappé contre
un poteau... Il était soûl! Horriblement soûl! Soûl comme une
punaise qui a mâché pendant la nuit trois tonneaux de sang! Il
remplissait l'écho de paroles incohérentes, que je me garderai
de répéter ici; si l'ivrogne suprême ne se respecte pas, moi,
je dois respecter les hommes. Saviez-vous que le Créateur...
se soûlât ! Pitié pour cette lèvre, souillée dans les coupes
de l'orgie! Le hérisson, qui passait, lui enfonça ses pointes
dans le dos, et dit: « Ça, pour toi. Le soleil est à la moitié
de sa course: travaille, fainéant, et ne mange pas le pain des
autres. Attends un peu, et tu vas voir, si j'appelle le
kakatoès, au bec crochu. » Le pivert et la chouette, qui
passaient, lui enfoncèrent le bec entier dans le ventre, et
dirent: « Ça, pour toi. Que viens-tu faire sur cette terre?
Est-ce pour offrir cette lugubre comédie aux animaux? Mais, ni
la taupe, ni le casoar, ni le flammant ne t'imiteront, je te
le jure. » L'âne, qui passait, lui donna un coup de pied sur
la tempe, et dit: « Ça, pour toi. Que t'avais-je fait pour me
donner des oreilles si longues ? Il n'y a pas jusqu'au grillon
qui ne me méprise. » Le crapaud, qui passait, lança un jet de
bave sur son front, et dit: « Ça, pour toi. Si tu ne m'avais
fait l'oeil si gros, et que je t'eusse aperçu dans l'état où
je te vois, j'aurais chastement caché la beauté de tes membres
sous une pluie de renoncules, de myosotis et de camélias, afin
que nul ne te vît. » Le lion, qui passait, inclina sa face
royale, et dit: « Pour moi, je le respecte, quoique sa
splendeur nous paraisse pour le moment éclipsée. Vous autres,
qui faites les orgueilleux, et n'êtes que des lâches, puisque
vous l'avez attaqué quand il dormait, seriez-vous contents,
si, mis à sa place, vous supportiez, de la part des passants,
les injures que vous ne lui avez pas épargnées. » L'homme, qui
passait, s'arrêta devant le Créateur méconnu; et, aux
applaudissements du morpion et de la vipère, fienta, pendant
trois jours, sur son visage auguste ! Malheur à l'homme, à
cause de cette injure; car, il n'a pas respecté l'ennemi,
étendu dans le mélange de boue, de sang et de vin; sans
défense, et presque inanimé!... Alors, le Dieu souverain,
réveillé, enfin, par toutes ces insultes mesquines, se releva
comme il put; en chancelant, alla s'asseoir sur une pierre,
les bras pendants, comme les deux testicules du poitrinaire;
et jeta un regard vitreux, sans flamme, sur la nature entière,
qui lui appartenait. O humains, vous êtes les enfants
terribles; mais, je vous en supplie, épargnons cette grande
existence, qui n'a pas encore fini de cuver la liqueur
immonde, et, n'ayant pas conservé assez de force pour se tenir
droite, est retombée, lourdement, sur cette roche, où elle
s'est assise, comme un voyageur. Faites attention à ce
mendiant qui passe; il a vu que le derviche tendait un bras
affamé, et, sans savoir à qui il faisait l'aumône, il a jeté
un morceau de pain dans cette main qui implore la miséricorde.
Le Créateur lui a exprimé sa reconnaissance par un mouvement
de tête. Oh! vous ne saurez jamais comme de tenir constamment
les rênes de l'univers devient une chose difficile! Le sang
monte quelquefois à la tête, quand on s'applique à tirer du
néant une dernière comète, avec une nouvelle race d'esprits.
L'intelligence, trop remuée de fond en comble, se retire comme
un vaincu, et peut tomber, une fois dans la vie, dans les
égarements dont vous avez été témoins! 

<chant 3> <strophe 5>
  Une lanterne rouge, drapeau du vice, suspendue à
l'extrémité d'une tringle, balançait sa carcasse au fouet des
quatre vents, au-dessus d'une porte massive et vermoulue. Un
corridor sale, qui sentait la la cuisse humaine, donnait
sur un préau, où cherchaient leur pâture des coqs et des
poules, plus maigres que leurs ailes. Sur la muraille qui
servait d'enceinte au préau, et située du côté de l'ouest,
étaient parcimonieusement pratiquées diverses ouvertures,
fermées par un guichet grillé. La mousse recouvrait ce corps
de logis, qui, sans doute, avait été un couvent et servait,
à l'heure actuelle, avec le reste du bâtiment, comme demeure
de toutes ces femmes qui montraient chaque jour, à ceux qui
entraient, l'intérieur de leur vagin, en échange d'un peu
d'or. J'étais sur un pont, dont les piles plongeaient dans
l'eau fangeuse d'un fossé de ceinture. De sa surface élevée,
je contemplais dans la campagne cette construction penchée
sur sa vieillesse et les moindres détails de son architecture
intérieure. Quelquefois, la grille d'un guichet s'élevait sur
elle-même en grinçant, comme par l'impulsion ascendante d'une
main qui violentait la nature du fer: un homme présentait sa
tête à l'ouverture dégagée à moitié, avançait ses épaules,
sur lesquelles tombait le plâtre écaillé, faisait suivre,
dans cette extraction laborieuse, son corps couvert. de
toiles d'araignées. Mettant ses mains, ainsi qu'une couronne,
sur les immondices de toutes sortes qui pressaient le sol de
leur poids, tandis qu'il avait encore la jambe engagée dans
les torsions de la grille, il reprenait ainsi sa posture
naturelle, allait tremper ses mains dans un baquet boiteux,
dont l'eau savonnée avait vu s'élever, tomber des générations
entières, et s'éloignait ensuite, le plus vite possible, de
ces ruelles faubouriennes, pour aller respirer l'air pur vers
le centre de la ville. Lorsque le client était sorti, une
femme toute nue se portait au dehors, de la même manière, et
se dirigeait vers le même baquet. Alors, les coqs et les
poules accouraient en foule des divers points du préau,
attirés par l'odeur séminale, la renversaient par terre,
malgré ses efforts vigoureux, trépignaient la surface de son
corps comme un fumier et déchiquetaient, à coups de bec,
jusqu'à ce qu'il sortît du sang, les lèvres flasques de son
vagin gonflé. Les poules et les coqs, avec leur gosier
rassasié, retournaient gratter l'herbe du préau; la femme,
devenue propre, se relevait, tremblante, couverte de
blessures, comme lorsqu'on s'éveille après un cauchemar.
Elle laissait tomber le torchon qu'elle avait apporté pour
essuyer ses jambes; n'ayant plus besoin du baquet commun,
elle retournait dans sa tanière, comme elle en était sortie,
pour attendre une autre pratique. A ce spectacle, moi, aussi,
je voulus pénétrer dans cette maison! J'allai descendre du
pont, quand je vis, sur l'entablement d'un pilier, cette
inscription, en caractères hébreux: « Vous, qui passez sur ce
pont, n'y allez pas. Le crime y séjourne avec le vice; un
jour, ses amis attendirent en vain un jeune homme qui avait
franchi la porte fatale. » La curiosité l'emporta sur la
crainte; au bout de quelques instants, j'arrivai devant un
guichet, dont la grille possédait de solides barreaux, qui
s'entre-croisaient étroitement. Je voulus regarder dans
l'intérieur, à travers ce tamis épais. D'abord, je ne pus
rien voir; mais, je ne tardai pas à distinguer les objets qui
étaient dans la chambre obscure, grâce aux rayons du soleil
qui diminuait sa lumière et allait bientôt disparaître à
l'horizon. La première et la seule chose qui frappa ma vue
fut un bâton blond, composé de cornets, s'enfonçant les uns
dans les autres. Ce bâton se mouvait! Il marchait dans la
chambre! Ses secousses étaient si fortes, que le plancher
chancelait; avec ses deux bouts, il faisait des brêches
énormes dans la muraille et paraissait un bélier qu'on
ébranle contre la porte d'une ville assiégée. Ses efforts
étaient inutiles; les murs étaient construits avec de la
pierre de taille et quand il choquait la paroi, je le voyais
se recourber en lame d'acier et rebondir comme une balle
élastique. Ce bâton n'était donc pas fait en bois! Je
remarquai, ensuite, qu'il se roulait et se déroulait avec
facilité comme une anguille. Quoique haut comme un homme, il
ne se tenait pas droit. Quelquefois, il l'essayait, et
montrait un de ses bouts, devant le grillage du guichet. Il
faisait des bonds impétueux, retombait à terre et ne pouvait
défoncer l'obstacle. Je me mis à le regarder de plus en plus
attentivement et je vis que c'était un cheveu! Après une
grande lutte, avec la matière qui l'entourait comme une
prison, il alla s'appuyer contre le lit qui était dans cette
chambre, la racine reposant sur un tapis et la pointe adossée
au chevet. Après quelques instants de silence, pendant
lesquels j'entendis des sanglots entrecoupés, il éleva la
voix et parla ainsi:
« Mon maître m'a oublié dans cette chambre; il ne
« vient pas me chercher. Il s'est levé de ce lit, où je suis 
« appuyé, il a peigné sa chevelure parfumée et n'a pas
« songé qu'auparavant j'étais tombé à terre. Cepen-
« dant, s'il m'avait ramassé, je n'aurais pas trouvé
« étonnant cet acte de simple justice. Il m'abandonne,
« dans cette chambre claquemurée, après s'être enve-
« loppé dans les bras d'une femme. Et quelle femme!
« Les draps sont encore moites de leur contact attiédi
« et portent, dans leur désordre, l'empreinte d'une nuit
« passée dans l'amour... » Et je me demandais qui pouvait
être son maître! Et mon oeil se recollait à la grille avec plus
d'énergie!... « Pendant que la nature
« entière sommeillait dans sa chasteté, lui, il s'est
« accouplé avec une femme dégradée, dans des embras-
« sements lascifs et impurs. Il s'est abaissé jusqu'à
« laisser approcher, de sa face auguste, des joues
« méprisables par leur impudence habituelle, flétries
« dans leur séve. Il ne rougissait pas, mais, moi, je
« rougissais pour lui. Il est certain qu'il se sentait
« heureux de dormir avec une telle épouse d'une nuit.
« La femme, étonnée de l'aspect majestueux de cet
« hôte, semblait éprouver des voluptés incomparables,
« lui embrassait le cou avec frénésie. » Et je me demandais
qui pouvait être son maître! Et mon oeil se recollait à la
grille avec plus d'énergie!... « Moi, pendant ce
« temps, je sentais des pustules envenimées qui crois-
« saient plus nombreuses, en raison de son ardeur
« inaccoutumée pour les jouissances de la chair, entourer
« ma racine de leur fiel mortel, absorber, avec leurs
« ventouses, la substance génératrice de ma vie. Plus
« ils s'oubliaient, dans leurs mouvements insensés, plus
« je sentais mes forces décroître. Au moment où les
« désirs corporels atteignaient au paroxysme de la
« fureur, je m'aperçus que ma racine s'affaissait sur
« elle-même, comme un soldat blessé par une balle. Le
« flambeau de la vie s'étant éteint en moi, je me
« détachai, de sa tête illustre, comme une branche
« morte; je tombai à terre, sans courage, sans force,
« sans vitalité; mais, avec une profonde pitié pour celui
« auquel j'appartenais; mais, avec une éternelle
« douleur pour son égarement volontaire!... » Et je me
demandais qui pouvait être son maître! Et mon oeil se recollait
à la grille avec plus d'énergie !... « S'il avait,
« au moins, entouré de son âme le sein innocent d'une
« vierge. Elle aurait été plus digne de lui et la dégra-
« dation aurait été moins grande. Il embrasse, avec
« ses lèvres, ce front couvert de boue, sur lequel les
« hommes ont marché avec le talon, plein de poussière!...
« Il aspire, avec des narines effrontées, les émanations
« de ces deux aisselles humides!... J'ai vu la membrane
« des dernières se contracter de honte, pendant que,
« de leur côté, les narines se refusaient à cette respi-
« ration infâme. Mais lui, ni elle, ne faisaient aucune
« attention aux avertissements solennels des aisselles,
« à la répulsion morne et blême des narines. Elle levait
« davantage ses bras, et lui, avec une poussée plus
« forte, enfonçait son visage dans leur creux. J'étais
« obligé d'être le complice de cette profanation. J'étais
« obligé d'être le spectateur de ce déhanchement
« inouï; d'assister à l'alliage forcé de ces deux êtres,
« dont un abîme incommensurable séparait les natures
« diverses» Et je me demandais qui pouvait être son
maître! Et mon oeil se recollait à la grille avec plus
d'énergie!... « Quand il fut rassasié de respirer cette
« femme, il voulut lui arracher ses muscles un par un;
« mais, comme c'était une femme, il lui pardonna et
« préféra faire souffrir un être de son sexe. Il appela,
« dans la cellule voisine, un jeune homme qui était
« venu dans cette maison pour passer quelques moments
« d'insouciance avec une de ces femmes, et lui enjoignit
« de venir se placer à un pas de ses yeux. Il y avait
« longtemps que je gisais sur le sol. N'ayant pas la
« force de me lever sur ma racine brûlante, je ne pus
« voir ce qu'ils firent. Ce que je sais, c'est qu'à peine
« le jeune homme fut à portée de sa main, que des
« lambeaux de chair tombèrent aux pieds du lit et
« vinrent se placer à mes côtés. Ils me racontaient
« tout bas que les griffes de mon maître les avaient
« détachés des épaules de l'adolescent. Celui-ci, au
« bout de quelques heures, pendant lesquelles il avait
« lutté contre une force plus grande, se leva du lit et se
« retira majestueusement. Il était littéralement écorché
« des pieds jusqu'à la tête; il traînait, à travers les
« dalles de la chambre, sa peau retournée. Il se disait
« que son caractère était plein de bonté; qu'il aimait
« à croire ses semblables bons aussi; que pour cela il
« avait acquiescé au souhait de l'étranger distingué qui
« l'avait appelé auprès de lui; mais que, jamais, au
« grand jamais, il ne se serait attendu à être torturé
« par un bourreau. Par un pareil bourreau, ajoutait-il
« après une pause. Enfin, il se dirigea vers le guichet,
« qui se fendit avec pitié jusqu'au nivellement du sol,
« en présence de ce corps dépourvu d'épiderme. Sans
« abandonner sa peau, qui pouvait encore lui servir, ne
« serait-ce que comme manteau, il essaya de dispa-
« raître de ce coupe-gorge; une fois éloigné de la
« chambre, je ne pus voir s'il avait eu la force de
« regagner la porte de sortie. Oh! comme les poules
« et les coqs s'éloignaient avec respect, malgré leur
« faim, de cette longue traînée de sang, sur la terre
« imbibée! » Et je me demandais qui pouvait être son maître!
Et mes yeux se recollaient à la grille avec plus
d'énergie!... « Alors, celui qui aurait dû penser davan-
« tage à sa dignité et à sa justice, se releva, pénible-
« ment, sur son coude fatigué. Seul, sombre, dégoûté
« et hideux!... Il s'habilla lentement. Les nonnes,
« ensevelies depuis des siècles dans les catacombes du
« couvent, après avoir été réveillées en sursaut par les
« bruits de cette nuit horrible, qui s'entre-choquaient
« entre eux dans une cellule située au-dessus des
« caveaux, se prirent par la main, et vinrent former
« une ronde funèbre autour de lui. Pendant qu'il
« recherchait les décombres de son ancienne splendeur;
« qu'il lavait ses mains avec du crachat en les essuyant
« ensuite sur ses cheveux (il valait mieux les laver
« avec du crachat, que de ne pas les laver du tout,
« après le temps d'une nuit entière passée dans le vice
« et le crime), elles entonnèrent les prières lamentables
« pour les morts, quand quelqu'un est descendu dans
« la tombe. En effet, le jeune homme ne devait pas
« survivre à ce supplice, exercé sur lui par une main
« divine, et ses agonies se terminèrent pendant les
« chants des nonnes... » Je me rappelai l'inscription
du pilier; je compris ce qu'était devenu le rêveur pubère
que ses amis attendaient encore chaque jour depuis le moment
de sa disparition... Et je me demandais qui pouvait être son
maître! Et mes yeux se recollaient à la grille avec plus
d'énergie!... « Les
« murailles s'écartèrent pour le laisser passer; les
« nonnes, le voyant prendre son essor, dans les airs,
« avec des ailes qu'il avait cachées jusque-là dans sa
« robe d'émeraude, se replacèrent en silence dessous le 
« couvercle de la tombe. Il est parti dans sa demeure
« céleste, en me laissant ici; cela n'est pas juste. Les
« autres cheveux sont restés sur sa tête; et, moi, je gis,
« dans cette chambre lugubre, sur le parquet couvert
« de sang caillé, de lambeaux de viande sèche; cette
« chambre est devenue damnée, depuis qu'il s'y est
« introduit; personne n'y entre; cependant, j'y suis
« enfermé. C'en est donc fait! Je ne verrai plus les
« légions des anges marcher en phalanges épaisses,
« ni les astres se promener dans les jardins de l'harmo-
« nie. Eh bien, soit... je saurai supporter mon malheur
« avec résignation. Mais, je ne manquerai pas de dire
« aux hommes ce qui s'est passé dans cette cellule.
« Je leur donnerai la permission de rejeter leur dignité,
« comme un vêtement inutile, puisqu'ils ont l'exemple
« de mon maître; je leur conseillerai de sucer la verge
« du crime, puisqu'un autre l'a déjà fait... » Le
cheveu se tut... Et je me demandais qui pouvait être son
maître! Et mes yeux se recollaient à la grille avec plus
d'énergie !... Aussitôt le tonnerre éclata; une lueur
phosphorique pénétra dans la chambre. Je reculai, malgré
moi, par je ne sais quel instinct d'avertissement; quoique
je fusse éloigné du guichet, j'entendis une autre voix,
mais, celle-ci rampante et douce, de crainte de se faire
entendre: « Ne fais pas de pareils bonds!
« Tais-toi... tais-toi... si quelqu'un t'entendait! je te
« replacerai parmi les autres cheveux; mais, laisse
« d'abord le soleil se coucher à l'horizon, afin que la
« nuit couvre tes pas... je ne t'ai pas oublié; mais,
« on t'aurait vu sortir, et j'aurais été compromis.
« Oh! si tu savais comme j'ai souffert depuis ce moment!
« Revenu au ciel, mes archanges m'ont entouré avec
« curiosité; ils n'ont pas voulu me demander le motif
« de mon absence. Eux, qui n'avaient jamais osé élever
« leur vue sur moi, jetaient, s'efforçant de deviner
« l'énigme, des regards stupéfaits sur ma face abattue,
« quoiqu'ils n'aperçussent pas le fond de ce mystère,
« et se communiquaient tout bas des pensées qui redou-
« taient en moi quelque changement inaccoutumé.
« Ils pleuraient des larmes silencieuses; ils sentaient
« vaguement que je n'étais plus le même, devenu
« inférieur à mon identité. Ils auraient voulu connaître
« quelle funeste résolution m'avait fait franchir les
« frontières du ciel, pour venir m'abattre sur la terre,
« et goûter des voluptés éphémères, qu'eux-mêmes
« méprisent profondément. Ils remarquèrent sur mon
« front une goutte de sperme, une goutte de sang. La
« première avait jailli des cuisses de la courtisane!
« La deuxième s'était élancée des veines du martyr!
« Stygmates odieux! Rosaces inébranlables! Mes
« archanges ont retrouvé, pendus aux halliers de
« l'espace, les débris flamboyants de ma tunique
« d'opale, qui flottaient sur les peuples béants. Ils
« n'ont pas pu la reconstruire, et mon corps reste nu
« devant leur innocence; châtiment mémorable de la
« vertu abandonnée. Vois les sillons qui se sont tracé
« un lit sur mes joues décolorées: c'est la goutte de
« sperme et la goutte de sang, qui filtrent lentement
« le long de mes rides sèches. Arrivées à la lèvre supé-
« rieure, elles font un effort immense, et pénètrent
« dans le sanctuaire de ma bouche, attirées, comme
« un aimant, par le gosier irrésistible. Elles m'étouffent,
« ces deux gouttes implacables. Moi, jusqu'ici, je
« m'étais cru le Tout-Puissant; mais, non; je dois
« abaisser le cou devant le remords qui me crie: « Tu
« n'es qu'un misérable! » Ne fais pas de pareils bonds!
« Tais-toi... tais-toi... si quelqu'un t'entendait! je
« te replacerai parmi les autres cheveux; mais, laisse
« d'abord le soleil se coucher à l'horizon, afin que la
« nuit couvre tes pas... J'ai vu Satan, le grand ennemi, 
« redresser les enchevêtrements osseux de la char-
« pente, au-dessus de son engourdissement de larve,
« et, debout, triomphant, sublime, haranguer ses
« troupes rassemblées; comme je le mérite, me tourner
« en dérision. Il a dit qu'il s'étonnait beaucoup que
« son orgueilleux rival, pris en flagrant délit par le
« succès, enfin réalisé, d'un espionnage perpétuel, pût
« ainsi s'abaisser jusqu'à baiser la robe de la débauche
« humaine, par un voyage de long cours à travers les
« récifs de l'éther, et faire périr, dans les souffrances,
« un membre de l'humanité. Il a dit que ce jeune
« homme, broyé dans l'engrenage de mes supplices
« raffinés, aurait peut-être pu devenir une intelligence
« de génie; consoler les hommes, sur cette terre, par
« des chants admirables de poésie, de courage, contre
« les coups de l'infortune. Il a dit que les nonnes du
« couvent-lupanar ne retrouvent plus leur sommeil;
« rôdent dans le préau, gesticulant comme des auto-
« mates, écrasant avec le pied les renoncules et les
« lilas; devenues folles d'indignation, mais, non assez,
« pour ne pas se rappeler la cause qui engendra cette
« maladie, dans leur cerveau... (Les voici qui s'avancent,
« revêtues de leur linceul blanc; elle ne se parlent pas;
« elle se tiennent par la main. Leurs cheveux tombent
« en désordre sur leurs épaules nues; un bouquet de
« fleurs noires est penché sur leur sein. Nonnes, retour-
« nez dans vos caveaux; la nuit n'est pas encore complè-
« tement arrivée; ce n'est que le crépuscule du soir...
« O cheveu, tu le vois toi-même; de tous les côtés,
« je suis assailli par le sentiment déchaîné de ma
« dépravation!) Il a dit que le Créateur, qui se vante
« d'être la Providence de tout ce qui existe, s'est conduit
« avec beaucoup de légèreté, pour ne pas dire plus, en
« offrant un pareil spectacle aux mondes étoilés; car,
« il a affirmé clairement le dessein qu'il avait d'aller
« rapporter dans les planètes orbiculaires comment
« je maintiens, par mon propre exemple, la vertu et
« la bonté dans la vastitude de mes royaumes. Il a
« dit que la grande estime, qu'il avait pour un ennemi
« si noble, s'était envolée de son imagination, et qu'il
« préférait porter la main sur le sein d'une jeune fille,
« quoique cela soit un acte de méchanceté exécrable,
« que de cracher sur ma figure, recouverte de trois
« couches de sang et de sperme mêlés, afin de ne pas
« salir son crachat baveux. Il a dit qu'il se croyait,
« à juste titre, supérieur à moi, non par le vice, mais
« par la vertu et la pudeur; non par le crime, mais
« par la justice. Il a dit qu'il fallait m'attacher à une
« claie, à cause de mes fautes innombrables; me faire
« brûler à petit feu dans un brasier ardent, pour me
« jeter ensuite dans la mer, si toutefois la mer voudrait
« me recevoir. Que puisque je me vantais d'être juste,
« moi, qui l'avais condamné au peines éternelles pour
« une révolte légère qui n'avait pas eu de suites graves,
« je devais donc faire justice sévère sur moi-même,
« et juger impartialement ma conscience, chargée
« d'iniquités... Ne fais pas de pareils bonds! Tais-toi...
« tais-toi... si quelqu'un t'entendait! je te replacerai
« parmi les autres cheveux; mais, laisse d'abord le
« soleil se coucher à l'horizon, afin que la nuit couvre
« tes pas. » Il s'arrêta un instant; quoique je ne le visse
point, je compris, par ce temps d'arrêt nécessaire, que la
houle de l'émotion soulevait sa poitrine, comme un cyclone
giratoire soulève une famille de baleines. Poitrine divine,
souillée, un jour, par l'amer contact des têtons d'une femme
sans pudeur! Ame royale, livrée, dans un moment d'oubli, au
crabe de la débauche, au poulpe de la faiblesse de caractère,
au requin de l'abjection individuelle, au boa de la morale
absente, et au colimaçon monstrueux de l'idiotisme! Le cheveu
et son maître s'embrassèrent étroitement, comme deux amis qui
se revoient après une longue absence. Le Créateur continua,
accusé reparaissant devant son propre tribunal: 
« Et les hommes, que penseront-ils
« de moi, dont ils avaient une opinion si élevée, quand
« ils apprendront les errements de ma conduite, la
« marche hésitante de ma sandale, dans les labyrinthes
« boueux de la matière, et la direction de ma route
« ténébreuse à travers les eaux stagnantes et les
« humides joncs de la mare où, recouvert de brouillards,
« bleuit et mugit le crime, à la patte sombre!... Je
« m'aperçois qu'il faut que je travaille beaucoup à
« ma réhabilitation, dans l'avenir, afin de reconquérir
« leur estime. Je suis le Grand-Tout; et cependant,
« par un côté, je reste inférieur aux hommes, que j'ai
« créés avec un peu de sable! Raconte-leur un mensonge
« audacieux, et dis-leur que je ne suis jamais sorti
« du ciel, constamment enfermé, avec les soucis du
« trône, entre les marbres, les statues et les mosaïques
« de mes palais. Je me suis présenté devant les célestes
« fils de l'humanité; je leur ai dit: « Chassez le mal de
« vos chaumières, et laissez entrer au foyer le manteau
« du bien. Celui-ci qui portera la main sur un de ses sem-
« blables, en lui faisant au sein une blessure mortelle,
« avec le fer homicide, qu'il n'espère point les effets
« de ma miséricorde, et qu'il redoute les balances de
« la justice. Il ira cacher sa tristesse dans les bois; mais,
« le bruissement des feuilles, à travers les clairières,
« chantera à ses oreilles la ballade du remords; et il
« s'enfuira de ces parages, piqué à la hanche par le
« buisson, le houx et le chardon bleu, ses pas rapides
« entrelacés par la souplesse des lianes et les mor-
« sures des scorpions. Il se dirigera vers les galets de la
« plage; mais, la marée montante, avec ses embruns
« et son approche dangereuse, lui raconteront qu'ils 
« n'ignorent pas son passé; et il précipitera sa course
« aveugle vers le couronnement de la falaise, tandis
« que les vents stridents d'équinoxe, en s'enfonçant
« dans les grottes naturelles du golfe et les carrières
« pratiquées sous la muraille des rochers retentissants,
« beugleront comme les troupeaux immenses des
« buffles des pampas. Les phares de la côte le poursui-
« vront, jusqu'aux limites du septentrion, de leurs reflets
« sarcastiques, et les feux follets des maremmes, simples
« vapeurs en combustion, dans leurs danses fantas-
« tiques, feront frissonner les poils de ses pores, et verdir
« l'iris de ses yeux. Que la pudeur se plaise dans vos
« cabanes, et soit en sûreté à l'ombre de vos champs.
« C'est ainsi que vos fils deviendront beaux, et s'incli-
« neront devant leurs parents avec reconnaissance;
« sinon, malingres, et rabougris comme le parchemin
« des bibliothèques, ils s'avanceront à grands pas,
« conduits par la révolte, contre le jour de leur nais-
« sance et le clitoris de leur mère impure. » Comment
« les hommes voudront-ils obéir à ces lois sévères, si
« le législateur lui-même se refuse le premier à s'y
« astreindre?... Et ma honte est immense comme
« l'éternité! » J'entendis le cheveu qui lui pardonnait,
avec humilité, sa séquestration, puisque son maître avait
agi par prudence et non par légèreté; et le pâle dernier
rayon de soleil qui éclairait mes paupières se retira des
ravins de la montagne. Tourné vers lui, je le vis se replier
ainsi qu'un linceul... Ne fais pas de pareils bonds!
Tais-toi... tais-toi... si quelqu'un t'entendait ! Il te
replacera parmi les autres cheveux. Et, maintenant que le
soleil est couché à l'horizon, vieillard cynique et cheveu
doux, rampez, tous les deux, vers l'éloignement du lupanar,
pendant que la nuit, étendant son ombre sur le couvent,
couvre l'allongement de vos pas furtifs dans la plaine...
Alors, le pou, sortant subitement de derrière un
promontoire, me dit, en hérissant ses griffes: « Que
penses-tu de cela? » Mais, moi, je ne voulus pas lui
répliquer. Je me retirai, et j'arrivai sur le pont.
J'effaçai l'inscription primordiale, je la remplaçai par
celle-ci: « Il est douloureux de garder, comme un poignard,
un tel secret dans son coeur; mais, je jure de ne jamais
révéler ce dont j'ai été témoin, quand je pénétrai, pour la
première fois, dans ce donjon terrible. » Je jetai, par
dessus le parapet, le canif qui m'avait servi à graver les
lettres; et, faisant quelques rapides réflexions sur le
caractère du Créateur en enfance, qui devait encore, hélas!
pendant bien de temps, faire souffrir l'humanité (l'éternité
est longue), soit par les cruautés exercées, soit par le
spectacle ignoble des chancres qu'occasionne un grand vice,
je fermai les yeux, comme un homme ivre, à la pensée d'avoir
un tel être pour ennemi, et je repris, avec tristesse, mon
chemin, à travers les dédales des rues. 



<<FIN DU TROISIEME CHANT>>

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