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Publié par Patrick Granet

« le conspirationnisme sert de porte d’entrée à l’antisémitisme »

Publié le 22 mai par Rebellyon.info

Les théories complotistes explosent ces dernières années. Le siteConspiracyWatch.info est une source importante de veille et d’analyse sur le sujet. Quelques jours avant la conférence de Soral (particulièrement actif dans la diffusion des thèses conspirationnistes sur le net) et de Gilad Atzmon à Lyon, on a posé quelques questions à l’animateur du site, Rudy Reichstadt pour éclairer nos lanternes.

Dans quelle mesure l’anti­sé­mi­tisme joue-t-il pour vous un rôle de porte d’entrée, de pilier, de pivot, aux théo­ries cons­pi­ra­tion­nis­tes d’extrême droite ?

Rudy Reichstadt. Je pren­drais les choses dans le sens inverse : c’est plutôt le cons­pi­ra­tion­nisme qui sert de « porte d’entrée » à l’anti­sé­mi­tisme. Dans sa dénon­cia­tion de mani­pu­la­teurs de l’ombre, de marion­net­tis­tes cachés dans les cou­lis­ses, le cons­pi­ra­tion­nisme en arrive très sou­vent à assi­mi­ler ces com­plo­teurs sup­po­sés aux Juifs. Pourquoi ? Parce que, pour des rai­sons his­to­ri­ques, il existe en cir­cu­la­tion, dis­po­ni­ble et « prêt à l’emploi », un abon­dant maté­riel indis­so­lu­ble­ment com­plo­tiste et anti­sé­mite. C’est par­ti­cu­liè­re­ment fla­grant dans la lit­té­ra­ture consa­crée aux « Illuminati » qui réac­tua­lise le mythe du « com­plot judéo-maçon­ni­que ».

Comment les termes « sio­nisme » et « anti­sio­nisme » per­met­tent-il à l’extrême droite de réac­tua­li­ser l’anti­sé­mi­tisme, sous cou­vert d’indi­gna­tion face aux crimes du gou­ver­ne­ment israé­lien contre les Palestiniens ?

R.R. L’oppo­si­tion poli­ti­que au sio­nisme telle qu’elle a pu se déve­lop­per entre la nais­sance du mou­ve­ment sio­niste (1897) et la créa­tion de l’Etat d’Israël (1948) est en partie un phé­no­mène juif. Qu’il soit d’ins­pi­ra­tion reli­gieuse ou laïque, socia­liste ou libé­rale, cet anti­sio­nisme a pour l’essen­tiel qua­si­ment dis­paru. Reste l’hos­ti­lité au sio­nisme en tant que sou­tien à l’exis­tence d’un Etat juif en Palestine mais qui n’a de sens que dans la pers­pec­tive d’un natio­na­lisme arabe irré­den­tiste ou dans celle d’un inter­na­tio­na­lisme hos­tile par prin­cipe à toutes les iden­ti­tés natio­na­les et appe­lant à la dis­so­lu­tion de tous les Etats sans dis­tinc­tion.

Mais « l’anti­sio­nisme » dont vous parlez n’est pas qu’une posi­tion par rap­port au sio­nisme. C’est une obses­sion. L’anti­sio­nisme para­noïa­que d’un Dieudonné, d’un Alain Soral ou d’un Yahia Gouasmi – le pré­si­dent du Parti Anti-Sioniste, qui expli­que très sérieu­se­ment que « der­rière chaque divorce, il y a un sio­niste »(sic) – prend his­to­ri­que­ment sa source dans un cou­rant anti­sé­mite qui inter­prète tout bon­ne­ment le sio­nisme comme un « com­plot juif ». L’idée qui est au centre de ce dis­cours est que le sio­nisme n’est pas un mou­ve­ment natio­nal mais avant tout un « projet de domi­na­tion mon­diale », la pointe émergée d’une cabale secrète des Juifs contre le genre humain. Ainsi les Protocoles des Sages de Sionsont-ils pré­sen­tés dès 1917 par ses com­men­ta­teurs comme « les minu­tes de séan­ces tenues secrè­te­ment au cours du pre­mier Congrès sio­niste ». Cette idée est d’ailleurs clai­re­ment for­mu­lée par Hitler dans Mein Kampf (1925) : « [Les Juifs] n’ont pas du tout l’inten­tion d’édifier en Palestine un Etat Juif pour aller s’y fixer ; ils ont sim­ple­ment en vue d’y établir l’orga­ni­sa­tion cen­trale de leur entre­prise char­la­ta­nes­que d’inter­na­tio­na­lisme uni­ver­sel ».

Ainsi, les anti­sé­mi­tes ont com­mencé par incor­po­rer un dis­cours « anti­sio­niste » à leur dis­cours plus géné­ral de dénon­cia­tion d’un « com­plot juif mon­dial ». Ce n’est que dans un second temps, après la Seconde Guerre mon­diale, qu’ils vont faire passer la cri­ti­que radi­cale du sio­nisme au pre­mier plan. D’abord parce que Hitler avait « désho­noré l’anti­sé­mi­tisme » (Bernanos) et que « l’anti­sio­nisme » per­met­tait de camou­fler l’expres­sion d’un anti­sé­mi­tisme non assumé (c’est ce qui fera dire à Jankélévitch que « l’anti­sio­nisme est la per­mis­sion d’être démo­cra­ti­que­ment anti­sé­mite »). Ensuite parce que l’Etat d’Israël a vrai­ment vu le jour, événement qui va comme confir­mer rétros­pec­ti­ve­ment les crain­tes des anti­sé­mi­tes qui vont dès lors concen­trer leurs atta­ques contre un « Sionisme » lar­ge­ment fan­tas­ma­go­ri­que.

Comment inter­pré­tez-vous le fait que des per­son­na­li­tés juives s’asso­cient aux réseaux sora­liens, comme Jacob Cohen ou Gilad Atzmon ?

R.R. Que des per­son­na­li­tés juives ou répu­tées telles se fas­sent les com­pli­ces d’anti­sé­mi­tes déroute le sens commun, qui y voit quel­que chose d’inso­lite, d’absurde, de contra­dic­toire dans les termes. Mais cela ne devrait pas sur­pren­dre. D’abord parce que c’est loin d’être nou­veau : son­geons aux cas fameux, au XIXe siècle, des com­plo­tis­tes anti­sé­mi­tes Jacob Brafman ou Osman Bey pour ne citer qu’eux. Ensuite parce que ce phé­no­mène de « trans­fu­gisme » se ren­contre dans d’autres confi­gu­ra­tions : cer­tai­nes per­son­nes issues d’une mino­rité stig­ma­ti­sée font le choix de rejoin­dre les rangs de leurs enne­mis natu­rels et cela n’est pas propre aux per­son­nes d’ori­gine juive.

Quant à Cohen et Atzmon, ils rem­plis­sent au sein de la mou­vance formée autour de Soral et Dieudonné une fonc­tion par­fai­te­ment claire : celle de cau­tion de mora­lité per­met­tant à leurs amis de parer l’accu­sa­tion d’anti­sé­mi­tisme – la ficelle est un peu grosse mais cela a sans doute pour effet de sauver les appa­ren­ces auprès du public qu’ils essaient de séduire. Ils y trou­vent en retour une rétri­bu­tion sym­bo­li­que : on les célè­bre, on loue leur « cou­rage », leur « pro­bité », ils gagnent en noto­riété. Le nar­cis­sisme fait pro­ba­ble­ment partie de leurs moti­va­tions. Mais il entre évidemment dans ce genre d’enga­ge­ment un dosage tout à fait sin­gu­lier de motifs d’ordre bio­gra­phi­que et psy­cho­lo­gi­que.

Jacob Cohen et Gilad Atzmon ne sont pas les seuls dans leur genre. Mais gar­dons-nous de la ten­ta­tion de dres­ser des listes. Laissons à l’extrême droite cette vieille tra­di­tion pares­seuse qui dis­pense de dis­cu­ter les argu­ments de l’adver­saire. L’ori­gine d’un indi­vidu ne devrait pas, de manière géné­rale, être consi­dé­rée comme un argu­ment vala­ble dans un débat poli­ti­que digne de ce nom.

Voir d’autres liens ici-même.

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